Accord du 8 août, détournements, impunité, le président de la PCUD fulmine de rage contre la classe politique (interview)

août 24, 2018 12:43
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 «C’est une situation lamentable, extrêmement préoccupante et dangereuse. Nous avons aujourd’hui un écosystème politique qui est constitué de mouvements à base ethnique.»

Dans une interview accordée à Guinéenews le jeudi 23 août, le président de la Plateforme des Citoyens Unis pour le Développement (PCUD) est revenu sur l’actualité sociopolitique de la Guinée marquée ces derniers temps par des grèves et des crises à répétition.  A cette occasion, Abdourahmane Sanoh a dénoncé la mauvaise gouvernance, les détournements des deniers publics et l’impunité.  Par rapport à l’accord politique signé le 8 août dernier, l’ancien ministre dénonce «une situation lamentable, extrêmement préoccupante et dangereuse. Nous avons aujourd’hui un écosystème politique qui est constitué de mouvements à base ethnique».  Et en ce qui concerne son avenir, M. Sanoh n’exclut de faire la politique s’il le faut.  « Si demain, je veux faire la politique pour briguer un mandat, je le ferai sans état d’âme », prévient-il. Interview

Guineenews : la Guinée traverse actuellement assez de crises. Selon vous quelles sont les principales causes?

Abdourahamane Sanoh: il y a essentiellement deux causes. Il y a la gouvernance qui ne parvient  pas à s’inscrire dans la logique des attentes de la population mais aussi la qualité de leadership du pays qui inscrit son combat dans le cadre des intérêts égoïstes. Ce sont ces causes  essentielles qui font que le pays ne parvient pas à s’en sortir.

Guineenews : l’augmentation du prix du carburant à la pompe au mois de juillet dernier a suscité une vague d’indignation de la part de la société civile qui a, à cet effet, créé un mouvement social de protestation à travers les forces sociales. Mais ce combat est en train de connaître un étouffement. Quelles sont les vraies causes ?

Abdourahmane Sanoh: d’abord, je voudrai souligner que les forces sociales étaient d’un côté et les syndicalistes de l’autre. L’Inter centrale syndicale n’était pas des forces sociales qui étaient essentiellement constituées au demeurant  des organisations sociales mais aussi de beaucoup de citoyens engagés. Ils sont des acteurs importants des forces sociales.  Effectivement à la faveur de l’augmentation du prix du carburant intervenue à partir du 1er juillet, une dynamique citoyenne s’est spontanément mise en place sous mon autorité pour essayer de protester contre cette mesure qui était une mesure à la fois maladroite, injuste et inopportune.

Parce que la décision avait été prise au moment où l’OPEP décidait d’augmenter la production du pétrole. Ce qui devrait avoir pour effets induits la baisse du prix des cours du pétrole sur le marché.  C’était une décision injuste d’autant plus que l’Etat voulait simplement trouver la solution facile pour renflouer ses caisses qui étaient supposées vides pendant que le fait que ces caisses soient vides était la résultante de la mauvaise gouvernance, du pillage, de la corruption, des détournements des fonds publics et de l’impunité. Nous trouvions injuste qu’on trouve la solution facile de faire payer la facture de la mauvaise gestion de notre pays, des détournements des fonds publics, la corruption par les citoyens.

On trouvait la décision maladroite parce qu’elle n’a fait l’objet d’aucune préparation préalable des citoyens pour comprendre un peu les raisons qui amenaient l’Etat à penser que c’est la solution qu’il fallait envisager. Pour nous, il y avait d’autres solutions que celles-ci. C’est ce qui a fait que spontanément, nous avons fait de la mobilisation sous mon autorité. L’appel a été entendu.  Et nous avons lancé des initiatives de protestation. Aujourd’hui, on a effectivement tendance à penser que le mouvement  s’est essoufflé. Il est vrai que nous avons d’autre lecture de cette situation.

Guineenews : beaucoup de Guinéens estiment que la société civile guinéenne société civile guinéenne de leadership.  Quel est, à votre avis, le vrai problème?

Abdourahmane Sanoh: vous savez ce qui est embêtant, c’est l’analyse légère de la situation. Parce que les gens pensent tout simplement que quand on est deux ou trois, on pense que cela ne va pas. Or, on oublie que nous sommes dans un contexte de démocratie plurielle où ici et ailleurs, nous avons des dynamiques différentes qui se mettent en place pour régler différents problèmes de la société dans le domaine de la société civile. Vous avez partout où il y a la démocratie plurielle, des syndicats et des organisations de la société civile. Je pense que c’est une richesse.

