Dossier-Acquisition des documents administratifs : la Guinée, un eldorado pour les faussaires de tout acabit !

juin 3, 2019 10:17

L’extrait d’acte de naissance, le certificat de résidence, la carte nationale d’identité, le permis de conduire, la carte grise, Registre commercial, le certificat de nationalité ou de décès, le casier judiciaire, le passeport et le laissez-passer. Bref, toutes les pièces d’état civil guinéen font l’objet de fraude. Ils se vendent dans la rue comme des cacahuètes. Les chefs-lieux des sous-préfectures, les bureaux des conseils de quartier, les commissariats, les tribunaux ou palais de justice sont, chaque jour pris d’assaut par des faussaires émérites. Ces lieux sont des nids par excellence de l’établissement des documents contrefaits.

De puissants réseaux de trafiquants des pièces d’état civil installés dans la capitale

Il existe aujourd’hui dans la capitale Conakry, plusieurs gangs bien organisés qui se tapent du fric depuis des décennies. Ces gangs se sont illustrés dans l’établissement de faux extraits d’actes de naissance. Ces faussaires qui arnaquent les citoyens à longueur de journées, ont élu domicile à la Justice de Première Instance de Mafanco, devant les tribunaux et les mairies où un extrait de naissance se négocie autour de 200.000 à 300.000 francs guinéens.

Mais comment procèdent-ils ?

Ils ont des démarcheurs futés qui rôdent dans les environs des tribunaux et des communes. A peine vous franchissez la porte d’entrée de la cour qu’ils vous interceptent et vous proposent leurs services. Ils vous entretiennent en aparté et vous expliquent le système. Ils sont aussi souvent sollicités par des personnes se trouvant dans le besoin. Plus particulièrement des parents des postulants aux concours et des Guinéens vivant à l’étranger et souhaitent acquérir un passeport. Il y a également des managers des joueurs de football prompts à diminuer l’âge de leurs protégés. C’est le cas de ce jeune Burkinabé, François Eric Bayala, brillant footballeur, qui évoluait en 2017 dans une équipe informelle de Landréah et qui, cette année-là, était sélectionné dans un groupe de jeunes footballeurs pour se rendre au Maroc en vue d’un stage. Mais malheureusement, l’âge de moins de 17 ans dont il se prévalait, n’était pas en réalité le sien. Lui, il est né exactement, le 23 mars 1995, soit 22ans d’existence sur terre, à cette époque-là. Alors, il va approcher son coach et pour lui exposer ses soucis. Celui-ci lui le rassure qu’il peut dormir tranquillement. Et qu’il est en contact avec un réseau de faussaires à la Justice de Première Instance de Mafanco, qui peut régler ce « petit problème ». Pour cela, Eric-François doit débourser la somme de 500.000 GNF. Le jeune homme s’exécute. Quelques jours après, le coach vient lui remettre un extrait d’acte de naissance tout frais, sur lequel, il est désormais né le 22décembre 2003. On le voit, la « machette » a frappé et 8 bonnes années ont carrément sauté de son véritable âge. Un individu au menton rugueux qui se retrouve subitement à porter des « Pampers », comme un vrai môme.

Malheureusement, le stage au Maroc, il ne l’effectuera plus. Dépité, Eric-François Bayala quitte son club pour rejoindre un autre. Le garçon a l’ambition inébranlable d’embrasser une carrière professionnelle à la Naby Kéita ‘’Déco’’ et à la François Kamano. Et il croit tenir le bon bout, par le truchement de l’un des amis dont le frère aîné vit au Maroc et qui propose de l’aider.

Mais cette fois-ci, pour s’envoler en direction du Royaume Chérifien, il lui faut un passeport guinéen, bien entendu. Les renseignements qu’il prend en vue de l’établissement de ce document, lui recommandent de passer d’abord par le commissariat, une structure habileté à lui établir une carte nationale d’identité. Un document qui lui donnera ensuite le droit de se faire confectionner un passeport biométrique.

Ainsi le lendemain, il se rend dans les locaux de la police, en vue d’obtenir une Carte Nationale d’Identité. Mais l’agent à qui il remet son extrait d’acte de naissance, après contrôle de ce document, se rend compte, que c’est faux. L’agent alerte immédiatement le commissaire. L’autorité policière fait tout de suite interpeller le footballeur. Et une enquête est diligentée à l’encontre de ce jeune homme et toute la bande derrière.

