Cadre permanent de dialogue, nouveau gouvernement, cas des détenus politiques, Badiko fulmine (entretien)

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Dans une interview accordée à Guineenews, le président de l’Union des Forces Démocratiques (UFD) a donné son avis sur le cadre permanent de dialogue que vient d’annoncer le président de la République. Dans de cet entretien, l’opposant et député a commenté l’actualité nationale concernant le « nouveau gouvernement » et le cas des détenus politiques.

Guinéenews : un décret portant création d’un cadre permanent de dialogue a été publié cette semaine. Comment réagissez-vous à cette actualité ?

Baadiko : nous avons vu le texte du décret sur le cadre permanent du dialogue. Malheureusement, au vu de ce texte, nous sommes encore amenés à dire que c’est un gadget supplémentaire pour répondre aux multiples demandes dans ce sens et à la pression même de la communauté internationale qu’il y ait le dialogue pour résoudre le problème guinéen. La meilleure preuve c’est que ce texte ne dit absolument pas dans quel délai ce dialogue doit se passer, les modalités, l’ordre du jour, la durée et la portée des conclusions qui sortiraient d’un tel dialogue. Donc c’est un gadget pour amuser la galerie, faire semblant qu’on est ouvert à dialoguer sans que ça n’ait aucune portée pratique pour résoudre les véritables problèmes auxquels fait face la Guinée qui est aujourd’hui un pays déchiré, un pays bloqué, un pays attardé, un pays dans la misère la plus totale ; malgré toutes ses ressources connues. Et donc ça ne résout aucun problème. La meilleure illustration c’est que ça va ressembler comme deux gouttes d’eau au fameux dialogue de septembre 2019 convoqué également sous l’égide du premier ministre, monsieur Kassory Fofana où les gens ont défilé avec des proclamations de foi, avec des mémos. On s’est embrassé, tout le monde était content. Les gens ont été raccompagnés avec le prix du carburant. On a dit qu’on a transmis au président de la République puisqu’il y avait la question de la révision constitutionnelle et du troisième mandat, alors même que la décision était ferme et irrévocable de la part du gouvernement. Donc pour nous, ce qu’il faut, c’est un dialogue sincère, sérieux, pour se pencher sur le devenir de la Guinée avec 62 ans dans lesquels c’est des tueries, c’est des affrontements, l’exclusion communautaire la régression économique et sociale pour toutes les couches populaires et laborieuses de la population. L’enrichissement illicite, la corruption, la naissance d’une très grande bourgeoise ultra-riche et qui ne sait même plus que faire de son argent à force de piller les ressources de l’Etat. Donc il nous faut de nouvelles institutions. Nous avons appelé à une véritable fédération qui permettrait de sortir de ces affrontements politico-ethniques qui durent depuis pratiquement 1958. Créer un véritable cadre qui soit un véritable support de développement dans une Guinée réconciliée, unie, prospère où personne ne cherche à dominer l’autre comme c’est le cas aujourd’hui ; où chaque communauté cherche à s’accaparer de l’appareil d’Etat pour son compte et en excluant les autres.

Guineenews : vous parlez de fédération et d’un cadre qui permettrait de sortir de la situation que vous venez de décrire. Est-ce que vous avez un schéma, du moins une esquisse du cette vision ?

Baadiko : l’esquisse, je n’ai pas à l’avoir ; Mais c’est dans un véritable dialogue national qui permette de faire en sorte que les gens se consacrent au développement de leurs terroirs et qu’on le fasse dans l’unité, dans le respect mutuel, dans la fraternité et dans la solidarité. Et qu’on se détourne du tout politique puisque tout est politisé ici, puis que tout va vers le contour de l’appareil d’Etat par une communauté ou une autre ou par un groupe de communautés contre d’autres. Donc le schéma est ouvert mais on peut trouver des solutions sachant que la tradition africaine depuis l’Egypte pharaonique, on est habitué aux Etats fédérés. Je ne parle même pas du royaume du Fouta Djallon qui était aussi une fédération. Donc la fédération, d’autres Etats qui ont des problèmes de communauté… puisque la Guinée n’est pas une nation. C’est le constat, la Guinée, après plus de 62 ans d’indépendance, c‘est un conglomérat de communautés dans une nationalité où chacun regarde le nombril et essaie de dominer les autres et de s’approprier l’appareil d’Etat comme c’est le cas actuellement pour l’exploiter à ses propres fins, au détriment de la population et même de l’élite dirigeante.