Maintenant cette analyse très légère est fondée sur le fait que nous avons ici la tradition de personnaliser les problèmes. Lorsque X dit que la ville est sale, on suppose que vous êtes contre le pouvoir. On ne voit pas ce qu’il a dit. Et que cela pose des problèmes de santé publique, des problèmes de gestion et cela peut coûter extrêmement cher à la société.

 Mais non, on dit tout simplement parce que X est contre, on personnalise le débat. Or, dès lors qu’on personnalise le débat, on ne voit plus les questions de fond. On reste sur les questions de personne surtout lorsqu’il y a des avis contradictoires. On ne voit pas que cela est bon pour enrichir le débat. On dit tout simplement qu’ils ne s’entendent pas. C’est ce qui colle. Mais est-ce que cette question-là, dans le fond se justifie ?

Lorsque sous l’autorité de la PCUD d’Abdourahmane Sanoh, il y a eu un appel qui a été fait de réunir tout le monde. Certains étaient venus toute suite lors des deux premiers jours. Et le 4 juillet, on a lancé un mot d’ordre de ville morte. Cela a été respecté un peu partout en Guinée. Je ne sais pas où il y a le problème de leadership par rapport à cette question-là. Nous avons réagi par rapport à une situation.

On s’est réuni ensemble. Je ne dis pas que j’étais seul. Il y avait beaucoup de personnes. Nous avons travaillé sur le terrain. Il est vrai qu’il y a aussi l’image des personnes qui passent le mot d’ordre. C’est en cela que le problème de leadership ne se pose pas. Parce qu’au moment où nous étions en train d’appeler à la ville morte, il y a d’autres qui étaient en train de dire et de leurs pleins droits d’ailleurs, nous ne nous associons pas à cela. Après ils sont tous venus. On  a lancé la marche le 10 juillet. Pour la première fois en Guinée, la société civile, dans sa valeur intrinsèque, décide et lance une marche qui a été un succès inédit. On n’en parle pas. Il est vrai qu’on a tenté de faire échouer la marche. On a tenté d’infiltrer, on a tenté la récupération, mais cela s’est passé sous le leadership  de quelqu’un dans l’engagement d’un certain nombre d’acteurs qui ont compris qu’il faut se mettre ensemble.

Faut-il voir ses actes réussis ou faut-il continuer à rester dans la perception et la légèreté de dire, il y a tel qui a dit telle chose et l’autre le contre, donc, ils ne s’entendent pas ? Moi je crois que le problème de leadership ne se pose pas aujourd’hui dans la société civile parce que les choses sont très claires.

Guineenews : quelles sont les mesures envisagées par la société civile pour contraindre le gouvernement à revenir au prix initial du carburant c’est-à-dire 8 000 GNF ?

Abdourahmane Sanoh: écoutez ! Les forces sociales ont été créées dans la spontanéité. Cela a été un mouvement spontané qui a produit de la mobilisation et qui a suscité de l’espoir. Sa lutte pour cette première phase a buté le temps. Parce que simplement dans ce genre de situations, lorsqu’il y a une mobilisation spontanée pour faire face à une situation du pays ou rejeter une décision, le temps joue contre la spontanéité parce qu’un mouvement spontané n’est pas un mouvement structuré. N’est pas un mouvement qui existe au plan institutionnellement du terme avec des règles. Et lorsque c’est spontané, vous avez toutes sortes de personnes qui viennent avec des velléités, des profils, des ambitions, tout aussi différents. Cela, autant, peut constituer un atout, il peut constituer aussi une faiblesse. C’est pour ça que vous avez entendu que des gens étaient partis pour essayer de se laisser corrompre. Il y a d’autres qui ont pensé qu’il fallait aller s’enrhumer pour des questions de leadership pour jouer le premier rôle. Nous, ce que nous avons décidé, c’est de temporiser. Et donc, ces derniers, vous avez entendu toutes sortes de discours de toutes sortes de personnes. Il y avait une des trois décisions à prendre.

Ou bien décider de renoncer, on quitte. Dire non, il faut laisser les gens dès lors qu’ils sont tentés par des velléités de corruption ou de positionnement. Ils veulent créer l’amalgame. On se retire et on les laisse continuer. Ou alors venir dans la dynamique affronter cette confusion-là. Ce qui risquait d’en rajouter  à la confusion. Se retirer n’est pas la bonne solution lorsqu’on sait le rôle prépondérant qu’on joue et la notoriété qu’on donne à la situation avec tout l’espoir qui a été suscité. Les acquis positifs qui ont été réalisées. Et la troisième chose, c’était de dire qu’on fait repli tactique et laisser les gens aller se casser la gueule. Ils se sont cassés la gueule avec leurs problèmes d’argent avec leur tentative de récupération ou de se positionner comme étant des leaders improvisés qui n’ont rien apporté au combat.

