Visite technique en Guinée : état des lieux d’un secteur qui bat de l’aile

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« La visite technique est pour l’automobile ce que le check-up (bilan de santé) est pour l’être humain » 

Le spectacle qui s’offre à la vue quand on entreprend quelque déplacement que ce soit sur nos voies urbaines et en rase campagne est très révélateur de l’état de santé de notre parc automobile. De nombreux véhicules en panne, surtout des camions, sont immobilisés ici et là, à des endroits souvent inappropriés. Ils obstruent la chaussée, favorisent des embouteillages et quelquefois même de graves accidents. Souvent, c’est de panne d’un organe essentiel à leur fonctionnement correct qu’il s’agit. Panne légère ou grave qui influence négativement la conduite sécurisée dudit véhicule. Et qui oblige à l’arrêt. Il s’agit souvent de dysfonctionnements à des niveaux divers : freins inopérants, phares qui n’éclairent plus, colonne de direction, barre d’accouplement, lame maitresse, suspension, poumons, moyeu, pneumatiques, etc. Autant d’organes sur le véhicule, dont la défaillance est source de graves dommages mécaniques voire d’accident, surtout pendant le roulage.

S’ajoute à tout ce constat, les observations de la gendarmerie routière en rase campagne. Elle fait remarquer que depuis plusieurs années, cet état de fait est constamment rapporté par ses unités basées à l’intérieur du pays. Les statistiques qu’elle dresse annuellement placent ce phénomène (panne technique) au troisième rang des causes d’accident en rase campagne. Alors qu’il aurait suffi de passer le véhicule au contrôle technique pour déceler le défaut et éviter que le pire n’arrive.

C’est une même réalité que l’on vit aussi à Conakry, où de gros camions, pour des problèmes techniques divers, surtout         la défectuosité du système de freinage, échappent au contrôle de leurs conducteurs et font d’énormes dégâts corporels et matériels à travers la ville.

Toutes ces raisons ont sans doute motivé les autorités dans leur décision de relancer la visite technique obligatoire pour tous les véhicules automobiles. Pour la mise en œuvre de cette activité, il fallait des centres de visite technique opérationnels. La longue période d’hibernation qui a duré au moins deux décennies, a permis aux autorités d’accorder des agréments à certains d’entre eux. Nous allons parler de ce sujet ancien que l’on remet au goût du jour, avec le directeur général de l’un de ces nouveaux centres qui est ouvert et attend de fonctionner.

Guineenews : bonjour m. Barry et merci de nous recevoir dans vos installations.

On entend souvent parler de visite technique mais, depuis si longtemps qu’elle a disparu de chez nous, on n’en sait plus grand-chose. Parlez-nous-en. En quoi consiste-t-elle exactement ?

Barry Saїkou : je vous remercie et vous souhaite, au nom de tout le personnel, la bienvenue dans nos locaux. La visite technique désigne l’ensemble des vérifications et contrôles, d’ordre administratif et technique, auxquels tous les véhicules automobiles en circulation sont obligatoirement soumis, en application des dispositions législatives et règlementaires en vigueur.

Il s’agit d’un contrôle visuel et tactile réalisé sans démontage et s’effectuant sur les principaux organes d’un véhicule, à l’aide d’équipements techniques modernes appropriés. Elle s’effectue de manière périodique en fonction de l’âge et du type de véhicule

Guineenews: quelle importance lui trouvez-vous, qui justifie qu’on y fasse amplement recours ?

Barry Saїkou: par la visite technique, on arrive à réduire considérablement les accidents de la circulation, en ce sens que le contrôle des organes mécaniques d’un véhicule permet de détecter d’éventuels défauts qui peuvent être mineurs ou majeurs. La visite technique permet de vérifier la conformité de nos véhicules, avec des appareils de mesure, sans démontage, pour nous permettre de rouler en toute sécurité. L’on comprend bien dès lors, que la pose d’un diagnostic fiable sur le fonctionnement des véhicules en mouvement, constitue une opération de prévention aux avantages considérables pour les populations, en déplacement constant. Quelqu’un a dit un jour qu’il existe une certaine analogie entre la visite technique et le check-up ou bilan médical. Une façon de montrer que, autant l’homme trouve avantage à faire son bilan, puisqu’il est situé sur son état de santé, autant le véhicule trouve le sien à passer la visite technique, puisqu’on décèle ses défauts générateurs d’accident. Je pense que cela résume tout ce que nous expliquons là.

Guineenews : comment s’effectue la visite technique, du point de vue fréquence ?

Barry Saїkou : la visite technique est une opération périodique qui s’effectue en fonction de l’âge et du type de véhicule

Guineenews : vous dites qu’elle est périodique. Soyez plus explicite. Quels sont les délais de passage, par catégorie de véhicules

Barry Saїkou: cela dépend de l’âge de votre véhicule. De un (01) an à huit (08) ans, une fois par an et au-delà de 8 ans, deux (02) fois par an. C’est le ministère des transports qui codifie tout cela et en assure la tutelle à travers la DNTT (direction nationale des transports terrestres).

