Circulation en rase campagne, les gendarmes dans leur quotidien, les difficultés et accidents, le commandant Michel Koly dépeint le tableau de 2018 (entretien)

février 21, 2019 2:33

 «…La sécurité routière en Guinée est  devenue de nos jours un véritable problème de santé publique»

Comme les années précédentes, nous retrouvons l’officier commandant la gendarmerie routière. Dans cet entretien qu’il nous a accordé,  il est question de circulation en rase campagne, son domaine d’intervention : le quotidien des gendarmes, leur action sur le terrain, les statistiques d’accident enregistrés, les difficultés rencontrées, mais aussi les projections pour un futur de la prévention routière en rase campagne avec des hommes nouveaux que la hiérarchie a désigné pour mener à bien les missions dévolues à la gendarmerie routière.

Guineenews: bonjour commandant et merci de nous accorder cet entretien. Commençons, si vous le voulez bien, par parler de la prévention routière en rase campagne. Comment la présenterez-vous, en tant que première autorité en charge de cet important secteur?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : à l’entame de mon intervention, je voudrais tout d’abord souhaiter une bonne et heureuse année 2019 à tous les usagers de la route, à ceux qui roulent en rase campagne, notre secteur d’activités. Je formule les mêmes vœux à l’endroit du Général de Corps d’Armée Ibrahima BALDE, Haut Commandant de la Gendarmerie Nationale – Directeur de la Justice Militaire, Commandeur de l’ordre National du mérite. Que Dieu l’assiste et le soutienne dans sa lourde mission traditionnelle de la gendarmerie nationale dans le sens de la réforme du secteur de la sécurité et de la défense.

Que cette année nouvelle nous apporte  la paix durable dans notre pays, la santé et moins d’accidents pour tous ceux qui pratiquent la voie  publique.

La sécurité routière est pour la gendarmerie un impératif, mais aussi un moyen d’affirmer sa crédibilité par les efforts consentis et les résultats enregistrés. Cela se traduit par la lutte sans merci engagée par monsieur le Haut Commandant de la Gendarmerie Nationale- Directeur de la Justice Militaire dans le cadre de la qualification et du renforcement des capacités opérationnelles des agents de la prévention routière. Une volonté manifeste soutenue et entretenue par toute la chaîne du commandement. Qu’il en soit, du fond du cœur, vivement remercié pour tous ces efforts fournis.

Le développement de l’automobile au cours des vingt dernières années a fait apparaître l’une des grandes contradictions de notre société contemporaine. Symbole de la société technicienne et instrument essentiel de liberté industrielle, le véhicule est aussi un facteur de risque et de handicap chez les usagers dont l’âge est compris entre 16-18 ans. Nous déplorons les accidents qui se commettent sur la voie publique, surtout ceux qui sont mortels et qui sont dus à l’imprudence des conducteurs  puisque,  perdre un Guinéen des suites de violences sur la voie publique  est trop.  Mais quand cela arrive, nous sommes obligés  d’en parler pour que chacun  prenne ses responsabilités, car la sécurité routière est un problème de santé publique.

Guineenews: je retiens votre dernière phrase: la sécurité routière est un problème de santé publique. Est-ce parce qu’elle évoque ou sous-entend un nombre élevé de cas d’accidents que vous l’employez et si oui, voulez-vous alors nous présenter les statistiques des accidents enregistrés par vos services au cours de l’année écoulée?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : oui, volontiers ! Voici les statistiques des accidents de la route constatés par nos services en rase campagne,  du 1er janvier au 20 décembre 2018. Les chiffres que vous lirez vont, à mon avis, illustrer parfaitement la justesse de mon affirmation que vous avez relevée pour me poser la question.

Nombre d’accidents survenus :    552

Nombre de véhicules impliqués : 964

Privés :    750

Etat :          14

Etrangers : 15

Motos :     177

Vélos :        08

Nombre de victimes : 1312

Tués : hommes : 189- femmes : 63     -Total : 252

Blessés graves : hommes : 415- femmes : 174    -Total : 589

Blessés légers : hommes : 269- femmes : 202    -Total : 471

Dégâts matériels importants : 658

Dégâts matériels légers : 232

Véhicules indemnes : 74

Guineenews: quelles sont les infractions à l’origine de ces accidents?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : voici les infractions en cause. Nous les avons répertoriées par ordre décroissant. Je précise qu’elles    n’ont presque pas varié, du point de vue de leur ordonnancement, depuis quelques années.

