Abdourahmane Sanoh : « nous voulons d’un gouvernement sans recyclage avec un PM fort »

avril 1, 2018 4:45
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Dans la deuxième et dernière partie de l’entretien à bâtons rompus qu’il a bien voulu nous accorder, l’ancien ministre de la transition, Abdourahmane Sanoh, activiste de la société civile et président de la Plateforme des citoyens unis pour le développement (PCUD), évoque la nécessité de former un nouveau gouvernement, la question du troisième mandat et les accusations de Damaro Camara.

Guinéenews : à vous écouter, on constate que les réformes sont urgentes mais elles tardent à venir.

Abdourahmane Sanoh : c’est décevant mais je crois que cela révèle les difficultés dans lesquelles se trouvent aujourd’hui à redresser la pente. Il ne parvient pas à résister aux différentes interventions intempestives. Nous voulons aujourd’hui d’un gouvernement et très vite. Et nous souhaitons le plus rapidement possible d’un nouveau gouvernement, qui sera conduit par un premier ministre compétent.

Guinéenews : un gouvernement restreint ou bateau ?

Abdourahmane Sanoh : un gouvernement restreint, sans recyclage d’individus avec un premier ministre compétent, de force personnalité. Un gouvernement qui va bénéficier d’une marge de manœuvre importante pour faire face aux nouveaux défis. Aujourd’hui, la demande sociale est pressante et la situation est explosive. La crise que nous venons de suspendre dans le secteur de l’éducation n’est qu’un segment, un tout petit faisceau. Nous sommes mobilisés pour qu’il y ait au moins un nouvel espoir. Et le déclic doit venir du Chef de l’État, qui doit comprendre qu’il n’a pas un bon entourage.

Guinéenews : quand on écoute le ton dur que vous utilisez pour dénoncer la malgouvernance, on voit que vous êtes le seul à tenir un tel discours au sein de la société civile. N’avez-vous pas l’impression de prêcher dans le désert ?

Abdourahmane Sanoh : nous n’avons pas la prétention de parler au nom de tout le monde. Nous sommes de la société civile, nous la pratiquons, nous avons un État corrupteur, qui a acheté toutes les institutions. La classe politique, la société civile, c’est la même chose un peu partout. Nous vivons une crise profonde de leadership. Ceux qui prennent en otage le débat politique, qui parlent au nom des autres, ne sont pas des bons exemples. Le grand défi donc, c’est la mobilisation. Heureusement, nous sommes en train de la construire. Il faut une nouvelle dynamique.

Guinéenews : peut-on espérer bâtir une société civile à l’image de celle de 2007 ou celle comme le Balai Citoyen au Burkina Faso ou Y en Marre au Sénégal ?

Abdourahmane Sanoh : nous ne parlons plus de société civile mais de mouvement citoyen.

Guinéenews : qu’entendez-vous par mouvement citoyen ?

Abdourahmane Sanoh : nous sommes en train de construire, petit à petit, un mouvement citoyen pour qu’il prenne sa responsabilité vis-à-vis de la république, qu’il refuse l’exclusion, qu’il assume ses responsabilités, qu’il s’engage pour faire comprendre aux uns et aux autres, notamment au gouvernement, à la classe politique, aux leaders corrompus de la société civile, qu’on ne peut pas continuer comme ça.

Guinéenews : êtes-vous optimistes, quant à la réussite de cette mobilisation ?

Abdourahmane Sanoh : très optimiste parce que notre détermination est totale. La PCUD sera à l’avant-garde de ce mouvement citoyen pour la république. Aujourd’hui, notre pays a besoin de chacun de ses fils. La classe politique nous amène à tenir une logique de réflexion que nous devons refuser. Elle nous a amené à penser qu’il faut passer par l’ethnie, en terme de positionnement personnel pour assouvir des ambitions personnelles et égoïstes. Aujourd’hui, nous devons sortir de ce piège pour dire que la Guinée est pour tous ses fils et filles. Nous devons nous battre ensemble, soit pour réussir ensemble. Soit, pour échouer ensemble.