Lorsque vous entendez des gens parler, monter et descendre et que cela soit sans effets, c’est à cause de ça. On peut vous rassurer d’une chose ! Les forces sociales, nous considérons qu’elles ont été constituées encore une fois sous mon autorité. Je m’attèlerai à faire en sorte que les dispositions soient prises pour recadrer les choses afin de permettre à la valorisation. Voilà ce que je puis dire sur cette question-là.

Guineenews : récemment, les acteurs politiques se sont entendus pour une sortie de crise par la signature d’un accord. Quelle lecture faites-vous de cet accord politique au niveau de la société civile ?

Abdourahmane Sanoh: écoutez, dans le fond, c’est une situation vraiment lamentable, extrêmement préoccupante et dangereuse. Dans la forme, tout ce qui peut mener à l’accalmie est une bonne chose. Nous avons aujourd’hui un écosystème politique qui est constitué de mouvements à base ethnique. Les partis politiques avec des rapports de forces qui sont favorables aujourd’hui à deux grandes entités qui revendiquent la paternité politique, je dirai, des deux composantes ethniques du pays. En fait, c’est de cela qu’il s’agit. Et c’est extrêmement dangereux. Même si nous avons la profonde conviction qu’il n’y a rien de tel. Les principales composantes politiques ne représentent pas les principales composantes ethniques du pays, mais elles se présentent comme tel, c’est ce qui fait sa dangerosité.

Au regard de leadership que nous avons aujourd’hui dans ce pays, que ce soit dans la politique ou dans la société civile où les gens sont mus par leurs intérêts personnels, on fait la politique pour ses ambitions personnelles, pour ses rêves à soi-même, pour son confort personnel, pour des privilèges, pour des avantages personnels qu’on peut tirer, qu’on peut faire bénéficier des proches que par soucis de s’engager à travers un idéal pour la nation.

C’est exactement la même chose que l’on retrouve aujourd’hui dans la plupart des cas au niveau de la société civile. Nous avons un gros problème. Lorsque des gens dans cet exercice réussissent à faire des combines qui restreignent les débats publics à des intérêts partisans, il y a lieu de s’en inquiéter. Aujourd’hui, nous allons avoir une Ceni comme d’ailleurs celle qui est là, apprivoisée par les deux composantes (mouvance et opposition, ndlr). Nous allons partir vers cela et aujourd’hui, toutes les grandes questions qui sont en train d’être posées est que ces gens-là (les acteurs politiques) ont poussé à l’annulation des élections dans les quartiers. Ce qui est extrêmement grave. C’est la première fragilité et non des moindres de l’Etat  qui se trouve à ce niveau-là. Ils continuent à se retrouver et décider des choses en lieu et place du peuple. Ne serait-ce juste pour régler leurs petits problèmes et faire des placements politiques des gens qu’ils ont en charge et qui n’ont pas encore bénéficié de positions ou de responsabilités. C’est ça qui nous inquiète. Nous considérons que c’est une situation dramatique mais c’est en même temps un défi pour tout le pays.

Guineenews : c’est bien de soulever votre inquiétude par rapport à cet accord politique. Car, quelques jours seulement après sa signature, nous avons assisté à des réactions de désapprobation de la part des militants du parti au pouvoir mais aussi de l’imam Ratib de Kindia. Est-ce qu’au niveau de la société civile, y a-t-il aussi des signes d’inquiétude par rapport à l’ethnicisation du débat politique ?

Abdourahmane Sanoh: écoutez ! Ce que je suis en train de dire quand je parle de leadership, il y a tout cela dedans. D’abord, je voudrai condamner toutes ces prises de position ethnique ou ces démarches ethnicistes qui existent de tous les côtés et consistent à faire en sorte qu’on aille à l’illusion que la Guinée, c’est une région, plus une région, etc, ou que la Guinée, c’est une ethnie plus une ethnie, etc. Non ! La Guinée est une et indivisible. C’est une étoffe multicolore. En tant qu’étoffe, elle ne peut pas être perçue à travers les fils qui la composent. Ce n’est pas possible. Ce qui ne met rien en cause l’importance de ces fils. Dès que tu tires l’un d’eux, on dit que l’étoffe est déchirée.

