COVID-19 en Guinée : l’inquiétude d’un président…

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« Quelque chose ne va pas ! », c’est en ces termes que le président Alpha Condé, le 2 avril 2020, a voulu interpeller les responsables de la santé publique, convoqués à Sékoutoureya pour expliquer les problèmes rencontrés dans la lutte contre la COVID-19. Amer mais déterminé, le président en appelle à la franchise et à l’unité du corps médical guinéen. Conscient de l’environnement néo patrimonial dans lequel baignent les Guinéens et le pouvoir lui-même, le chef de l’exécutif a rappelé aux intervenants l’exigence de défendre l’intérêt public. Cette intervention du président de la république traduit-elle une détermination à lutter contre la propagation de la COVID-19 ou est-ce une diversion de plus de la part d’un gouvernement pris au piège d’une démission longuement entretenue ? Quelles que soient les significations que l’on pourrait attribuer à cette intervention publique, elle demeure un pas dans la bonne direction, en ce sens que le chef de l’Etat donne l’occasion aux responsables de la santé de pousser le gouvernement lui-même à être plus franc, transparent, responsable, comme le veut justement le président Alpha Condé.

Au-delà de cet appel à défendre l’intérêt public pour contenir la propagation de la COVID-19 en Guinée, les populations attendent impatiemment les mesures d’accompagnement claires qui seront mises en place par le gouvernement dans le cadre de la lutte contre la COVID-19.  Car, outre la politique très limitée de la réduction du prix du carburant, aucune proposition concrète qui permettrait de soutenir les populations et les PME (petites et moyennes entreprises) n’a été proposée par le gouvernement. Bien que le système de gouvernance en Guinée laisse entrevoir une inefficience des fonctions régaliennes de l’État, il est permis de croire que face à la gravité de cette crise sanitaire mondiale, les autorités guinéennes feront preuve de lucidité et de responsabilité. Surtout que le FMI (fonds monétaire international) vient d’approuver le décaissement de 23,5 millions US dans le cadre du programme de facilité élargie de crédit (FEC).

Mais dans un contexte de précarité endémique comme celui de la Guinée, le gouvernement devra relever deux défis majeurs, humanitaires et économiques : mettre en place des mesures d’accompagnement qui permettront aux populations d’avoir accès aux besoins de première nécessité (en sollicitant la collaboration des opérateurs économiques qui œuvrent dans le domaine de l’alimentation par exemple)  ; éviter, au moyen d’un réaménagement des mesures de fiscalité, l’effondrement des PME, principalement dans le domaine entrepreneurial et agricole. Pour y parvenir, le gouvernement, entre autres options, pourrait mettre à contribution l’expérience acquise dans le cadre des programmes comme l’ANIES (Agence nationale d’inclusion sociale et économique). Bien qu’en ce qui concerne l’efficacité de l’ANIES, certaines réserves peuvent être exprimées, il reste que le gouvernement dispose a priori de dispositifs de réduction de la pauvreté et des mécanismes d’élaboration de la justice sociale qu’il serait important de mettre à profit dans le cadre de la lutte contre la COVID-19. Du moins, l’occasion est toute donnée par cette crise sanitaire pour rendre opérationnels ces dispositifs.

En effet, il devient de plus clair que l’absence historique de l’État ne peut être un prétexte à l’inaction. Ailleurs dans la sous-région, des mesures comme la gratuité de l’électricité et de l’eau sont déjà mises en place pour atténuer les effets négatifs liés à la COVID-19. C’est le cas du Niger. Il ne s’agira pas pour les autorités guinéennes d’importer à l’aveugle les stratégies en vigueur dans d’autres pays en voie de développement, mais plutôt de s’en inspirer et de les adapter à la réalité du pays. L’efficacité du plan de riposte du gouvernement guinéen dépendra pour beaucoup de l’inventivité et du sens des responsabilités des décideurs politiques. Cette attitude sera plus déterminante pour les stratégies d’accompagnement qui viseront les secteurs qui seront plus fragilisés comme l’industrie du transport et les commerces de détail. C’est pourquoi la stratégie du gouvernement gagnerait en efficacité si elle était décentralisée et inclusive, car les personnes qui œuvrent dans les secteurs qui seront touchés par cette crise sanitaire connaissent mieux leurs besoins que les administrateurs publics. Il serait donc dommageable que les pratiques néo patrimoniaux du pouvoir fassent se concentrer au seul niveau des responsables publics la définition des politiques de lutte contre la COVID-19. Il revient aux citoyens et aux agents de la santé de traduire l’appel à défendre l’intérêt national, lancé par le président de la République, en une fédération des volontés capable de définir une stratégie inclusive, transparente et trans-partisane ; encore mieux, de favoriser une surveillance et un contrôle efficace des fonds qui seront alloués à la lutte contre la COVID-19. Car, il ne serait sans intérêt de noter que dans son discours devant les responsables de la santé, le chef de l’Etat à dénoncer les pratiques de corruption qui ont entouré la gestion des fonds mobilisés pour la lutte contre Ébola. Mais, le président ouvre, par cette critique, une porte dangereuse qui pourrait, peut-être, l’enfermer lui-même.