Bembeya Jazz National : Plus d’un demi-siècle de tenue de route (témoignage)

avril 16, 2018 9:00
0

La première fois que le Bembeya Jazz de Beyla a capté notre attention, c’était le solo d’entrée du morceau « Beyla » (première version) de Sékou Bembeya, en 1965-66. Par la suite, une série de tubes est sortie (Air Guinée, Dembatikalan, La morée, Loi cadre, trafiquant, Capitale…) pour nous convaincre. Il y avait dans notre entourage un certain « Soriba L’écoute », qui fera partie du Kaloum Star de Maître Barry. Parce qu’il allait aux répétitions du Kaloum Star, il voulait nous faire croire que le Bembeya ne fait que du « tapage », pas la musique.  L’idée reçue dit que les meilleurs orchestres étaient Kélétigui et Balla et ses Balladins. Kerfalla Sylla Marcus (qui sera journaliste de Novosti en 75) s’est joint à Sorel. A chaque fois que Kélétigui, Balla et Bembeya passaient à la radio, les deux passaient sous silence la musique de Bembeya et encensait celle des deux autres avec enthousiasme. Ces deux ont réussi à rallier nombre d’adolescents, sauf un.

Il faut dire que ce lobby existait dans les grands milieux de « branchés » à Conakry pour dénigrer le Bembeya. On en voit encore, de nos jours, des mirontons ratatinés  détracteurs. Ils étaient en contact fréquent avec DIK (Diarré Ibrahima Kalil) un gars vachement cultivé et instruit qui écrivait sur les fourreaux des disques de Syli-phone. Pour soutenir leur idée, ils n’hésitaient pas de bourrer leur entourage en citant DIK. Mais ça, c’était une idée à eux. Quant à nous, les solos limpides de Sékou et la voix de Demba suffisaient à nous assurer de notre vision.

Pour sabrer Sékou Bembeya, ils disaient qu’il ne jouait pas sur notes, qu’il ne joue qu’en cordes libres et quoi encore, et nous, on rétorquait que c’est beau et doux à entendre, que la mélodie est inégalée. Cela va aller jusqu’en 1971, quand Bembeya sortit son album « Dix ans de succès », On leur montrait le solo d’entrée de Téntémba pour leur demander si quelqu’un a déjà sorti un tel son Silence et bouche cousue, les contradictions n’étaient plus fermes et tranchées.

 Entre-temps, on avait atteint l’âge d’aller à la Paillote, au Jardin de Guinée, les deux dancings les plus proches de la Cité Douane. Et comme Dieu fait juste les choses, on était allé à trois voir Bembeya. C’était juste avant le festival, à cause d’un son jamais entendu en Guinée, la guitare Wawa avec « pli octave », disaient les connaisseurs. Le son ressemblait à celui d’une flûte. On était curieux de voir le flûtiste de Bembeya : c’était encore Sékou Diabaté.  Le comble viendra, quand l’orchestre joua Mami Wata et Whisky Soda, et voilà votre narrateur qui les bousculait : qui peut faire ça ? « Ah ! oui, ils ont réussi ces deux morceaux…

Ils n’ont abdiqué ouvertement que seulement lors du face-à-face Bembeya-Franco du Zaïre, qui était venu à Conakry avec trois tonnes d’instruments de musique flambants neufs : « Franco va avaler ton Bembeya, aujourd’hui ! »_ C’est à voir !

Demba  était en retard, le Bembeya avait joué comme il a pu. Quand ce fut le tour de Franco, tout le public du Jardin de Guinée était en ébullition. On disait alors que Demba a eu peur. Leur supporter était en déprime quand vers minuit, une émeute se produisit avec bousculades devant le Jardin de Guinée : c’était l’homme grand « h » dans un ensemble de la forêt sacrée avec plein de cauris et de miroirs, comme un féticheur, qui entrait. Pour la première fois le Bembeya jouait Soli de Wassoulou en spectacle. On connait personnellement Demba, on a joué à « tête-cinq » avec lui nombre des fois à la Cité. On a eu le réflexe de regarder vers le coin des musiciens de Franco : ils s’étaient agglutinés les uns contre les autres devant les prestations du Bembeya. Il fallait être là pour voir Demba, et Sékou, qui roulait par terre avec sa guitare en la faisant miauler… Cela se passait pendant le festival 1973. La BBC décernera le prix de meilleur orchestre africain de l’année.

Les meilleures choses ne durent pas. Médusés par le succès du Bembeya, les Dakarois avaient invité l’orchestre et ce qui s’est passé le 31 mars se passe de commentaires, mais pour les jeunes de notre âge, le ciel était bizarre. Quand la nouvelle de la mort de Demba fut annoncée, c’était un sentiment de perte inénarrable.

Sékou Touré était venu au Palais, nous pas, parce qu’on voulait assister à l’enterrement de notre idole, mais en plus, à notre ami « kanda bougni »…

Pendant le symposium au Palais du Peuple, on était déjà au cimetière. Après avoir eu une idée de l’emplacement de la tombe, on a choisi de rester sur la passerelle métallique qui enjambait les trains minéraliers de Fria et de OBK.

Le cortège funèbre roulait au pas, mais arrivé à la bretelle qui conduit au cimetière, comme  mû par un appel pressant du destin, le cortège fut pris d’enfièvrement pour aller plus vite, tout se désorganisa. Devant la fanfare bousculée et en débandade, la femme de Demba, en compagnie du ministre Mamadi Kéita furent bousculés. La haie de policiers qui se tenait à l’entrée du cimetière fut balayée par la foule en furie. On était agrippé à la passerelle métallique pour tout voir. Des gens escaladaient le mur d’enceinte du cimetière comme s’ils avaient le diable au corps pour aller voir comment se ferait l’enterrement.

Plus d’une heure après, quand il ne restait que quelques-uns des accompagnateurs, nous nous sommes rendus, tous les jeunes de la Cité, les jambes flageolantes et profondément recueillis, vers la tombe couverte de fleurs. Un de nous avait dit avec beaucoup de sérieux qu’il lui a semblé s’entendre appeler par Demba. Du coup, j’eus aussi la même impression, puis un autre et un autre eurent la même. Soudain, sans aucune concertation, on a tous détalé d’un coup à qui mieux-mieux jusqu’à la cité. Chacun semblait sincère. J’entendais quelqu’un crier : « Frère Demba, a sangni soukhou » (Frère Demba, attrape son pied).

Après Demba, des gens l’ont suivi : Mamadi vieux, Siaka Dioubaté, Bangaly Gros bois, Hamidou Diaouné, le chef d’orchestre, Mangala, Asken Kaba. Après 57 ans, il ne reste du Bemebya de Beyla que Saifou Kaba, l’ami et le confident, malade, Sékou legrow, l’intellectuel de l’orchestre, Sékou Diabaté Bembeya, un guitariste hors pair. Téléchargez Tama-tama pour  le savoir et Doréko Clément, celui qui a donné un souffle nouveau et mélodieux à la section vent du Bembeya, ce n’est pas tout, c’est celui qui nous vient du Bénin et qui ne connait que la Guinée comme patrie pour décider d’y être enterré. Comment vit-il, à la Paillote ? Est-il soutenu ?

Pour le 57ème anniversaire de l’orchestre, la lecture du coran est nécessaire, mais elle n’en nourrit pas ceux qui sont dans le dénuement. C’est à cela qu’il faudrait songer, peut-être qu’une petite manne providentielle tomberait de la Présidence de la République pour apporter le sourire longtemps fané sur les visages de ces véritables patriotes.

La relève est déjà parée.