Dansa Kourouma, président du CNOSC : « Nous sommes en train de préparer le chemin de reprise des manifestations »

août 2, 2018 4:37
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Le président du Conseil national des organisations de la société civile guinéenne a accordé ce 1er août 2018, une interview à votre quotidien électronique Guinéenews©. Dans cet entretien, le Dr Dansa Kourouma revient sur l’augmentation du prix du carburant à la pompe et la lutte menée par les forces sociales avec les syndicalistes pour contraindre le gouvernement à renoncer à cette mesure. Il y dénonce aussi le manque de leadership de la société civile engendré par les querelles intestines et le manque de confiance des uns envers les autres. Ce qui aurait d’ailleurs affaibli le combat des forces sociales face au gouvernement.  Le Dr Dansa Kourouma évoque également l’interdiction de manifester prise par le gouverneur de la ville de Conakry et le ministre de l’Administration du territoire et le  souhait exprimé par les leaders politiques d’accompagner le duo syndicat-forces sociales pour le respect de la Constitution guinéenne. Lisez !

Guinéenews© : Vous êtes le président du Cnosc. Nous sommes à un mois, jour pour jour, de l’augmentation du prix du carburant à la pompe. Le gouvernement n’a bougé d’un iota malgré les réclamations  des différentes composantes de la société de notre pays. Qu’en dites-vous ?

Dansa Kourouma : Je pense que nous sommes à la croisée des chemins. Après un mois de manifestations, nous n’avons pas eu encore une diminution du prix du carburant tel que cela a été souhaité par tous les acteurs sociaux. Il y a des négociations qui sont ouvertes. Néanmoins, avec les syndicats dont la dernière évolution, c’est naturellement la signature de l’accord entre le syndicat et les forces sociales pour mutualiser leurs efforts pour faire aboutir la revendication. J’ose vous dire effectivement, à l’évaluation à mi-parcours, nous n’avons pas pu encore obtenir ce que nous voulons par rapport à cette revendication.

Guinéenews© : Selon vous, pourquoi le gouvernement s’entête-t-il ?

Dansa Kourouma : D’abord, la première chose, c’est un rapport de forces. Il faut reconnaître que la première manifestation que nous avons organisée a donné un signal fort et cela a même amené à précipiter les rencontres avec le gouvernement. Il faut reconnaître qu’une délégation des forces sociales dont je ne faisais pas partie, a rencontré le Premier ministre. Il y a eu aussi des rencontres entre le gouvernement et le syndicat. Il y a beaucoup de tentatives pour expliquer les raisons ayant poussé le gouvernement à augmenter le prix du carburant à la pompe.

Pour notre côté, deux manifestations programmées ont été empêchées, je dirai, réprimées, d’ailleurs. Nous sommes en train de préparer le chemin de reprise des manifestations. Quels types de manifestations avec quelle ampleur, nous allons faire. Je pense que d’ici le lundi (6 août, ndlr), le deadline qui a été donné, c’est le 6 août. Si les discussions avec le syndicat et le gouvernement n’aboutissent pas avec la participation naturellement de certains délégués des forces sociales, dans les discussions, le même jour, nous allons donner le programme des manifestations.

En dehors des marches pacifiques ou des ‘’journées ville morte’’ que vous avez organisées, quels autres moyens de pression disposez-vous pour faire reculer le gouvernement ?

Il y a beaucoup d’autres moyens dont nous n’avons pas encore implémentés. Parce que si les marches pacifiques sont facilement voire illégalement interdites alors par l’autorité sans preuve légale convaincante, on peut jouir d’autres types de manifestations pour nous faire entendre. Il y a une longue liste de protestations. Mais, je ne suis pas fondé du pouvoir de donner l’agenda de ces manifestations et le contenu. Seulement, à partir du 6 août 2018, nous allons dérouler cet agenda.

Guinéenews© : D’aucuns estiment que les syndicats et la société civile cherchent à redorer leur blason.  Que répondez-vous à ceux-ci ?

