Développement durable, agression du milieu marin, déforestation, gestion des ordures, un expert tire la sonnette d’alarme (entretien)

juillet 27, 2018 12:00
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Le domaine public maritime guinéen est victime de fortes agressions de la part des citoyens qui ne cessent de repousser la mer pour y construire. Une situation bien malheureuse qui n’est pas sans conséquences. Le Directeur national du Programme Environnement Développement Durable les évalue dans cette entrevue exclusive accordée à votre quotidien électronique Guinéenews.

Aussi, Sékou Gaoussou Sylla porte un regard sur le phénomène de déforestation, s’exprime sur la politique et les mesures à instaurer en vue de débarrasser nos villes de leurs ordures non sans interpeller chacun et tous sur le danger encouru si l’on ne prend garde de la sauvegarde de l’environnement. Lisez !

Guinéenews.org: c’est quoi le Développement durable ?

Sékou Gaoussou Sylla : En fait, comme le disait Lamartine, le bien-être des humains se fait au détriment des forêts et des ressources naturelles. Alors, il disait que les forêts précèdent les peuples et les déserts les suivent. Autrement dit, l’homme se disait qu’il veut dominer la nature, la dompter à sa guise. Mais l’homme s’est aperçu finalement qu’en domptant la nature, c’est sa propre existence qui est menacée. Donc, nous avons trouvé ces forêts. Mais aujourd’hui, nous héritons quoi ? Des savanes voire des déserts. Ce qui veut tout simplement dire que l’homme a pris conscience depuis la Conférence de Stockholm en 1992 suivie de la Rencontre d’Ohio. Et cette grande rencontre mondiale a fait sortir des idées de développement durable qui ont émergé avec certains scientifiques. Et voici ce que l’actuelle génération va nous dire demain : «nos parents ont mangé le plat de la résistance. Ils ont mangé l’entrée. Ils nous laissent le dessert et nous présentent la facture». Il y a l’équité intergénérationnelle qui est complètement entravée. Donc, pour inverser cette tendance, la notion de développement durable est sortie pour qu’on puisse, parce que la nature est gâteau : vous prenez votre part et vous laissez pour les autres. C’est cela, l’équité intergénérationnelle. Donc, le développement durable prend fondamentalement sa part et laisse la part aux générations futures. Donc, tout développement qui n’est pas fondé sur l’équité intergénérationnelle, sur le partage des ressources naturelles au profit des générations actuelles et celles futures, il faut tout simplement dire que la durabilité du développement n’existe pas.

La Guinée, dans ce processus, a eu, depuis les années 80, à faire une législation environnementale dénommée le Code sur la protection de l’environnement et des ressources naturelles. Ce Code qui était un des codes-pilotes en Afrique, a eu à mettre des garde-fous nécessaires pour permettre de gérer correctement ces ressources naturelles. Ainsi donc, le décret 199 à l’intérieur de ce Code, c’était du 8 novembre 1989, a codifié les études d’impact sur l’environnement. Toute activité de développement économique doit nécessairement obéir à cette évaluation d’impact environnemental. Donc, l’étude d’impact environnemental est une garantie sûre pour permettre d’atténuer les impacts et de réduire ces impacts ou si vous voulez, de les éliminer carrément. Mais puisqu’on ne peut pas les éliminer, on ajoute toujours les mesures de sauvegarde environnementale pour protéger et garantir l’avenir des générations futures.

Guinéenews.org: qui parle de Développement durable, parle forcément de l’Environnement. Et vous qui êtes un expert du domaine, quel regard portez-vous sur l’environnement notamment marin guinéen ?