Guineenews : à partir du moment où il s’agit cette fois-ci, contrairement aux fois passées, d’un dialogue permanent… Est-ce que les réserves que vous évoquez-là ne peuvent pas être débattues à l’intérieur de ce cadre permanent en vue d’élaborer un canevas qui permettrait d’aller dans le sens que vous préconisez ?

Baadiko : moi je prends pour référence, soit les dialogues politiques qu’il y a eus avant, qui n’ont jamais donné de résultats autrement que d’établir un condominium politico-ethnique de deux partis jusqu’à ce qu’il y ait un des partis qui soit par terre aujourd’hui et qui s’est retrouvé hors de tout désormais…

Guineenews : vous parlez de l’UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée ?

Baadiko : oui de l’ufdg. En 2018, dans le cadre d’un condominium politico-ethnique, ils ont fait un grand dialogue entre eux (UFDG et RPG ndlr) d’où est sorti le nouveau texte sur la CENI et le code électoral et qui n’a absolument pas servi le pays. Surtout pas. C’était de la tromperie. En dehors de ça il ya eu des dialogues en 2015 et même avant. On ne parle même pas accord des accords de Ouagadougou qui n’ont jamais été signés du reste. Donc ça n’a rien donné puisque c’est toujours des enjeux du pouvoir. Et surtout le model en négatif c’est le fameux dialogue qu’il y a eu en septembre 2015 où c’était la grosse plaisanterie où chacun vient avec un document expliquant tout ce qu’on veut. Et pour la forme on fait semblant d’échanger. Mais ce n’était pas un dialogue puisque c’est le gouvernement d’un côté et une association ou un parti qui venait. Et donc, ça n’a mené absolument à rien et ce n’est pas la peine de tromper la population avec ça… Est-ce que ce dialogue pourrait sortir des décisions fermes pour mettre fin à l’impunité et dire comment arrêter le pillage des ressources naturelles, que le pays cesse d’être au service de la bureaucratie, mettre fin à la corruption et le détournement des deniers publics, l’enrichissement illicite et la braderie des ressources minières. Je ne crois pas que ce soit ce dialogue-là qui va arrêter ça.

Guinéenews : même si ce dialogue est permanant, j’insiste là-dessus et que probablement, au fil du temps, on peut parvenir à s’entendre sur les modalités de travail ? 

Baadiko : mais il y a urgence là monsieur. Aujourd’hui le pays est dans une situation catastrophique. Aussi bien sur plan économique, financier et social. Donc on ne peut pas faire des dialogues qui vont durer à l’infini. Ça n’a pas de sens. Surtout même la procédure, c’est une sorte de monologue…

Guineenews : sauf que dans l’urgence, pour ce cas précis, il s’agit d’un cadre qui s’occupera, dans l’esprit du texte, des problèmes au cas par cas. C’est-à-dire que c’est tantôt sur le plan politique, quand il y a urgence comme vous l’avez dit. Ou sur le plan social, ainsi de suite. Vous ne trouvez pas cela pratique ?

Baadiko : le problème c’est qu’on a le droit d’être sceptique sur l’approche elle-même. Si on avait dit on se donne tant de temps pour savoir comment ça va se passer. Voilà comment vont se présenter les idées, les propositions… Mais tout ça c’est presque bilatéral. C’est chacun qui vient avec le premier ministre ; ils s’enferment, ils rigolent bien, on prend les documents et on dit qu’après on va faire la synthèse. Ce qui ne résoudra aucun problème de ce pays… On n’a jamais refusé le dialogue mais la tromperie on ne l’acceptera pas.

Guineenews : cette fois-ci, il y aura des responsables qui seront nommés avec leurs adjoints comme suppléants…

Baadiko : on verra bien ce que ça veut dire.  Mais c’est une promesse encore une fois et le pouvoir n’a jamais tenu une de ses promesses, positives en tout cas.