Dansa Kourouma : Je ne suis pas habitué à tourner autour du pot. Quand on fait une revendication sociale, il y a l’objectif principal et les objectifs subsidiaires. L’objectif principal, c’est défendre l’intérêt collectif. C’est la raison d’être de la société civile. La défense de l’intérêt collectif. Et subsidiairement, réaffirmer son leadership et sa crédibilité aussi. Mais au vu de l’opinion qui nous regarde, imaginez que l’affaire de téléphonie s’est présentée, nous (société civile, ndlr) n’avons pas fait de marche, l’affaire de la décharge de Dar-Es-Salam. Toutes ces occasions étaient des occasions pour la société civile de poser sur la table un ensemble de revendications sociales qui pouvaient contribuer à améliorer les conditions de vie de nos concitoyens, améliorer la prise des décisions politiques sur la gestion du pays. Donc, c’est une opportunité aussi de redorer le blason. Naturellement, depuis 2009, il n’y a pas eu de protestations  de la société civile. C’est comme si on était en état d’hibernation. La crise du carburant, bien que ce soit posé différemment, est quand même une occasion pour la société civile de réaffirmer sa fidélité, ses principes, qui est de défendre l’intérêt des citoyens.

On a l’impression que les forces sociales manquent de leadership et une stratégie de lutte. D’ailleurs, ce qui aurait affaibli les actions des forces sociales dans cette crise que nous traversons.

Nous ne manquons pas du tout de stratégies mais j’ai l’impression qu’il y a des problèmes de leadership. Vous connaissez le pays, la Guinée ! Quand un problème se pose, l’énergie que les acteurs fournissent à se marcher dessus est plus forte que celle qu’on peut utiliser pour faire face au vrai combat. Les gens ne s’aiment pas. Il y a trop de préjugés. Trop de considérations subjectives. Permettez-moi de clarifier quelque chose. La position de la société civile par rapport à l’Etat. Il faut bien que nous comprenions. La société civile n’est pas un mouvement politique. Un mouvement politique est tout mouvement qui soutient un parti politique ou tout mouvement qui soutient un combat de conquête du pouvoir. Le mouvement est devenu politique comme cela se fait au Sénégal où en plus des partis qui compétissent, il y a les mouvements qui se créent pour soutenir le combat politique. La société civile ne rentre pas dans cette définition. Il peut avoir des mouvements citoyens qui portent des revendications basiques de quartiers, qui concernent des corporations, qui concernent des luttes politiques, pour le respect de la légalité. Ça ne fait pas partie  du domaine de la société civile. On se bat pour le respect de la légalité, le respect des règles de l’Etat de droit.   Mais nous ne nous battons pas pour des agendas politiques. Le débat souvent porte sur telle personne est proche de l’Etat, telle personne ne l’est pas.

Bref, nous sommes tous proches de l’Etat. Cela dépend de la revendication que nous portons. Donc, si on ne clarifie pas le champ d’action de la société civile, nous rentrons dans une période de turbulence dont notre unité est déterminante pour faire respecter un certain nombre de règles de principes démocratiques dans notre pays. C’est pourquoi, les querelles de chapelle, nous devons les enterrer pour que si les forces sociales font l’unanimité et réunissent tous les grands leaders de la société civile, nous devons saisir l’opportunité pour faire avancer notre travail en commun et mieux défendre les citoyens. Nous ne devons pas perdre cette opportunité parce qu’elle est historique.

Guinéenews© : Avec tout ce que vous venez de dire, est-ce qu’il y a un travail de fond qui est en train d’être fait pour unir l’ensemble des forces sociales afin d’être plus fortes et efficaces ?

