Arrestations des syndicalistes, médiations de Babangida et Blaise, choix du PM, dans les coulisses du 22 janvier 2007 (témoignages)

janvier 23, 2019 9:20

Comme nous l’annoncions dans une de nos précédentes, Hadja Rabiatou Sérah Diallo, ancienne Secrétaire générale de la CNTG (Confédération Nationale des Travailleurs de Guinée) et présidente actuelle du CES (Conseil Economique et Social) a, à l’occasion du l’an 12 des événements du 22 janvier 2007, fait des témoignages à Guinéenews©. Dans cet entretien souvenir, l’ex-égérie du mouvement  social guinéen, rappelle que cette journée a été très agitée où les forces de défense et de sécurité ont ouvert le feu sur une foule compacte au niveau du pont de 8 Novembre, à la rentrée de Kaloum, le centre administratif et des affaires par excellence. Lisez la suite et la fin dudit entretien :

 «…Nous avons pensé que le président de la République à l’époque le général Lansana Conté qui avait bien commencé mais avec le poids de la maladie et le système qui se développait autour de lui, n’arrivait plus à gérer le pays comme il se devait. Ce n’était plus une revendication syndicale, il y avait aussi la revendication sociétale qui était portée par les organisations patronales, les leaders politiques, les femmes et les jeunes.

C’était un mouvement populaire. C’est pourquoi le pouvoir nous a arrêtés le 22 janvier 2007 et nous avions été conduits au camp Almamy Samory Touré. Après la réaction de plusieurs institutions nationales et internationales, le chef de l’Etat a accepté de nous écouter. Le président de la République a ordonné notre libération. Nous lui avons dit qu’il ne s’agit pas seulement des syndicalistes, une demande qu’il à laquelle il avait accédée.

Tu ne pouvais pas reconnaître la route, elle était totalement envahie de monde (…). Toutes les couches étaient avec nous sauf l’armée. Celle-ci a estimé que nous ne serons pas d’accord sur quelqu’un après le départ du président de la République. Il y avait un comité de veille piloté par les religieux de toutes tendances qui ne prenaient pas part aux négociations. Mais lorsqu’il y a un acquis, ils se déployaient pour veiller à son application correcte. Ils jouaient la  structure de veille (…).

La CEDEAO avait dépêché l’ex-président nigérian Ibrahim Babangida auprès du général Conté à Conakry pour une médiation. Le président de la Cour Suprême à l’époque nous a dits qu’il est anticonstitutionnel de créer un poste de Premier ministre de large consensus. Pour lui, c’était en violation flagrante de la loi. Nous avons dit que le chef de l’Etat a besoin d’une personne de confiance avec qui il peut confier une partie de son pouvoir.

Nous avons mis en place une commission de 12 personnalités qui devraient négocier, sous la médiation du président Burkinabé Blaise Compaoré (…). Ibrahima Babangida est allé jusqu’à Wawa (village natal du général Lansana Conté, NDLR) pour le  rencontrer. En dépit du fait qu’on lui a avait dit qu’il était improbable d’obtenir une audience en raison de l’état de santé du président. Babangida a forcé la situation et il a finalement rencontré le président Conté qui a accepté qu’on lui donne la liste de cinq personnes et qu’il fera son choix parmi eux.

Nous nous sommes retrouvés et chaque structure a proposé un nom. Les politiciens ont proposé, le syndicat aussi, la société civile ainsi que d’autres composantes sociales. En se basant sur les critères, nous avons sélectionné cinq noms. Quand ils nous ont dit que le poste de Premier ministre n’est pas dans la constitution, nous avons répondu en disant que le fait que le président de la République soit allé sortir El hadj Mamadou Sylla de la prison alors qu’il pouvait bien passer par les structures adéquates, cela aussi n’est pas dans la Constitution.

Nous avons un système qu’il faut démanteler, sinon quiconque arrive au pouvoir dans un contexte pareil, souffrira. A peine nommé, le Premier ministre Lansana Kouyaté s’est aussitôt rendu à la Bourse du Travail. Nous avons évolué ensemble et il était de très bonne foi. Mais très malheureusement, il a été piégé par son ministre de l’Economie et des Finances que lui-même a désigné. Ce dernier ne répondait plus à son nom mais plutôt au président de la République avec lequel il travaillait directement. Nous avons souhaité qu’il rende sa démission mais, il nous a fait croire que la démission n’est pas la solution. Lansana Kouyaté n’arrivait plus à jouir pleinement de ses prérogatives comme il a été défini dans l’accord. Malgré son engagement à aller de l’avant, il a été vite freiné dans son élan.

Notre force résidait dans notre union. Quand le chef recule, ce n’est pas une faiblesse. Il faut que les syndicalistes se remettent en cause maintenant. Etre ensemble et lutter ensemble. Cette solidarité nous a rendus très forts. Il faut que nos syndicalistes mettent de l’avant l’intérêt supérieur des travailleurs et de leurs familles. Qu’ils acceptent de se concerter avant de prendre les décisions. S’ils vont en rangs dispersés, ils ne pourront rien obtenir.

A l’époque, il arrivait que nous nous prenions au collet dans nos réunions. Mais une fois dehors, nous enterrons nos différends. Tout le monde sait qu’aujourd’hui que le mouvement syndical est divisé. C’est une faiblesse, ils doivent pouvoir unir leurs forces.

Je rends un vibrant hommage à Dr. Ibrahima Fofana, Magbè Bangoura (…). On peut compter sur le bout du doigt aujourd’hui les syndicalistes qui viennent au moins une fois par an pour se recueillir sur la tombe de nos collègues morts, les armes à la main. Ils ne sont pas à oublier sous quelque prétexte  que ce soit. »