Guinéenews : mais certains diront que le guinéen est si perverti qu’on peut rien en tirer

Abdourahmane Sanoh : vous faites une lecture simpliste de la situation. On ne peut pas associer le comportement d’individu à celui de la nation, ce n’est pas possible. Nous avons, effectivement, une élite pervertie, corrompue, qui n’est pas un modèle mais la bonne substance avant démissionné. Cette démission a créé un vide, qui a favorisé l’arrivée des opportunistes. Donc, il est temps de les affronter et de les attaquer. Ils ne sont pas à leur place. Ils n’ont pas à parler au nom des populations. Parce qu’ils n’ont pas d’autres arguments que la division. Ils n’ont pas d’argument que la confrontation. Ils n’ont pas d’autre argument que dire tel est contre notre communauté. Alors que tout ça est un faux- débat. Le monsieur est en train de vous voler…Lorsqu’on veut faire des efforts supplémentaires, comment peut-on faire croire à une augmentation du prix du carburant ? Nous devons systématiquement le refuser. Ou que l’on va baisser la fourniture de l’énergie. Ce que nous devons refuser. Lorsqu’on est en train de présenter des inepties pareilles pour dire que les populations vont supporter les coûts, c’est exactement si on nous dit : « nous, on a volé et on s’est enrichi. Maintenant, il y a un trou, on vous demande de mettre encore ». Ils sont tellement cyniques que même les mendiants détenteurs d’un portable, qui rechargent leur téléphone avec l’argent qu’ils ont quémandés, sont victimes de vol à travers les taxes de téléphonie pour régler des problèmes qu’ils ont créés en terme de mauvaise gouvernance. C’est cynique. Vous mettez les gens dans l’indécence, vous les poussez à la pauvreté à tel point qu’ils perdent leur dignité, qu’ils se mettent dans la rue pour quémander et vous n’avez pas le cœur de comprendre que ces gens-là méritent d’être traités autrement que d’être victime de vol de votre part. C’est inadmissible.

Guinéenews : on a l’impression d’avoir en face un homme révolté ou un opposant.

Abdourahmane Sanoh : si vraiment, dire qu’on ne doit pas voler l’argent public, c’est être opposant, je le suis. Dire que je suis révolté, oui. Parce que c’est inadmissible qu’un pays aux potentialités  économiques aussi riches, un pays vanté à travers le monde entier, que ce pays voie ses fils murir de galère, de précarité  pour aller chercher le mieux-être ailleurs. Oui, les guinéens peuvent aller. Je ne suis pas contre. Mais au moins pour aller chercher la connaissance, pas le travail. Ceux qui parlent au nom de l’État, des institutions, du peuple, ne sont pas des bons exemples.

Guinéenews : que répondez-vous à Amadou Damaro Camara, le chef du groupe parlementaire de la majorité présidentielle, qui vous accuse d’être un opposant, de vouloir provoquer la transition ou de vouloir devenir premier ministre ?

Abdourahmane Sanoh : non, je ne répondrais à personne, je ne ferais aucun commentaire. Mais si dénoncer la mauvaise gouvernance, c’est vouloir être premier ministre, d’accord je veux être premier ministre. Si dénoncer les mauvaises gestions, c’est vouloir être président de la république, oui, je veux être président de la république. Si dénoncer l’instrumentalisation de l’ethnie pour diviser, pour avoir plus de facilité à voler les biens du pays, c’est vouloir devenir premier ministre, oui je le veux. Aucun chantage, aucune calomnie, aucune tentative, c’est eux qui ont peur. Nous allons amener la frayeur chez eux mais ce n’est pas à nous d’avoir peur parce que notre engagement est total.

Guinéenews : récemment, on a tenté de destituer le président de la cour constitutionnelle. Beaucoup y ont vu des intentions de tenter un troisième mandat.

Abdourahmane Sanoh : je ne veux pas me prononcer sur ce qui se passe à la cour constitutionnelle. Je ne suis pas un spécialiste, ni un juriste. Mais je constate que toutes nos institutions ne fonctionnent pas bien. Elles sont minées par la corruption. De là à parler à un troisième mandat, on n’acceptera pas, qu’on touche à la constitution.

Guinéenews : lors de votre rencontre avec le chef de l’État, avez-vous eu l‘impression qu’il vous a compris ?

Abdourahmane Sanoh : en tout cas, on n’est pas dupes. Nous sommes en train de travailler pour que cela n’arrive pas en Guinée. Il a dit qu’on lui prête des intentions. Mais on n’est pas dupes. On est en train de travailler.