Dansa Kourouma : D’abord, la première chose, il faut cadrer la revendication. C’est l’objet d’incompréhension de plusieurs de nos confrères. C’est-à-dire, cadrer la revendication, nous avons créé les forces sociales pour revendiquer et ramener le prix du carburant à huit mille (8 000) GNF.  L’objectif était unique. Greffer à cela d’autres revendications liées à la gestion des ressources minières, liée à la passation des marchés publics, liée à la corruption, nous nous détournons de l’essentiel. Ces luttes-là peuvent faire l’objet de nouveaux fronts. Vous avez remarqué depuis un certain temps, mon discours, personnellement, est focalisé sur la lutte contre la corruption parce que j’ai des éléments tangibles, des éléments matériels, des éléments de politiques qui favorisent aujourd’hui la corruption aidée par l’impunité.

Mais, si nous la juxtaposons sur la lutte pour le carburant, nous sommes distraits. On ne va même pas discuter avec nous pour parler de quoi ? C’est pourquoi je fais partie de ceux qui veulent recentrer la lutte sur le prix du carburant et les arguments budgétaires, techniques, les arguments en matière de gestion qui peuvent nous aider à faire aboutir cette revendication, qu’on mette ces arguments de notre côté.

Mais qu’on cesse d’être tirés sur des terrains politique ou politicien, qu’on cesse d’être happés par-ci, par-là par des revendications dont nous n’avons pas d’éléments, dont nous n’avons pas le mandat de porter le combat.  C’est pourquoi, plus, on est précis en matière de revendications sociales, plus on a la chance d’aboutir.

Guinéenews© : Comment appréciez-vous les décisions prises par le gouverneur de la ville de Conakry, le général Mathurin Bangoura et le ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, le général Bouréma Condé interdisant toute manifestation à Conakry et sur l’ensemble du territoire national ?

Dansa Kourouma : C’est une violation de la loi. C’est une violation de la Constitution. Aucune autorité politique ne peut interdire les manifestations. Les manifestations sont des droits constitutionnels. Le régime des manifestations en Guinée est un régime déclaratif. Vous déclarez, vous donnez l’itinéraire et vous dites ce que vous avez pour canaliser la manifestation. C’est pour aider l’autorité à rétablir l’ordre public. Pourquoi ? Parce que si on revendique pour le carburant, il y a des catégories de personnes qui ne sont pas intéressées que le prix du carburant soit diminué ou pas. Doit-on les empêcher de vaquer à leurs activités ? Je dirai non ! L’ordre public, c’est pour recadrer, respecter l’itinéraire de la manifestation et éviter que la manifestation ne trouble. Mais, l’interdiction de la manifestation, le droit qui est consacré, pour le retirer, il faut une nouvelle loi.

Pour que les manifestations fassent l’objet d’interdiction, sans modalité pratique, le rôle de l’autorité, selon ce que j’ai lu conformément à la loi, c’est de recadrer la manifestation. S’il y a des risques de troubles à l’ordre public, l’autorité peut décider de fixer une nouvelle date ou de recadrer l’itinéraire pour éviter qu’il y ait des troubles à l’ordre public.

Mais ce qui est demandé à l’autorité, c’est d’encadrer la manifestation. Une fois encore, l’arrêté du ministre Bouréma est un arrêté qui est illégal parce que le droit de manifester est un droit qui ne peut pas être renégocié. Parce que cela a été défini par l’article 10 de notre Constitution. Les modalités d’application peuvent faire l’objet d’amendements en commun accord avec ceux qui veulent organiser des manifestations. Renoncer à ce droit, c’est renoncer à ce principe fondateur de la République, c’est-à-dire, la liberté d’opinion et la liberté d’expression. Une fois encore, un arrêté ne peut pas abroger une disposition constitutionnelle.

Mais le gouvernement estime que cette période n’est pas propice avec le voyage des pèlerins à la Mecque.

C’est pourquoi je dis bien, ce n’est pas une interdiction formelle. Ça peut être un argument. Tout le monde est concerné par le pèlerinage. Cet argument peut être examiné par les forces sociales mais l’idée d’interdire la manifestation sur toute l’étendue du territoire national est une violation de la constitution.