1-     Excès de vitesse : 195

2-     Circulation à gauche : 142

3-     Défaut d’entretien technique : 69

4-     Dépassement défectueux : 42

5-     Changement de direction sans précaution : 32

6-     Non-respect de la distance de sécurité : 22

7-     Stationnement gênant la circulation : 15

8-     Fausse manœuvre : 13

9-     Sommeil au volant : 12

10-  Poids excessif : 06

11-  Divagation d’animaux : 03

12-  Obstruction de la chaussée: 01

Guineenews: que vous inspire la lecture de ces statistiques?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : elles nous montrent combien de fois nous sommes tous interpellés pour la sécurité des usagers de la route. Mais aussi elles nous font comprendre la nécessité de rehausser et redynamiser le niveau du personnel gendarme par le biais de la formation et de la qualification. Cela  a toujours été le véritable cheval de bataille de monsieur le Général de Corps d’Armée Haut Commandant de la Gendarmerie Nationale-Directeur de la Justice Militaire, déterminé à assurer le développement de notre institution. Il nous faut la formation et la qualification, pour mener à bien les missions traditionnelles de la gendarmerie nationale.

Le personnel de la gendarmerie routière se doit une action permanente et d’exécution difficile. Mais il importe de signaler que ce personnel a pour objectif  de  remplir  ces missions avec application, sérieux, efficacité et intelligence, afin de toujours mériter la confiance et l’estime des usagers de la route.

Guineenews: vous êtes le premier responsable de la gendarmerie routière au niveau national. Vos compétences s’étendent sur tout le réseau routier inter urbain. Parlez-nous des autres limites entre votre service et la police routière qui partage avec vous la mission de contrôle de la circulation routière.

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : la gestion de la sécurité routière est partagée entre la police et la gendarmerie nationale selon l’arrêté du 23 Mai 1979 qui stipule en son article 1er : pour compter du 1er juin 1979, les tâches de sécurité routière sont réparties entre la  Police et la Gendarmerie Nationale, ainsi qu’il suit :

La police est chargée de la Sécurité Routière dans tous les centres urbains : à Conakry,  jusqu’au km 26. Autres centres urbains : jusqu’à 5 km de la ville. La Gendarmerie Nationale est responsable de la sécurité routière sur toutes les voies interurbaines.

Guineenews: c’est quand même un domaine vaste que vous avez à gérer. Qu’est ce qui fait sa spécificité?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : ce domaine dévolu à la Gendarmerie est très vaste. Ces milliers de kilomètres nécessitent un maillage complet pour une surveillance parfaite et constante. C’est la mission dévolue aux huit compagnies sécurité routière évoluant à l’intérieur du pays et qui sont  placées sous l’autorité directe du Commandement de la Gendarmerie Routière. L’instruction donnée par Monsieur le Général de Corps d’Armée Haut Commandant de la Gendarmerie Nationale est d’empêcher la commission d’infractions génératrices d’accident en ces endroits souvent très isolés, où certains conducteurs se sentent en recréation et permis de tout faire. Il faut aussi lutter sans répit contre les coupeurs de route qui sévissent sur les routes interurbaines, tuent, blessent et pillent les usagers de la route. C’est en rase campagne que sont enregistrés les bilans d’accidents les plus lourds.

Guineenews: pour dynamiser les activités du commandement et des huit compagnies sécurité routière relevant de votre autorité, un mouvement des personnels vient d’être effectué. L’objectif, dites-vous, est d’assurer au mieux votre mission avec ces nouveaux promus appelés à animer correctement, à vos côtés, l’ensemble des structures de votre service. Parlez-nous-en.

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : pour qualifier le service, le Haut Commandement vient effectivement de procéder à un réaménagement du personnel dans les huit compagnies sécurité routière se trouvant à l’intérieur du pays et au niveau de notre commandement.

Guineenews : qu’attendez-vous de ces différents changements ?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : cet aménagement est fait pour toujours renforcer les capacités et les performances de la Gendarmerie Routière. En 2012,  la gendarmerie routière fut dotée d’une centaine de motos de diverses cylindrés. Cette heureuse initiative qui s’inscrivait dans la mise en œuvre de la réforme des forces de défense et de sécurité a été, vite, porteuse de résultats  bénéfiques pour la prévention routière. Ces moyens roulants ont été bien accueillis par les récipiendaires. Lesquels ont réussi à en faire des outils efficaces de lutte contre l’insécurité routière sous toutes ses formes. En peu de temps, la rase campagne s’est apaisée. Les accidents de la circulation ont fortement baissé. De même la nocivité des coupeurs de route a été refrénée. Ces acquis n’ont pas tardé à être salués par les populations qui se sentaient protégées à la vue des gendarmes.