Sékou Gaoussou Sylla : ah, c’est une catastrophe ! Nous avons un littoral de plus de 300 kilomètres depuis les promontoires du Cap Vergas jusqu’à la Pointe de Salatou. C’est-à-dire de la frontière Bissau-guinéenne à la frontière Sierra-léonaise. Une importante frange côtière avec des forêts de mangrove, des plages, des vasières et des zones d’importance humides qui méritent d’être protégées pour plusieurs raisons. La première raison, on sait que cette forêt de mangrove constitue le jardin d’enfants pour les poissons où ils viennent pondre et y élèvent leurs petits avant qu’ils n’aillent en haute mer. Sans ces mangroves où les poissons vont-ils se reproduire ? Où vont-ils se développer ? Egalement sur cette frange côtière, beaucoup de choses s’y passent. Les estuaires y régularisent la zone intertidale comprise entre le continent et la mer. Et c’est un milieu géophysique qui joue beaucoup de rôles en matière d’agriculture et de pêche. Très malheureusement, les agglomérations urbaines édifient des ouvrages, des maisons ou des cités. Et souvent, les eaux ne sont pas traitées. L’exemple le plus illustratif aujourd’hui, c’est à Conakry. La Guinée s’est dotée d’une infrastructure tout à l’égout. Le système tout à l’égout consiste à recueillir toutes les eaux de vanne, c’est-à-dire les eaux usées qu’on transfère dans les égouts municipaux. Et ces égouts sont drainés quelque part qu’on appelle la station d’épuration des eaux usées. Cette station de traitement des eaux usées est aujourd’hui dans les ghettos. Voyez-vous à côté du Palais du peuple, lorsque vous regardez aux larges, c’est là le site de la station d’épuration. Mais tout près, il y a une cité d’immeubles qui surgit. Alors, on ne comprend rien. Est-ce qu’il faut donner libre cours à l’urbanisation ou protéger la population guinéenne ? Parce que lorsqu’on dit assainissement de la ville de Conakry, les eaux usées ne doivent pas aller directement en mer. C’est interdit par le Code de l’environnement. C’est incompatible. Ce n’est pas normal. Toutes les eaux doivent être traitées avant d’être rejetées en mer. Donc, la pollution tellurique, il faut nécessairement l’interdire. Hélas ! Les gens s’aventurent à construire n’importe comment. Les eaux ne sont pas traitées et sont directement rejetées à la mer. Egalement, il y a la pollution pélagique. Cette autre pollution est due aux bateaux qui font route, ces bateaux qui viennent dans nos eaux. Parce que chaque bateau, en entrant dans nos eaux, il laisse des milliers de tonnes par exemple à Monrovia, en Côte d’Ivoire ou au Gabon. Lorsqu’ils rentrent dans nos eaux, souvent pour faire la bonne navigation, ils prennent les eaux de ballast dans les cuves. En rentrant progressivement, selon le Code de l’environnement, ils doivent faire un lâchage progressif. Mais il y a des bateaux qui attendent jusqu’arrivés dans nos eaux ils lâchent les eaux de ballast. Donc, les hydrocarbures qui sont mélangés à l’eau, sont rejetés dans la nature. Et c’est notre agrément touristique qui est dégradé. Parce qu’un litre d’hydrocarbure sur la mer fait au moins 1 kilomètre carré. Ces eaux viennent sur les larges de nos côtes. Et il y a un film pellicule qui se forme. Alors, tout le rayonnement solaire qui tombe sur la mer est réfléchi. Donc, il n’y a pas d’oxygénation de l’eau. Conséquences : soit les poissons meurent, soit ils quittent. Voyez-vous ? Donc, c’est vraiment incompatible. Il faut que l’environnement veille à la gestion de ce milieu marin. C’est pourquoi il y a un service qui s’occupe de la prévention des pollutions en milieu marin et en milieu côtier. Voilà un peu la situation, que ce soit la pollution venant de la mer ou du continent, le milieu marin est une zone qui mérite d’être protégée. Ces hydrocarbures peuvent aussi percoler. Ils précipitent vers le fond marin. Et dans le fond marin, tous les poissons plats : les crabes, les calamars, les fruits de mer, les raies, sont là. C’est leur habitat à eux aussi. Parce qu’il y a une écologie, à chaque étage, il y a une espèce qui vit là. Donc, c’est une perturbation de l’écosystème marin. On ne doit pas toucher à ce milieu. Et à cela, s’ajoute l’édification des ouvrages, des cités dans le domaine public maritime. Vous savez, lorsqu’on repousse la mer d’un côté, elle progresse vers les côtes adjacentes.

Vous avez vu l’impact des Résidences 2000 sur l’écosystème des îles Kaback. C’est un peu la même chose qui va se passer lorsqu’on va conquérir vers le front nord. Adieu donc à la Baie de Sangaréya ! (…). Nous avons les Iles Alcatraz où il y a des oiseaux. Tous ceux-ci sont des écosystèmes très sensibles et dont il faut prendre soin. Et il y a un potentiel agronomique très important avec la plaine de Monchon qui peut nourrir toute la sous-région si l’agriculture se développe. Mais si on préfère les villes, ces potentiels agricoles, touristiques, miniers et écologiques vont disparaitre. Aujourd’hui, on est interpellé avec la construction multiple des ports miniers le long de l’Atlantique. Sans évaluation environnementale, nous allons être exposés à beaucoup de choses. C’est pourquoi, nécessairement, il faut que les textes de lois concernant des domaines publics maritimes soient respectés.