Guineenews : l’autre actualité, c’est le gouvernement dont la structure a été publiée et qui est en train d’être meublé depuis un peu plus d’une semaine. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Baadiko : le plus grand problème d’abord est que le président de la République nouvellement élu, dans son enthousiasme de nouvel élu, il a dit que ça y est, j’ai compris, maintenant on va gouverner autrement. Je suis prêt à tendre la main à tous les Guinéens capables, honnêtes, sérieux, pour le bien du pays. Donc chacun a sa place avec nous. Et le gouvernement arrive, qu’est-ce qu’on découvre ? C’est 99% les mêmes aux mêmes postes. Et surtout un premier ministre qui est là depuis 2018 dont on n’a pas vu le bilan et c’est des caciques du système corrompu que nous connaissons bien du régime du général Lansana Conté dont on nous dit qu’ils sont tellement métamorphosés qu’ils vont nous servir le contraire de ce qu’ils ont toujours fait depuis qu’ils sont aux affaires… Donc il y a quelque part là, une promesse qui n’est absolument pas tenue. On ne voit pas comment on va changer en reprenant les mêmes. C’est-à-dire plus ça change plus c’est la même chose. Et vous ne pouvez pas nous faire croire que tous ces gens-là vont se comporter différemment vis-à-vis de la chose publique, la corruption… Comment ça peut changer ?  Là-dedans maintenant il y a des problèmes d’éthique. N’importe quel gouvernement qui se respecte ne peut pas accepter en son sein, des gens qui sont concernés ou qui sont poursuivis par la justice comme c’est le cas aujourd’hui.

Guineenews : vous faites allusion à la ministre… ?

Baadiko : oui de l’enseignement technique et de la formation professionnelle. Quand le président a reconduit celle-là, ça veut qu’il lui a manifesté sa confiance. Et il a donc ainsi décidé qu’elle n’a pas commis de faute, qu’elle est clean… Donc maintenant qu’est-ce qui va rester à la justice ? Est-ce que la justice peut continuer son travail sereinement ? Est-ce qu’un juge peut oser sur la base de la trouvaille qui peut se produire, trouver qu’elle est coupable ? Non parce que le président a déjà jugé. Et c’est ça le système dictatorial. C’est-à-dire que la justice n’existe pas. C’est la prééminence du pouvoir exécutif, et il a décidé. Pour un gouvernement qui se dit qu’il va lutter contre la corruption, contre la dilapidation des biens publics… on voit qu’il n’y a aucune volonté politique de sortir de ce système qui continue depuis 62 ans.

Guineenews : entre la structure et donc le nombre de départements et le fait de reconduire les anciens, qu’est-ce qui dérange le plus chez vous ?