Par contre, ce discours-là, est un discours constant dans le leadership, dans l’élite et qu’il faut combattre. Heureusement, on est arrivé à un moment où la classe politique elle-même comprend que ce discours montre ses limites. Aujourd’hui, les populations ont compris que leurs problèmes, ce ne sont plus les questions ethniques. Tous les partis politiques ont été fondés sur la base de cette considération ethnique et tous les leaders fonctionnent sur cette base ethnique. Tous les chefs religieux, les acteurs de la société civile, les acteurs politiques et les leaders d’opinion qui s’engagent politiquement, tous, pour la plupart, sont dans les liens de ces considérations ethniques. Qui n’est qu’une instrumentalisation, une perception fausse  de ce que devrait être notre société. Ils sont aujourd’hui bloqués parce que les partis ne parviennent pas à aller au-delà de leur communauté. Ce n’est pas possible. Et ce n’est pas toutes les communautés qui sont en train de suivre parce que lorsqu’on voit aujourd’hui, les statistiques des élections, les chiffres, on voit que les populations sont en train de se détourner de ces problèmes. C’est une constante que nous condamnons, que nous fustigeons, et que nous combattons tous les jours.

Aujourd’hui, on parle de l’imam de Kindia, mais il fait savoir que c’est l’élite engagée qui porte la responsabilité de ces questions. C’est irresponsable. Notre combat aussi n’est pas que le combat de la gouvernance économique et financière ou la gouvernance économique est sociale de notre pays, c’est aussi cet aspect du problème que nous travaillons d’arrache-pied pour amener les citoyens à comprendre, que c’est un faux-débat. Ces gens-là doivent se retrouver devant les tribunaux. Mais, très malheureusement, l’assemblée est faite de ces acteurs qui font les lois de la République, le gouvernement est constitué sur cette base-là. Les actes de l’Etat sont posés sur cette base-là sans que cela n’émeuve personne. Tout le monde sait ce que se dit dans les salons. Et on doit avoir le courage de dénoncer cela. Donc, l’imam n’est pas seul, c’est pratiquement tout le leadership qui est baigné dans ça. Aujourd’hui, on s’accroche à l’imam, c’est vrai. Il faut qu’on combatte cela. Ce débat a trouvé ses limites. Le pays est pris en otage par ces leaders qui sont mus par leurs intérêts personnels.

Guineenews : dans les coulisses, on vous prête des velléités politiques. Qu’en est-il réellement ?

Abdourahmane Sanoh: je suis un citoyen guinéen. Personne ne peut m’amener à renoncer même pour une seconde à l’exercice de ma citoyenneté. Je vais faire la politique, je connais la politique. Qu’on me dise si c’est en violation de la loi. Aujourd’hui, je suis en train de voir que le pays va mal, il est mal gouverné, il y a trop d’injustices qui sont produites. Il y a l’impunité qui sévit, il y a la corruption généralisée, il y a le détournement au vu de tout le monde, les richesses du pays sont bradées et il y a une clique insaisissable tantôt, elle est de l’opposition, tantôt elle est de la mouvance. Je veux dire elle est engagée esclave de ses intérêts sans aucun scrupule qui prend le pays en otage. Pour juste s’accaparer de ce qui nous appartient tous, mon combat-là, si c’est cela faire de la politique, je l’assume. Et si demain, je veux faire la politique pour briguer un mandat, je le ferai sans état d’âme. Il faut bien que les gens-là se le réalisent. On ne me complexera pas sur les questions ethniques, sur ma volonté de faire de la politique ou bien dire qu’il est de telle ethnie ou de ceci, de tel cela, il est contre tel parti, je m’en fous de tout cela. Parce que je sais qu’on peut dénoncer ce débat-là. C’est ce que je suis en train de dénoncer dans les quartiers pour dire aux gens qu’ils vont vous dire vous êtes jeunes pour vous amener à douter de vous-même. C’est une façon de voler votre intelligence. C’est ça la pratique de leur leadership qui prend le pays en otage ou à travers les organisations politiques ou à travers les organisations de la société civile ou à travers d’autres pratiques mais tous fonctionnent de la même façon. Mon combat est total contre tous ces gens et leur façon de faire.

Guineenews : quel appel avez-vous à lancer aux populations guinéennes ?

Abdourahmane Sanoh: je dis aux populations de continuer à croire à l’espoir que les forces sociales ont suscité. Aujourd’hui, il y a des petits jeux qu’on veut laisser se décanter. Le combat que nous portons, nous le mènerons jusqu’au bout. Notre engagement est total et on n’acceptera personne et on n’admettra de personne de souiller l’image de ce à quoi nous nous associons. Donc, continuez à croire à ce que nous vous proposons comme solution. Continuez à vous mobiliser. Le combat pour la bonne gouvernance, personne ne viendra le mener à votre place. C’est le combat de nous tous, c’est notre combat à nous, c’est nous qui devons le mener parce que les autres s’en fichent. Donc, ne tombons pas sur les velléités divisionnistes, les tentatives de corruption, les tentatives de récupération, que les uns et les autres peuvent être amenés à porter. Nous vous garantissons que nous allons faire le nettoyage nécessaire. On continue le combat.

Interview réalisée par Amadou Kendessa Diallo pour Guineenews