Guinéenews : votre aperçu sur cette avancée progressive de la déforestation en Guinée ?

Sékou Gaoussou Sylla : la dynamique de transformation forêt-savane, savane-sahel et sahel-désert est une dynamique très vivante. Lorsque vous progressez vers les régions du nord de la Guinée, Koundara, Gaoual, Mali, il y a une savanisation qui progresse. Et cette savanisation va jusqu’à Kissidougou dans la région forestière aujourd’hui. Kankan est déjà une zone de savane. Parce que nous avons un rythme de déboisement très alarmant. Nous coupons plus que nous ne reboisons. Donc, ceci rappelle les propos de Lamartine : nous avons trouvé des forêts et les savanes nous suivent. Depuis des siècles ça a été dit. Mais l’homme n’a jamais pris conscience. Au niveau de la CEDEAO, il y  a la transhumance des zébus vers chez nous, du Mali vers la Guinée. Mais ces zébus, eux, ce sont les arbustes même qu’ils détruisent. Donc, ça veut dire que c’est des animaux aussi qui amènent la sécheresse vers chez nous. Et chez nous en Guinée, il y a potentiellement de cours d’eau : plus de 1100 cours d’eau. Mais chaque année, nous voyons des étiages. Et finalement d’ailleurs, il y a la destruction de l’écosystème hydrologique. Et cela doit vraiment nous préoccuper. Parce qu’il est vrai que la savane avance, au niveau des régions de savane, le sahel avance également. Aujourd’hui, il y a des régions comme Mandiana qui ont les mêmes écotypes que le Mali. Et plus loin, dans le nord Mali, il y a le désert. Donc, c’est une dynamique irréversible. Et si nous ne prenons garde, nous serons comme ces régions-là.

Guinéenews : l’environnement reste également éprouvé par cette production incontrôlée des déchets plastiques qui ne sont pas effet… ?

