28 septembre 2009 : un médecin légiste nous replonge dans les affreux souvenirs de ces tueries

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En Guinée, l’évocation de la date du 28 septembre est depuis 2009, synonyme de tristesse pour bon nombre de Guinéens. C’est ce jour que plus de 150 personnes sont tombées au stade du 28 septembre sous les balles des militaires proches du capitaine Dadis, à l’époque chef de la junte au pouvoir.  Outre des tués et blessés graves, plusieurs dizaines de femmes, selon des chiffres officiels, ont été violées.  Le médecin chef du service de la médecine légale du CHU d’Ignace Deen, Pr Hassane Bah est l’un des personnages qui a suivi de très près ces événements qu’il qualifie, lui-même, de ‘’triste’’ . Il s’est confié à Guinéenews à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire de ces douloureux évènements. (Photo d’archives)

« En tant que médecin légiste, j’ai un triste souvenir des évènements du 28 septembre. Je me rappelle que j’ai reçu ce jour un coup de fil aux environs de 14 heures de la part d’un collègue médecin des forces armées. Celui-ci m’a demandé de venir à la morgue réceptionner des corps des personnes qui sont morts au stade du 28 septembre. C’est ainsi que j’ai aussitôt rejoint la morgue de l’hôpital Ignace Deen. Mais les corps ont retardé avant de venir. Ils faisaient déjà nuit quand les camions sont arrivés à la morgue et ils ont commencé à débarquer les corps.  Arrêté à la terrasse de la morgue, j’étais stupéfait. Ce jour, j’étais loin d’imaginer que quelques mois plus tard j’allais être confronté à un problème d’identification. Ce qui me préoccupait à ce moment précis, c’était comment est-ce qu’il fallait gérer ce nombre important de corps par rapport à la capacité réduite de la chambre froide. On a pris les corps, on les a logés et à un moment donné, je me suis rendu compte qu’il y a plus de corps que de chambres disponibles. On était obligé de mettre les corps deux à deux, et lorsque les deux derniers camions sont arrivés, il n’y avait plus de place et j’ai demandé à ce qu’on amène les corps à l’hôpital de Donka. C’est un souvenir triste à voir autant de corps dont la plupart étaient des jeunes », regrette le médecin légiste.

Après plusieurs jours passés dans les deux grandes morgues dans des conditions exécrables, les corps ont été exposés à la grande mosquée Fayçal où les parents ont accouru pour chercher leurs enfants disparus à jamais. D’ailleurs plusieurs d’entre eux n’ont pu reconnaitre les siens à cause de l’état de putréfaction des corps. Un problème auquel a été confrontée plus tard la commission d’enquête, selon Pr Hassan, membre de ladite commission. « Nous avons a été confrontés à un problème d’identification parce qu’on n’avait pas pris soin de fouiller et de récupérer ce qu’on appelle les éléments anti mortem, les pièces d’identité où d’autres effets personnels qui auraient pu servir à l’identification. Donc elle a été d’abord visuelle puisqu’on n’avait pas le choix, on a fait défiler les corps pour que les parents puissent reconnaitre les leurs malgré leurs états de putréfaction. Il est resté naturellement certains corps qui n’ont pas été identifiés par les parents », révèle le Pr Hassane Bah.

Concernant les corps non identifiés, la commission d’enquête a procédé par d’autres moyens plus sophistiqués pour procéder à l’identification, a indiqué Pr Hassan. « Pour ces corps-là, nous avons essayé de faire des prélèvements de certaines familles qui n’avaient pas retrouvé leurs parents et nous avons fait également des prélèvements sur les corps qui sont restés là et qui n’ont pas été reconnus par les parents et nous les avons envoyés dans un laboratoire d’ADN qui se trouve à Nantes, en France, un grand laboratoire d’ADN. Il était question de faire des analyses pour essayer de faire des recoupements et probablement déterminer la liaison familiale. Malheureusement, a-t-il déploré, cela nous a permis de retrouver que deux corps.

Sur la question de savoir si parmi ces personnes tuées, il y a eu des morts par balles, Pr Hassane a répondu par l’affirmative sans trop de commentaire. « Je confirme qu’il y a eu des cas de morts par balles » dira-t-il avec un air plein de d’affliction.

En plus de ces personnes tuées, on a enregistré des victimes de viol, d’agression, sexuelle, nous a confiés le médecin légiste. Sur le nombre exact de femmes violées, il dit l’ignorer mais confirme qu’il y eu bel et bien des cas d’agression sexuelle. « Je ne peux déterminer le nombre exact mais, il y a eu des cas qu’on a eu à examiner. D’abord, il faut dire qu’il y avait une certaine hésitation, une certaine peur ou une certaine méfiance vis-à-vis de la commission d’enquête. Il y a eu beaucoup de femmes violées qui n’avaient certainement pas confiance et qui refusaient de venir se faire consulter. Mais comme ces victimes étaient dans les hôpitaux, dans les cliniques sous traitement, nous avons eu l’avantage d’être en contact avec elles grâce à nos collègues médecins qui se trouvaient au niveau des différents CHU et des centres de santé. Nous avons pu avoir accès aux dossiers de ces personnes victimes de violences sexuelles. Car, seulement quelques-unes ont été évacuées. Celles-là qui ont accepté librement de se faire consulter, ont bénéficié d’un rapport médical légal. Mais toujours est-il qu’on a eu beaucoup de femmes violées qui ont gardé des lésions », a fait savoir Pr Hassane.