Guineenews : Qui a instauré la visite technique dans notre pays ?

Barry Saїkou : C’est l’état, à l’instar de tous les autres, à travers le monde. Seuls les pouvoirs publics sont dotés des prérogatives permettant d’initier de pareilles dispositions. Le ministère des Transports octroie par délégation, des agréments à des sociétés privées pour exercer l’activité sur tout le territoire. C’est une concession de service public que l’état concède à un opérateur privé pour effectuer les contrôles, reconnus d’utilité publique.

Guineenews: nous apprenons que la terminologie a changé. On ne vous désigne plus comme centre de visite technique

Barry Saїkou: oui, l’appellation a changé. Nous sommes à présent désignés sous le vocable de centre d’environnement et de sécurité automobile (CESA).

Guineenews : pourquoi la visite technique est-elle obligatoire ?

Barry Saїkou: La visite technique est le meilleur moyen pour maintenir un parc automobile en bon état dans un pays. Elle constitue aussi la meilleure méthode de prévention des accidents liés aux défaillances techniques des véhicules. L’image du parc automobile est un parfait indicateur sur l’état de sécurité d’une circulation. C’est quand cela a été compris et accepté comme évidence, que tous les pays ont décidé de la rendre obligatoire.

Guineenews : quelles sont les types de véhicules qui sont soumis à la visite technique ?

Barry Saїkou : les textes en vigueur chez nous, indiquent que ce sont tous les véhicules roulant sur le territoire national, exceptés ceux de l’armée

Guineenews : il y a bien des décennies que cette activité avait disparu dans notre pays. Quelle est, selon vous, la motivation du gouvernement pour sa relance ?

Barry Saїkou : je n’ai pas le pouvoir de parler au nom de l’Etat. Mais en tant qu’opérateur du secteur, je puis vous dire que les autorités, comme tous les citoyens, ont été profondément marquées par les nombreux et graves accidents qui se sont produits depuis toutes ces années du fait des défaillances techniques des véhicules qu’on pouvait déceler et corriger. Ces accidents qui ont souvent impliqué les gros camions, ont plongé de nombreuses familles dans le deuil et entraîné d’immenses préjudices matériels et financiers.

Devant cette situation et au regard de ses obligations régaliennes de protection des populations et leurs biens, l’Etat a réagi sans tarder, au plus haut niveau. Ainsi, des dispositions ont été prises pour la relance de la visite technique, à travers le décret D/2017/287/PRG/SGG du 03 novembre 2017. Lui faisant suite, le département des transports a publié le 05 juin 2019, l’arrêté n0 A/2019/3918/MT/CAB/SGG/19 portant contrôle technique périodique obligatoire pour certaines catégories de véhicules, notamment : ceux affectés au transport d’hydrocarbures ; de voyageurs de plus de 25 places ; de marchandises de plus de 20 tonnes et d’agrégats.

Il faut reconnaître que l’Etat montrait ainsi son souci de protection des populations et de leurs biens, étant entendu que ce sont ces types de véhicules qui font le plus d’accidents graves. Les véhicules légers ne sont pas cités dans cette première phase de contrainte. Il reste entendu, que leurs propriétaires peuvent néanmoins les soumettre librement au dit contrôle, s’ils le désirent, avant la généralisation totale qui sera décidée dans une seconde phase, nous apprend-on.

Mais, ne me demandez pas où nous en sommes dans l’application de cette mesure. Je suis au regret de vous dire que depuis la publication de ces deux textes cités plus haut (décret et arrêté), aucun début d’application n’est encore perceptible. Rien ne se concrétise encore sur le terrain. La situation n’a guère changé.

 Guineenews : vous voulez dire que personne ne passe la visite technique jusqu’à présent, malgré la publication des textes dans ce sens ?

Barry Saїkou : affirmatif ! C’est bien ça la réalité que nous vivons au quotidien, en dehors, bien entendu, des camions citernes de transport d’hydrocarbures et de quelques autres et rares véhicules privés. Quant à ceux à risque cités dans l’arrêté référencé plus haut : voyageurs de plus de 25 places ; transporteurs d’agrégats, transporteurs de marchandises de plus de 20 tonnes, ils ne sont jamais venus à la visite.

Guineenews : à qui incombe-t-il de contrôler cela, de veiller à ce que les véhicules passent effectivement la visite technique ?

Barry Saїkou : Comme toujours, à notre connaissance, la mission de contrôle des règles s’appliquant à la circulation incombe aux services de sécurité routière que sont : la police dans les centres urbains et la gendarmerie en rase campagne. Jusqu’à plus ample informé, cela n’a pas encore changé.

Guineenews : revenons au contrôle technique proprement dit. Quels sont les organes du véhicule qui sont soumis au test, autrement dit, quels sont les points de contrôle ?

