De la fierté à l’indépendance : du chemin à parcourir

octobre 22, 2018 4:45
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On se demande s’il y a dans le monde autant de pays que ceux d’Afrique qui font l’objet de tant de surveillance pour la bonne tenue de leurs économies, le bon déroulement de leurs élections à caractère politique et la bonne administration de leurs ressources, y compris celles qui sont offertes par la nature.

Après tout, ils sont légion, ces dirigeants africains qui osent encore parler de l’indépendance de leurs pays. On peut s’interroger sur le sens qu’ils donnent à ce concept dès lors qu’ils sont incapables de prendre en charge les besoins existentiels de leurs populations ne ce reste qu’à moitié et d’offrir à celles-ci une vie démocratique stable et propice à l’épanouissement de chacun selon son mérite, sans égards à son sexe, à son origine ethnique et à sa filiation idéologique.

Les enjeux de puissance

Sur la question de l’indépendance d’un Etat, disons tout de suite qu’il s’agit d’une notion polysémique. Une nation peut être puissante sans être totalement indépendante surtout en ces temps de globalisation de l’économie et de l’interdépendance de plus en plus poussée entre Etats.

Dans son sens ultime, l’indépendance peut être synonyme d’autarcie. Or aucune nation ne peut survivre à long terme dans la rupture avec les autres. Ceci pour dire que l’indépendance est relative. En réalité, la puissance d’un pays se mesure à l’aune de sa prospérité économique et à capacité de se défendre.

Un pays qui n’excelle que dans un seul de ces domaines-là traînera des fragilités qui limiteront son pouvoir de décision dans ses rapports avec les autres pays. La Corée du Nord est par exemple un géant militaire avec des faiblesses économiques évidentes, qui compte sur la générosité d’un pays comme la Chine pour alléger les peines de sa population. Alors que la Corée du Sud est une force économique conquérante qui compte sur la puissance militaire américaine pour assurer sa survie face à son voisin du Nord de plus en plus menaçant.

Ne disposant que d’un des attributs de la puissance, chacun de ces deux se fie soit à Chine et aux USA pour combler soit un déficit économique soit un autre militaire. Cette situation est non seulement à l’origine d’un état de dépendance vis-à-vis de la puissance de référence, mais elle explique aussi en grande partie, le poids des USA et de la Chine dans le rapprochement entre les deux Corées. Un rapprochement qui enregistre ces derniers mois d’importants succès.

In fine, l’indépendance d’un Etat se rapporte au degré de son autonomie à la fois sur le plan économique et militaire par rapport aux autres Etats, en ce qui concerne notamment sa capacité de prendre des décisions importantes et de les assumer. Les USA en tête, la France, le Royaume-Uni, pour ne citer que ceux-là,  sont  des pays qui cumulent harmonieusement les deux attributs de la puissance.

Dans leurs discours d’avant-guerre par exemple, certains présidents américains ont la réputation d’indiquer, sûrs qu’ils sont de leurs capacités militaires, qu’ils attaqueront leurs cibles avec ou sans l’aide de leurs alliés.

En matière économique, ils peuvent, comme le cas présentement avec l’Iran, adopter des lois extraterritoriales qui ont vocation à s’appliquer aux entreprises non américaines qui feront affaire avec ce pays. Sans compter leur détermination, depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, de renégocier dans le sens de leurs intérêts, d’importants accords économiques avec la Chine d’une part, et d’autre part avec le Canada et le Mexique, dans le cadre de de l’Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA)

A la différence donc de la fierté qui traduit un état d’esprit, l’indépendance est au fond en ce qui concerne les Etats une construction à la fois individuelle et de plus en plus collective. De nombreuses nations consolident leur indépendance dans l’interdépendance ou dans la fusion de certains pans non négligeables de leurs souverainetés.

