Bilan des relations franco-africaines : l’exception guinéenne

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Par Youssouf Sylla, analyste à Conakry

Le bilan d’une relation n’est jamais le même pour les parties : la France d’un côté et les Etats francophones d’Afrique de l’autre côté. Pour ces derniers, il convient de se demander si ces relations ont favorisé ou retardévoire dans certains cas empêché leur indépendance politique et leur démocratisation. A ces interrogations, il est possible de répondre au regard de l’évolution de ces relations (des années 60 à nos jours), que dans l’ensemble, elles ont négativement impacté l’indépendance des Etats d’Afrique francophones, et dans certains cas, le processus de démocratisation en leur sein. Deux faits majeurs expliquent ce bilan : Le paternalisme des chefs d’Etat français, et le soutien que certains parmi eux ont accordé à leurs homologues africains.

Ce paternalisme démarre avec le Général De Gaulle qui a dû, sous la pression des évènements, laisser les Etats africains prendre leur indépendance au début des années « 60 ». A ses yeux, la France dans sa « mission civilisatrice » de l’Afrique, avait encore le devoir moral de suivre et de guider les premiers pas des jeunes Etats indépendants. Le passé colonial était sans doute trop présent dans son esprit pour pouvoir concéder à ces Etats une indépendance effective dans les faits. La mentalité d’avoir à faire à des ex colonisés a largement dominé une grande partie des relations franco africaines. A part de Gaulle, on retrouve cette mentalité dans les faits et actes de certains de ses successeurs. Sarkozy jugeait par exemple que les africains n’étaient pas assez rentrés dans l’histoire, et Chirac estimait à son tour que la démocratie était un luxe pour les africains.

Le paternalisme a très tôt viré vers le soutien des régimes amis en difficulté. En vertu des accords de défense secrets qui lient la France à de nombreux Etats d’Afrique francophone, il est arrivé que des chefs d’Etat africains menacés à l’intérieur de leurs pays respectifs se voient rétabli aux affaires par les interventions militaires françaises.

Les réseaux parallèles qui ont pris le dessus sur les circuits officiels ont joué un rôle déterminant dans la perpétuation de cette pratique, généralement mal vue par les populations. Elles ont en réalité empêché le développement des dynamiques politiques internes propres à chaque société, et favorisé  la prise en otage de l’évolution politique des Etats par des forces extérieures, qui agissaient pour leurs propres intérêts. Bref, on peut dire que le bilan de ces relations est sur le plan politique déséquilibré pour la partie africaine.

Mais il convient cependant de noter qu’au cours de ces dix dernières années, la politique africaine de la France, compte tenu des mutations socio politiques du continent, et de l’intérêt manifesté par certaines puissances étrangères à son égard, a connu certaines évolutions importantes, incarnées dans les politiques africaines de F. Hollande et de Macron. Le choix d’un partenariat serieux et responsable semble prendre de plus en plusle dessus sur une relation entre un dominateur et un dominé.

Toutefois, l’histoire des relations franco africaines ne ressemble pas non plus à un fleuve tranquille. Certains leaders politiques africains étaient jaloux de leur indépendance et rebelles à l’idée d’une relation entre dominateur et dominé. Thomas Sankara, le jeune président Burkinabé est l’un d’eux. En 1986 au palais présidentiel de Ouagadougou, il n’hésite pas de tenir un discours révolutionnaire et anti antifrançais devant son hôte, Mitterrand. Ce dernier ne le lui pardonnera jamais.

L’exception guinéenne

Avant Sankara, c’est le premier président guinéen, Ahmed Sékou Touré qui donne le ton le 28 septembre 1958, en s’opposant au projet de communauté franco africaine proposé par De Gaulle. Le mois suivant, le 2 octobre, la Guinée accédait à l’indépendance. Cette démarche défiante qui lui a valu la colère de De Gaulle, affectera durablement les relations franco guinéennes. C’est sous Giscard en 1978, qu’on assiste au début de la normalisation, aujourd’hui effective.

Malgré tout, la Guinée est restée une exception dans le dispositif français en Afrique francophone: elle n’abrite pas de base militaire française, et est en dehors de la zone FCFA, un système monétaire qui lie les Etats francophones d’Afrique de l’ouest à la France. En rupture avec la France, la Guinée au début de son indépendance s’est plutôt tournée vers les pays socialistes de l’époque (URSS, Chine, etc.) et les pays arabes.

Les successeurs de M. Touré, n’ont pas systématiquement dérogé à cette exception. Le Président Lansana Conté n’était pas une star des sommets France Afrique, le Capitaine Dadis Camara, chef de la junte militaire qui le remplace momentanément à la tête de l’Etat dira que « la Guinée n’est pas une sous-préfecture de la France ».

Enfin, le Président Alpha Condé, plus intégré que ses prédécesseurs dans les milieux politiques français pour y avoir longtemps vécu, se tourne volontiers vers les alliés historiques de la Guinée (Russie, Chine en particulier) lorsqu’il s’agit de chercher des appuis internationaux pour mettre à exécution certains de ses projets politiques controversés.

Bref, la France, du moins pour l’instant, n’a pas sur la Guinée, en matière politique, la main mise qu’elle a sur des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal.

L’entrée en scène de nouveaux acteurs

A part ces épisodes historiques qui n’ont pas modifié le paternalisme français à l’égard de ses partenaires privilégiés d’Afrique, de nouveaux acteurs rentrent en scène, et viennent avec des ambitions grandissantes, perturber le monopole français en Afrique francophone. Ces nouveaux acteurs sont la Russie, la Chine et la Turquie. Depuis l’émergence de la Russie et le réveil de la Chine, ces deux pays, membres du Conseil de sécurité des nations unies aspirent à la grandeur, y compris en Afrique. Peu regardants de la nature politique des régimes en place, et loin des discours moralisateurs, ils affichent clairement leurs ambitions sur le plan politique, économique, et militaire. La Turquie quant à elle, vient après les deux. Elle développe à son tour l’ambition de rentrer sur la scène africaine depuis qu’elle a obtenu le statut d’observateur auprès de l’Union africaine.

En dehors de ces acteurs étatiques, il y a des acteurs sociaux : une jeunesse audacieuse et une société civile de plus en plus active. Aujourd’hui dans les pays d’Afrique francophone comme dans tout le continent d’ailleurs, l’ordre ancien est vivement confronté à la nouveauté. Il y a comme un décalage manifeste entre la classe dirigeante composée en grande partie des aînés ayant un souvenir encore vif de la période coloniale ou des premières heures de l’indépendance du continent, et la grande majorité de la population composée des jeunes nés dans les années « 90 », au moment de la chute du mur de Berlin. Hyper connectée et surinformée à travers notamment les médias sociaux, comme facebook, Twitter, cette jeunesse n’a qu’un souvenir livresque de la colonisation et des luttes menées pour l’indépendance du continent. Il s’agit d’une jeunesse pour laquelle l’audace est un challenge et le recul un signe de faiblesse. A cela s’ajoute une société civile active, prête à croiser le fer avec les pouvoirs politiques.Ces nouveaux développements commandent clairement un changement de paradigmes dans les relations franco africaines et la définition de nouvelles bases de coopération entre les parties.

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