Artisanat à Labé : à la rencontre de Khalidou Dieng, une référence en matière d’innovation

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En cette période où le rêve de plus d’un jeune est soit de finir les études supérieures à tout prix pour se retrouver dans un bureau ; soit de migrer en Occident, par tous les moyens dans l’objectif d’avoir une vie meilleure, Khalidou Dieng, maître chaudronnier en service dans la commune urbaine de Labé depuis près de 30 ans, propose une toute autre alternative à cette jeunesse, frappée de plein fouet par le chômage. En plus de gagner sa vie honorablement dans ce métier d’avenir, Khalidou Dieng se lance dans des inventions, des interprétations et des innovations.

Sa dernière réalisation en date est le CLAMP qui est le sabot de Denver, c’est-à-dire un sabot de roue qui permet d’immobiliser les voitures qui sont en mauvais stationnement. L’artisan a interprété cet outil dans l’objectif d’accompagner la mairie de Labé qui éprouvent actuellement toutes les difficultés du monde par rapport au stationnement anarchique des véhicules en plein centre-ville. Dans cet entretien accordé à la rédaction locale de Guinéenews basée à Labé, Khalidou Dieng parle de son métier.

Guinéenews : comment avez-vous embrassé la chaudronnerie ?

Khalidou : depuis très longtemps j’ai embrassé ce métier, vu la crise de l’emploi dans le pays, vu que la formation scolaire était difficile pour certain. Donc, après le Bac, évidemment on s’est dit pourquoi ne pas opter pour un métier. Alors, je me suis dit qu’un métier serait intéressant. Tu vas participer à la construction du pays, à la réalisation de plusieurs choses au lieu que tous optent pour des bureaux ou la diplomatie. Nous avons estimé qu’un métier allait sauver aussi le pays.

Guinéenews : donc vous n’avez même pas fait l’université ?

Khalidou : non, je n’ai pas fait l’université. En effet, après ma décision de faire un métier, j’ai commencé à identifier d’abord le métier que je devais faire, parce qu’il y a tant de métiers autour de nous. Après avoir fait le listing de tous les métiers, j’ai pensé que la soudure est un métier mère. Les usines sont soudées, les bateaux sont soudés, les avions, … il y a beaucoup de fers dans le développement du monde. Donc, j’ai préféré opter pour la métallurgie.

Guinéenews : l’apprentissage vous a pris combien de temps et depuis quand travaillez-vous à votre propre compte ?

Khalidou : ça m’a pris trois ans et j’ai fait la formation à Conakry, avant d’aller faire des perfectionnements ailleurs. Ça fait près de 30 ans que j’ai un atelier à Labé et depuis, les années 1993 j’ai commencé à exercer ce métier.

Guinéenews : ça veut dire que beaucoup de jeunes sont passés dans vos mains pour leur apprentissage ?

Khalidou : ah oui, beaucoup de jeunes. Il y a des jeunes qui ont commencé à travailler, qui ont leur propre atelier, qui ont des familles à Labé et qui ont des personnes en charge. Il y a, à peu près une dizaine de jeunes qui ont fini leur formation et qui ont leur avenir dans ce métier.

Guinéenews : c’est quoi la particularité de votre atelier par rapport aux autres ?

Khalidou : la particularité de notre atelier par rapport aux autres c’est la formation et le perfectionnement technique. Vous savez, dans n’importe quel domaine il faut toujours avoir des remises à niveau, il faut avoir des cours de perfectionnement, en tout cas chercher à améliorer la connaissance. Notre particularité a été d’abord que nous avons été appuyés par la coopération Allemande qui nous a permis de faire beaucoup de cours d’apprentissage, de perfectionnement, des voyages d’études, des échanges d’expériences dans la sous-région ; on a vu environ 10 pays. Grâce à la coopération Allemande et la fédération des artisans. Donc, notre particularité nous avons aussi opté d’aller en profondeur ; c’est-à-dire ne pas faire des objets ordinaires seulement, mais il y a les technologies appropriées. Il y a beaucoup de choses qu’on importe de l’Occident, qu’on pouvait fabriquer ici. La preuve est qu’il y a beaucoup d’innovations au niveau des métiers à Labé. Il y a des références aussi, je ne suis pas le seul.