Baadiko : les deux sont dérangeants. Il y a eu des fuites dans la presse où il était dit qu’on va faire des fusions de ministères pour resserrer l’équipe à 25. Ce qui n’est déjà pas mal. Mais apparemment ce projet a été abandonné parce d’appartenir au gouvernement guinéen, ce n’est pas l’engagement de travailler pour le pays. C’est venir prendre sa part. Puisqu’on a bien mouillé le maillot, on s’est bien illustré dans la défense du régime. Pas autre chose. On n’a pas besoin de gens compétents. On n’a pas besoin de gens honnêtes qui ont fait leur preuve, engagés à se sacrifier pour le devenir du pays. On a besoin de gens fidèles qui en échange peuvent faire ce qu’ils veulent. Donc de ce côté-là, la philosophie qui préside à la formation de ce gouvernement est la même et vous avez vu que c’est exactement comme avant. On a des ministres nommés qui trouvent qu’on leur a donné un bol qui est vide, qu’il n’y a rien dedans. C’est un petit budget. Ce n’est pas digne d’eux. Donc ce n’est pas le pays qui est important. C’est la matière à bouffer, le budget à gérer… On les prévient que même si vous doublez la richesse minière aujourd’hui, la gloutonnerie de la classe dirigeante, de l’élite guinéenne… elle dépasse tout ce qu’on imagine. Rien ne leur suffira. Donc la crise sociale ne fera que s’aggraver puisque qu’il y aura de plus en plus de mécontentement à travers les couches populaires et ça ne restera pas quelle que soit par ailleurs la force des services de sécurité…. C’est la seule chose qui marche ici. C’est ce qui m’a fait dire que la Guinée est commandée mais elle n’est pas gouvernée. Ça veut dire que c’est l’appareil d’Etat qui se garantit sa propre survie à travers sa force, ses services de renseignement et qui garantit qu’il ne peut pas être débordé. Mais gouverner, c’est s’occuper du devenir de la majorité du peuple de Guinée et de son avenir. Alors que la sécurité de l’État, même la sécurité des simples citoyens n’est pas assurée. Vous avez vu aujourd’hui ce qu’il en est des axes routiers de l’intérieur du pays. Même en pleine journée on est attaqué. On risque sa vie là-dedans. Le pays n’est pas gouverné du tout puisque ce n’est pas l’objet. On peut faire mille promesses, il n’ya personne pour dire ça ou ce et que la sanction suive. Regardez cette grosse histoire de promesse d’autoroute Coyah-Dabola. C’était très bien. On pensait que c’est une bonne chose si on peut le faire. Mais au fil du temps, on s’est rabattu sur l’ancienne route qu’on est en train d’élargir comme on peut. Et on se débrouille comme ça en remuant la terre de Coyah à Dabola, rendant la route complètement impraticable à cause de la poussière en saison sèche.  Et avec la boue en saison hivernale les routes sont presque coupées. Et on ne sait pas jusqu’à quand ça va durer. Je ne suis pas dans le dossier mais j’ai remarqué qu’avant les chinois travaillaient nuit et jour. Ils travaillaient au projecteur la nuit. Et qu’aujourd’hui on les voit se promener les mains dans les poches. C’est comme s’il y a y avait un problème derrière qu’on ne nous dit pas.

Guineenews : mais en tant que député est-ce que cela vous a intéressé dans le cadre du contrôle de l’action gouvernementale ?

Baadiko : oui mais justement la session qu’on a eue, malheureusement elle ne s’est pas déroulée dans les normes. Les membres du gouvernement n’étaient pas tous là puisque le chef de l’Etat, leur patron a ordonné qu’ils ne viennent plus. Parce qu’il ne sait probablement pas qui il va garder. Sans compter que lui-même n’avait pas les moyens de chasser qui il veut. Ce sont des clans que je considère comme mafieux qui contrôlent le pouvoir et qui sont derrière les nominations. Ce qui veut dire que le système ne peut pas se réformer de lui-même.

Guinéenews : on ne va pas terminer cet entretien sans évoquer le cas des détenus politiques. Il y en a beaucoup qui…

Baadiko : oui il y en a beaucoup. Il y en a même trop. Il y en dont c’est les plus connus et beaucoup qui sont moins connus dont on ne s’occupe pas. Mais ce qui m’a choqué, la plupart des morts c’est des jeunes.  On ne peut pas dire que c’est des gens qui étaient des malades chroniques. Donc c’est certainement le mauvais traitement pour les tortues physiques et morales, le manque de soins. Alors qu’on a dit que l’Etat est responsable des gens qu’il détient. Il est responsable et même comptable de leurs vies parce qu’il a le devoir de s’assurer qu’ils sont en bonne santé et de veiller à ce que la procédure aille le plus vite possible pour que les faits soient établis pour qu’à travers la justice, l’opinion publique sache qu’est-ce qui est reproché à chacun de ceux qui sont là. On n’a pas dit que l’Etat n’a pas le droit d’arrêter quelqu’un. Mais il faut que les raisons soient valables. Il ne faut pas que la procédure soit biaisée. Il ne faut pas qu’on laisse des personnes dans les oubliettes. Sans compter que là-dedans, malheureusement, il y a beaucoup qui sont malades qui sont pratiquement dans le couloir de la mort. Et là nous considérons que c’est l’Etat qui sera comptable de tout ce qui va leur arriver. Et c’est très grave parce que ça va être considéré comme des dettes de sang ; et les dettes de sang avec tout ce que nous avons connu dans ce pays depuis 1958, ça ne fera qu’aggraver la situation. Et compliquer la recherche de véritables solutions pour qu’enfin on sorte de ce système qui n’a fait que le malheur de la population.

Entretien réalisé par Thierno Souleymane

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