Guineenews : cela fait un bail, de 2012 à maintenant ! A quelle situation vos unités sont-elles confrontées à l’heure actuelle, notamment en termes de moyens ?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : aujourd’hui, sept ans après, toutes les motos fournies au départ sont totalement amorties  par l’utilisation intensive qui en a été faite sur des routes à accès souvent très difficile. En dehors des activités quotidiennes de prévention, ce sont les mêmes motos qui assuraient toutes les servitudes : escorte des hautes personnalités, parades, patrouilles, activités de formation des motocyclistes. Ce qui est à souligner, c’est que ces motos sont venues sorties d’usine, sans pièces de rechange. Elles sont spécialement conçues pour la sécurité et leurs pièces ne sont pas disponibles, tant chez les concessionnaires que sur le marché local. Voici en quelque sorte les raisons qui expliquent leur amortissement plus ou moins rapide.

Vous conviendrez avec moi que la gendarmerie routière est avant tout préventive, donc à vocation dissuasive. Elle englobe également la recherche et la répression des infractions graves, génératrices d’accidents. Ainsi cette action nécessite l’obtention des moyens qui nous permettent de mener à bien les missions qui nous ont confiées.

Guineenews : ce que vous dites là introduit tout de suite la question de moyens. Vous voulez dire qu’il vous en faut n’est–ce pas ?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : oui, nous avons besoin de moyens pour renforcer nos capacités opérationnelles. C’est le cas notamment, des véhicules de commandement, pour nous permettre de contrôler à tout moment nos personnels dans les positions, des véhicules d’opérations pour traquer les délinquants de la route surtout les coupeurs de la route, des véhicules de dépannage pour l’entretien  de nos engins, des grues poids lourd et poids léger nous permettant de dégager la chaussée en cas d’obstruction, des motos de diverses cylindrées, des moyens de communication de moyenne et longue portée, des équipements spécifiques : herse, cinémomètre, alcootest, imperméables, panneaux de pré signalisation de postes de contrôle mobile, des tenues adaptées à la sécurité routière.

Guineenews : vos besoins se limitent-ils à ce seul volet portant sur les moyens roulants et équipements spécifiques ?

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : non, nos besoins s’étendent à d’autres volets. C’est par exemple la construction des locaux du Commandement de la Gendarmerie Routière et ceux devant abriter les huit compagnies sécurité routière basées à l’intérieur du pays qui sont jusque-là dans des maisons en location.

Ainsi qu’on le voit, les besoins sont énormes, mais ils sont à la dimension de nos ambitions et des objectifs qui nous ont fixés. Leur obtention qualifierait considérablement nos activités sur le terrain.

Par ailleurs, sur un tout autre plan, complémentaire à celui que nous évoquons ici, nous encourageons et appuyons toute activité contribuant à sensibiliser la population riveraine sur les axes inter urbains et à libérer les emprises de la route en rase campagne. Nous sommes ouverts à ce type de synergie d’action et de franche collaboration avec toutes les parties prenantes qui partagent le réseau routier en rase campagne.

Guineenews : un mot pour conclure cet entretien

Chef d’escadron Michel Koly Sovogui : je souhaite ardemment que mes services puissent toujours bénéficier du soutien effectif et constant de la population, sans laquelle notre existence sur la route n’a pas de sens.

Dans cet ordre d’idées, permettez-moi de citer le Général de Corps d’Armée Haut Commandant de la Gendarmerie Nationale- Directeur de la Justice Militaire : «il n’y aura aucune sécurité sans contrôle. La collaboration active de la population nous est indispensable pour l’accomplissement correct de notre mission de protection des usagers en rase campagne. » Fin de citation.

Que Dieu, le Tout Puissant, exauce nos prières et que cette année 2019 soit une année plus paisible avec moins d’accidents sur toutes nos routes inter urbaines.

Enfin, pour terminer, l’occasion me semble opportune de saluer la mémoire de quelques-uns de nos collègues disparus et de présenter nos condoléances à ceux d’entre eux qui ont perdu un conjoint pendant l’année 2018, soit par accident ou par maladie. Entre autres, nous citerons : le colonel Salif DIAO du Haut Commandement de la Gendarmerie Nationale Direction de la Justice Militaire, les époux de nos chères collègues, colonel Aicha Koné et Colonel M’Mahawa Sylla, toutes de la Gendarmerie Routière, l’adjudant Fassouma Sanoh de la compagnie sécurité routière de N’Zérékoré,  l’épouse du chef d’escadron Koikoi Goepogui commandant la Compagnie Sécurité Routière de Faranah, le  Chef d’escadron Abdoul Wahab Bah dont la femme a longtemps servi à la routière et tant d’autres. Que leurs âmes reposent en paix.

Par la même occasion, nous souhaitons prompte guérison aux centaines de personnes victimes blessées des suites d’accidents de la route, aujourd’hui hospitalisés, alités à domicile ou en traitement ambulatoire. Je vous remercie.

Guineenews : merci commandant.

Entretien réalisé par Diao Diallo pour Guinéenews