Guinéenews : c’est quoi votre dernière innovation qui mérite d’être partagée avec nos lecteurs ?

Khalidou : la dernière innovation qu’on a faite ici c’est le clamp. Le clamp c’est un sabot de roue qui nous permet d’immobiliser les voitures qui sont en mauvais stationnement. C’est un outil qui sert à discipliner la circulation et qui sert aussi au déguerpissement anarchique dans la ville ; c’est le sabot de Denver qui est connu partout ailleurs. Vous savez, on ne peut pas venir se mettre à crier avec des chauffeurs qui garent n’importe comment. On vient simplement et on immobilise leur roue. Quand on bloque une roue, la personne va retrouver celui qui a bloqué la roue, il y a un numéro de téléphone qui est fixé dessus.

Guinéenews : qu’est ce qui a motivé la réalisation de cet outil ?

Khalidou : il y a la commune qui gère la circulation à Labé, donc j’ai fait cet outil de travail pour la commune urbaine de Labé pour faciliter la gestion de la circulation, car ils ont beaucoup de problèmes dans ce sens, et c’est un outil sollicité aussi par toutes les communes de la Guinée. Sinon dans le cadre des innovations et la proposition d’astuces, on a proposé le recyclage des plastiques. Les plastiques qui durent, vous savez partout au niveau des rivières, les caniveaux sont jonchés de sachets plastiques, qu’on ne peut pas recycler. Des réservoirs de véhicules, des parechocs, des déchets durs qui ne peuvent pas être solubles, même dans 200 ans. Donc, nous on est en train de proposer, de travailler sur le processus, comment recycler les déchets plastiques en les transformant en objets outils tel que faire des dalettes, des petits piliers, des chasses roues pour les véhicules et beaucoup d’autres choses. Eventuellement et même peut être des carreaux.

Guinéenews : actuellement avec cette crise sanitaire, comment fonctionnez-vous ?

Khalidou : ah la crise est en train d’affaiblir les efforts et l’élan des petites et moyennes entreprises, vu ce que vous savez, la pandémie à freiner le développement des activités dans le monde, donc Labé ne fait pas exception, et non plus notre atelier.

Guinéenews : concrètement, quel avantage tirez-vous de ce métier ?

Khalidou : j’en tire un grand avantage, non seulement j’ai l’admiration de tout le monde, j’ai le respect des gens et le bien-être social. Il y a très longtemps qu’on s’est marié, c’est grâce à ce métier, on a pu envoyer nos enfants à l’école et jusqu’à présent, on se maintient et on a grand espoir que ce métier pourra nous servir d’outil d’épanouissement.

Guinéenews : peut-être un conseil aux jeunes qui ne pensent qu’à boucler les études supérieures, à se retrouver dans un bureau ou à voyager ?

Khalidou : c’est un message simple mais très important et pressant à l’endroit de la couche juvénile. Mieux vaut mieux rester chez soi. Le bonheur est partout où tu te retrouves. Il suffit d’être capable de découvrir le bonheur autour de soi ou bien d’être aveugle, de ne pas découvrir le bonheur autour de soi. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Rien ne sert de traverser l’Atlantique à la nage pour se rendre en Europe, sans un métier. La plupart ce sont des gens qu’on va renvoyer vers leur pays d’origine, après avoir traversé tout un enfer. Donc, pourquoi ne pas apprendre un métier ? Être utile à sa communauté et avoir de l’argent. Comme ça, ils vont aller en vacance en Europe. C’est pourquoi je suggérerais à tous ceux qui ont même fini les études ; nous on a poussé les études avant de se reconvertir en un homme de métier. Alors, il serait très intéressant que la jeunesse se lance dans ce secteur. L’Allemagne a eu des problèmes à la fin, parce qu’elle avait plus d’autocrate que de  main d’œuvre. Donc, il fallait faire une importation de main d’œuvre c’est pourquoi les Turcs sont nombreux en Allemagne. Et il y a la division du travail des hommes, qu’il faut respecter, car tous ne peuvent pas être dans un bureau.

Des propos recueillis par Alaidhy Sow Labé, pour Guinéenews.org