Sékou Gaoussou Sylla : Voilà un autre problème ! Vous savez, cette civilisation du modernisme nous conduit souvent au pire. Parce que désormais, on fabrique tout. Mais, on n’est jamais parvenu à évaluer l’impact de cette production ou de ces fabrications sur nous-mêmes. Nonobstant, ces déchets plastiques, parce que vous avez touché au sujet, la capitale guinéenne et toutes nos villes sont confrontées à la gestion urbaine des déchets à partir des déchets solides. Alors, cette problématique mérite vraiment des actions. On va donner de l’argent certes. Mais, il y a des dispositions à prendre. Dès qu’on ne maitrise plus la chaine d’élimination des déchets, c’est-à-dire la production, la pré-collecte, la collecte, le transfert et la mise en décharge, ça ne marche plus. Dès qu’un maillon de la chaine est coupé, tout le système se gâte. Alors que les déchets, c’est du berceau à la tombe. Dès qu’il est né, il doit être mis quelque part. Même l’enfant qui est né aujourd’hui génère des déchets : les Pampers. Chacun génère des déchets à sa façon. Donc, il faut que des dispositions soient prises pour gérer la pré-collecte, la collecte, le transfert et la mise en décharge. Si un maillon est coupé, le système est gâté. C’est ce qu’il y a dans notre ville: la pré-collecte n’est pas maitrisée. La collecte n’est pas maitrisée. Le transfert n’est pas maitrisé. Avec ces embouteillages, les 1400 tonnes de déchets, comment les évacuer ville de Conakry ? La décharge de la Minière depuis 5 ans, c’est fini. On l’avait dit depuis 10 que dans les 5 ou 6 prochaines années, si on ne trouve pas une décharge, ce n’est pas bon. Très malheureusement, ceux qui sont souvent là, on exige l’argent avant. C’est-à-dire, pendant qu’il y a la floraison, on commence à demander le fruit. Si par exemple un opérateur international vient nous aider à trouver une station de traitement de déchets, parce que souvent dès que nous avons une usine fait l’incinération des déchets par exemple, il y a génération de courant électrique. On peut revendre cette énergie et continuer l’opération. Dans certains pays d’ailleurs, on ajoute les factures de pré-collecte et de collecte. Il y a des mécanismes qu’on peut utiliser pour que ça soit vraiment moins cher. On a créé, certes, une Agence nationale d’assainissement et de salubrité publique. Mais pour faire fonctionner une agence, il faut de l’argent. On a suggéré des fonds innovants depuis qu’on commençait déjà à initier la création de cette agence. A côté, nous avons suggéré à l’Administration de créer les fonds innovants pour accompagner. C’est-à-dire, les fonds issus du cordon douanier, sur lesquels nous pouvons collecter sur tous les produits générateurs de déchets, des taxes minimes : 0,5%, 0,10%, 5 francs, 10 francs, 15 francs sur tous les emballages ou les produits générateurs de déchets.  Même la téléphonie, les cartes qu’on gratte ou les jeux de loterie, les papiers qu’on génère, chaque fois que c’est généré. Mais c’est une caisse de péréquation. On calcule. Ceux qui produisent l’eau minérale par exemple, avant de la mettre sur le marché, on fait une taxation. Et cette taxation, c’est le fonds de garantie pour l’assainissement. C’est des milliards et des milliards. L’Etat ne pourrait pas débourser même un centime. Très malheureusement, on a créé l’agence, on n’a pas créé cette structure. C’était venu sous notre initiative lorsqu’on était au SPTD (Service public de transfert de déchets, Ndlr). On a fait passer la création de l’agence. On n’a pas fait suivre la création du Fonds d’appui à l’assainissement. Or, c’est un fonds qui pouvait être bénéfique pour toute la Guinée. La Guinée n’a pas de décharges. Vous ne trouverez une décharge contrôlée qu’à Kamsar. Tout le reste, c’est des dépotoirs sauvages. Et finalement, il faudrait qu’on trouve des solutions pour le transfert. On a parlé d’un site à Dubréka, à côté des belles chutes de la Soumba. Comment on peut classer une décharge auprès d’une infrastructure touristique ? Il faut évaluer l’impact. On a dit Kagbélén. Kagbélén a été pris par certains décideurs et les nantis. Sur plus de 60 hectares, nous nous sommes battus lorsqu’on était au SPTD. Malheureusement, on a été très mal compris.  Nous pleurions sous la pluie. Personne ne nous a compris. J’ai eu à faire des missions sur Kouria pour qu’on puisse trouver sur le centre industriel au moins 100 hectares, pour une usine de traitement des déchets. C’est vrai que là, il faut joindre le système rail-route. Il faut nécessairement qu’on place au bord de la voie ferrée, des points de regroupement des déchets. Dès que les déchets sont là, on les conteneurise et ils sont directement envoyés par train. Cela coûte moins cher.  Dans d’autres pays, c’est des navires. Mais, pour nous, ça peut aller soit vers Kouria, soit vers Fria. On trouve des espaces là et on fait des transbordements. Donc, voilà un peu des mécanismes qui sont moins coûteux et par lesquels on peut évacuer les déchets de Conakry plus loin de la ville. Parce que le Grand Conakry est un rayon de 70 kilomètres. C’est derrière Kouria. Donc, le système de choix des décharges contrôlées, c’est 12 jours au-delà des 60 kilomètres du centre. Voilà un peu la situation qui se présente avec cette problématique. Les déchets plastiques, c’est vrai, il y a des systèmes de broyage. Il y a des sociétés qui sont là et qui recyclent ces déchets. C’est toujours utile, le recyclage. D’ailleurs, c’est pourquoi sous certains cieux, on ne parle pas de déchets maintenant : on dit, les matériaux en fin de vie. Mais toujours, on leur donne une nouvelle vie.

Guinéenews : votre mot de fin ?

Sékou Gaoussou Sylla : je conclurai par  dire que dans notre pays, une grande préoccupation me hante l’esprit : c’est que la population ne fait que croitre. Dans 20 ans, tous les jeunes de 25 ans aujourd’hui seront mariés. A supposer aujourd’hui qu’ils soient 2 millions, ils auront au moins chacun un ou deux enfants. Alors, 2 millions multipliés par ce nombre. Nous aurons plus de populations. Notre climat, si nous continuons ainsi, il fera encore plus chaud. Les prévisions le disent. Il y aura moins d’espaces, moins d’arbres. Les arbres qui séquestrent le dioxyde de carbone pour nous faire respirer l’oxygène, les gens les détruisent. Donc, il fera plus chaud. Il y aura moins de pluies, moins de terres, plus de bouches à nourrir et moins de cultivateurs. Voilà les préoccupations du développement durable dans notre pays. Si nous ne faisons pas attention en inversant les tendances de dégradation de notre environnement, c’est comme quelqu’un qui crache en l’air. Il doit toujours s’attendre à recevoir des gouttes sur le visage.

Interview réalisée par Mady Bangoura