Sur le plan économique, c’est le cas de la constitution de l’Union européenne (UE) depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, et sur le plan militaire, c’est le cas de l’OTAN (Traité de l’Atlantique Nord). Cette organisation au camp occidental de faire face au départ à la menace soviétique, et depuis la fin de la guerre froide aux à d’autres formes de menaces, notamment celles liées au terrorisme.

L’Afrique, indépendante ?

Sur le chemin de l’indépendance en Afrique,  la bonne nouvelle est que les dirigeants de quelques rares pays africains travaillaient à fond pour la prospérité de leurs pays respectifs, donc pour l’élévation du niveau de leur indépendance économique. A ce titre et sans être complet, le Ruanda, le Maroc et le Ghana peuvent être cités. Les dirigeants du Ghana viennent par exemple de dévoiler leurs intentions de se passer de l’aide du Fonds Monétaire International, estimant qu’ils sont aujourd’hui en mesure de financer leur budget national.

A part ces quelques cas exceptionnels, la situation d’ensemble de l’Afrique est peu reluisante. Elle est à l’image de l’état de dépendance accentué de ses Etats individuellement pris vis-à-vis de l’aide extérieure. Or cette aide n’est et ne sera jamais neutre.

Depuis sa création en 2002, l’Union Africaine fonctionne en grande partie par le biais du financement extérieur malgré sa volonté récente d’inverser la tendance. Le Président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat déclarait à ce titre que « sans son indépendance, l’Afrique n’est rien du tout. Avec son indépendance, elle peut être tout ».

Le cas de la Guinée

En 1958, le peuple guinéen a acquis avec une fierté inégalée son indépendance. Depuis lors, demeure un important défi à relever, celui de construire les fondations de sa puissance (sa capacité à créer de la prospérité pour sa population et à protéger son territoire) pour augmenter le niveau de son indépendance par rapports aux acteurs de la scène internationale, en particulier les autres Etats, les acteurs transnationaux et les organisations internationales.

Evoquant la sous-région, on pourrait s’interroger sur le poids que la Guinée représente par exemple dans les instances de prises de décisions stratégiques d’une organisation comme la CEDEAO face aux pays comme le Nigeria et le Ghana en occurrence, sachant que ce poids est proportionnel au niveau de contribution d’un Etat dans le budget de ladite organisation.

Concernant d’autres organisations à vocation financière comme le Fonds Monétaire Internationale, on pourrait aussi se demander sur la capacité de résistance de la Guinée aux conditionnalités du Fonds, si ces injonctions sont de nature, comme c’est souvent le cas, à provoquer la prise de décisions impopulaires par le gouvernement au nom d’une rigueur peu regardante des impacts sociaux desdites décisions.

Les réponses à ce type de questionnement constituent l’instrument de mesure du niveau d’indépendance d’un pays par rapport aux acteurs internationaux avec lesquels il interagit. Pour un pays, plus sa capacité de résistance et d’influence des décisions contraignantes à son égard sont grandes, plus élevé sera son degré d’indépendance. Au contrario, plus ses pouvoirs de résistance sont faibles, moins élevé sera son degré d’indépendance.

Pour un pays comme la Guinée, disposant de nombreux atouts, le principal enjeu pour doper son niveau d’indépendance dans ses relations avec les acteurs extérieurs sera de travailler pour la construction de sa puissance. Autrement, sa capacité de rendre sa population prospère et de protéger son territoire contre les menaces actuelles et émergentes.

La question se pose de savoir comment entamer ce travail sérieux, duquel dépend le destin commun de la Guinée,  lorsque ce pays est quasiment paralysé par exemple par les grèves à répétition autour des questions aussi basiques que l’élection des dirigeants locaux et nationaux. Aussi lorsque ses fils et filles sont incapables de se donner la main, à cause de l’ethnocentrisme, cette forme pernicieuse de racisme entre noirs, pour relever les défis communs.

Par Youssouf Sylla, juriste et analyste politique à Conakry