Barry Saїkou : il existe 80 points de contrôle sur les véhicules dits légers répartis en 9 éléments principaux : l’identification, le freinage, la direction, la visibilité, l’éclairage, les liaisons au sol, la carrosserie, les équipements de sécurité, la propulsion et la pollution et 180 points pour les poids lourds.

Guineenews : à vous entendre énumérer autant de points, cela peut sembler bien long à faire. Vous ne craignez pas de décourager vos clients qui peuvent prétexter de perdre trop de temps chez vous ?

Barry Saїkou : oui, vous avez raison ! A entendre d’un coup, cette énumération de points à contrôler, cela peut sembler incroyable et donner l’impression d’être très long à réaliser. Mais, notez qu’il n’en est rien. Nous vous avons déjà dit qu’il n’y a aucun démontage à faire sur les véhicules. Ce sont des équipements appropriés qui interviennent, sous la supervision de contrôleurs techniques. Quand le véhicule est dans un assez bon état, l’opération de visite ne tarde guère

 Guineenews : vous estimez la durée moyenne d’une visite à combien ?

Barry Saїkou : Tous les points indiqués sont contrôlés pendant 30mn environ pour les VL (véhicules légers) et 45mn pour les PL (poids lourds)

Guineenews : on entend souvent parler de contre-visite, en quoi consiste-t-elle et qui y est soumis ?

Barry Saїkou : la contre-visite, consiste à revenir passer une seconde visite. Elle n’est exigible que pour les véhicules qui ont présenté à leur premier passage, des défauts sur l’un des points considérés comme directement liés à la sécurité : le système de freinage, la visibilité, les liaisons au sol. Un délai de deux mois est accordé au propriétaire pour assurer la ou les réparation (s) exigées et revenir pour un nouveau contrôle. Si à la contre-visite, la qualité des réparations effectuées est jugée satisfaisante, on lui délivre alors le document définitif tenant lieu de visite technique.

Guineenews : est-ce que vous réparez les véhicules qui présentent des pannes ?

Barry Saїkou : je vous dirais d’emblée, non ! Les CESA (centres d’environnement et de sécurité automobile) posent uniquement des diagnostics. Ils ne sont pas habilités à effectuer des réparations. Les textes sont formels là-dessus. Et puis, cela pourrait prêter à confusion et entrainer dans une situation de juge et partie. Ce qui n’est ni normal, ni admissible. Néanmoins, sur demande expresse des propriétaires de véhicules, il leur est loisible de recommander à des professionnels de la réparation.

Guineenews : si le client a un problème avec le moteur de son véhicule, est ce qu’il doit passer à la visite technique ?

Barry Saїkou : non, en pareil cas, il vaut mieux s’adresser d’abord à son garagiste habituel avant de conduire le véhicule à la visite technique.

Guineenews : comment les centres de contrôle technique seront-ils contrôlés pour s’assurer que le travail est correctement effectué et qui assurera la formation des contrôleurs ?

Barry Saїkou : nous apprenons que l’Etat envisage de créer le CNESA (centre national d’environnement et de sécurité automobile). C’est cette institution qui aura pour mission de s’occuper du fonctionnement des CESA, dans tous les domaines.

Guineenews : avec l’état actuel du parc automobile, êtes-vous sûrs que tous les véhicules pourront passer à la visite technique automobile ?

Barry Saїkou : nous pensons que oui ! Chaque propriétaire de véhicule automobile devrait passer à la visite technique pour connaitre l’état de son engin. Comme dit plus-haut, pour un départ, les points qui nécessiteront une contre-visite seront seulement les éléments essentiels de sécurité : les freins, la direction, la visibilité et les liaisons au sol.

Guineenews : vous n’avez pas la prétention d’absorber toute la demande, si jamais ce contrôle s’imposait à tous, dans tout le pays ? Comment d’ailleurs vont faire les gens qui sont dans les préfectures à l’intérieur pour passer leur visite technique ?

Barry Saїkou : vous avez raison de souligner cet aspect. Le cas de l’absorption de tout le parc automobile va poser un réel problème, dans un premier temps. Le nombre de centres actuellement disponibles est absolument infime pour couvrir tous le besoins actuels et futurs. Il en faut, au moins un par préfecture et autant dans chaque commune de Conakry pour amorcer un départ. Mais, nous restons optimistes pour dire que tout cela peut se gérer. Dans la bonne projection et la planification, il sera possible de trouver une solution à cette épineuse question. Au fur et à mesure de l’implication des autorités pour le développement du secteur, nous demeurons convaincus que l’installation des centres à l’intérieur du pays se fera parallèlement et progressivement. Ce qui doit se traduire, non seulement par une politique pérenne d’encouragement à la multiplication des centres d’environnement et de sécurité automobile, mais aussi par une incitation plus vigoureuse des usagers à renouer avec la visite technique.

Guineenews : je vous remercie

Barry Saїkou : c’est moi qui vous remercie du soutien que votre site d’informations guineenews. org apporte à notre activité pour une réduction des accidents de la circulation dans notre pays.

Entretien réalisé  par Diao Diallo pour Guineenews