Guinéenews© : Quel appel avez-vous à lancer aux leaders politiques qui ont exprimé le souhait de vous accompagner afin d’empêcher la violation de la constitution en son article 10, c’est-à-dire la liberté de se manifester ?

Dansa Kourouma : Ça, c’est un combat que tous les Guinéens doivent mener. Le respect de la légalité est un combat qui n’a pas de frontières. Que vous soyez du domaine politique, social ou économique, renonçant à nos agendas et à nos missions spécifiques dont la société civile a mission de défense de l’intérêt général, de contribution pour l’amélioration  du bien-être de la population, les partis politiques, l’animation des débats, la conquête et l’exercice du pouvoir, les activités économiques naturellement, cela rentre dans le cadre de l’épanouissement collectif mais aussi individuel de ceux qui gèrent ces affaires. On a ce champ d’action commun c’est-à-dire se battre pour que ces droits individuels et collectifs soient respectés. Le citoyen qui décide de le faire sera récompensé  par l’histoire. Si tu y renonces, tu seras aussi récompensé par l’histoire.

Donc, pour moi, la constitution actuelle, je fais partie des Guinéens qui l’ont élaborée même si elle a des lacunes. C’est comme tout texte de loi. Elle est quand la volonté des citoyens guinéens. Et cette volonté-là en tant que législateur du moment, nous avons accepté de prendre en compte les aspirations de la population dans cette constitution.  Je n’ai aucun regret, aucun recul pour défendre le respect de la constitution.

Une fois encore, la collaboration (entre forces sociales et leaders politiques, ndlr) telle qu’elle a été présentée par certains sites , du fait que les propos du chef de file ont été rapportés, ça été rapportés différemment, je l’ai lu sur mos****** comme quoi, il rejoint les forces sociales pour faire le combat. J’ai été interpelé par des membres de la formation politique (UFDG, ndlr) pour dire que c’est pour le respect de la liberté de manifestation.

Ça c’est un combat pour tous les démocrates en Guinée qu’ils soient de l’opposition ou de la mouvance, qu’ils soient citoyens ou politiques.  Donc, on n’a même pas besoin de l’avis de quelqu’un pour faire un combat pour le respect des droits civiques. Ça c’est une obligation pour tous les citoyens de notre pays de le faire.

Une fois encore, je n’ai ni d’avis encore moins d’autorisations à donner. C’est un combat citoyen, un combat politique, un combat sociétal. Chaque Guinéen doit pouvoir mener ce combat  tel que vous le faites de votre côté. Une fois encore, c’est un périmètre de liberté que chacun de nous doit préserver.

Je salue en passant les propos du ministre Gassama Diaby qui a eu le courage d’assumer ses convictions avec assez d’éloquence. Le lendemain de cette sortie, j’ai fait une intervention là-dessus. Ce sont des libertés qui ne sont pas négociables : les libertés individuelles et collectives surtout de manifester, d’expression, la liberté syndicale, d’association, ont été déjà balisées par la déclaration universelle des droits de l’homme. Et c’est de cette déclaration que prennent origine les droits intérieurs de tous nos pays. Ce ne sont pas de libertés qui peuvent faire l’objet de concession. Ainsi, tous les républicains, tous les démocrates de notre pays doivent se battre pour la préservation  de ces libertés de manifestations.

Mais avec un peu de bémol, les manifestations doivent respecter le cadre légal. Elles doivent être pacifiques ; elles doivent respecter le régime qui est prévu en la matière. Il s’agit de la déclaration préalable et les acteurs doivent se battre pour que la manifestation se passe sans incidents. Mais telle que les manifestations se déroulent, c’est la première fois, que je vois une manifestation de plus de 300 mille personnes, sans incidents et sans accidents. Je demande une fois encore que cette façon de manifester soit épousée par la classe politique et par tous les citoyens guinéens en se manifestant sans violences.

Interview réalisée par Amadou Kendessa Diallo, à Conakry pour Guinéenews