Le cas de ce jeune Burkinabé n’est pas le seul. Il ne se passe un jour sans qu’un étranger ne se présente dans les commissariats de police ou dans les communes pour se faire un extrait d’acte de naissance ou une Carte Nationale d’Identité. Pas plus tard qu’en août dernier, selon un informateur, un groupe de jeunes femmes Sierra-léonaises ont réussi à se taper des extraits d’acte de naissance, des cartes nationales d’identité et des passeports biométriques avant de s’envoler pour Koweït-City. Au moment où les autorités se sont rendu compte, il était trop tard. Elles étaient déjà parties. Beaucoup de ces témoignages nous été donnés lors de notre enquête. A partir de ces informations, nous avons réalisé que tous les étrangers en mal d’identité se sont donnés rendez-vous en Guinée ainsi que les « vieux gagas » de la Fonction Publique qui aspirent renaître et devenir jeunes.

Dans les locaux de la Justice de Paix de Mafanco, les magistrats n’ont jamais accepté de répondre à nos préoccupations. Idem dans les mairies de Matoto, de Matam et Dixinn où les responsables nous apprennent qu’ils n’y sont pour rien. Comme quoi, c’est un phénomène qui ne daterait pas d’aujourd’hui.

Pour les autorités communales, il est vrai que certains agents véreux s’illustrent tristement sur le terrain, mais les faussaires auraient mis en place des réseaux dans les quartiers périphériques de Conakry avec des bureaux équipés qui leur permettraient de confectionner les faux dossiers.

Plus de 80% des permis et cartes grises en circulation sont faux ! 

 Sur dix conducteurs de véhicule, huit ne détiennent pas de permis en règle. Ils conduisent avec les documents obtenus dans la rue. « Je n’ai pas fait l’auto-école. Je ne sais même pas si ça existe. Quand mon mari m’a acheté la voiture, il m’a remis la clé, la carte grise et le permis de conduire en même temps. Et depuis je conduis sans être inquiétée », nous confie Mme. Cherif, cadre dans une institution bancaire de la place. Et elle n’est pas seule ! Ils sont nombreux parmi les chauffeurs qui roulent sans permis de conduire. Pour avoir le cœur net, nous avons jugé utile de nous transporter sur les lieux.

Ainsi, après les commissariats de police, les mairies et les Palais de Justice, nous sommes rendus dans les locaux du ministère des Transports et au Centre d’Administration Automobile de Conakry (cadac), sis à Matam. Aux transports, on reconnait l’existence de faux permis, mais on soutient en même temps que les auteurs de cette fraude se trouveraient en dehors du département.

Rappelons qu’un mois auparavant, le ministre des Transports, Aboubacar Sylla a reconnu lors d’une conférence de presse, l’existence de faux permis en circulation dans le pays. Il a condamné cette prolifération des permis de conduire en révélant que 80% de ces documents sont « faux ».

 «Nous avons fait des statistiques au ministère des Transports et elles sont ahurissantes. 80% des permis guinéens sont des faux permis parce qu’il n’y a aucun élément de sûreté. Et il y a aussi beaucoup de fausses cartes grises », dira-t-il avant d’annoncer qu’il a signé un contrat avec BOT (Built Operates Transfer) avec une société allemande.

Heureusement qu’il se trouve encore de bonnes personnes pour refuser que de tels talents infâmes prospèrent. En effet, selon nos sources, dans le courant du mois de juillet 2017, un honnête citoyen dont nous taisons le nom, apprend l’existence d’un réseau qui a son QG à Enta-Fassa. Un réseau qui fabriquerait des fausses cartes grises. Il infiltre le réseau en se faisant, bien sûr, passer pour un client dans le besoin. C’est lui qui alertera la police pour démanteler le réseau.

A la direction du CADAC à Matam où on délivre les cartes grises, on nous apprend que partout il y a des brebis galeuses. A écouter les responsables interrogés, s’il y a des réseaux de faussaires, Ils seraient installés dans les quartiers et non dans les locaux de la direction du CADAC. Même son de cloche comme au ministère de tutelle.

Selon Mme Denise Toupou, la directrice du CADAC, ses agents et elle font leur travail comme il se doit. C’est-à-dire dans le strict respect de la loi. «Nous faisons notre travail. Regardez les dossiers ! Il n’y a aucun faux papier. Tout est vérifié », s’est-elle défendue en nous montrant une pile de chemises contenant des cartes grises fraîchement signées. Pour la patronne du CADAC, aucune fausse carte grise ne provient de son service.

« A ma connaissance, mes services n’ont jamais été saisis de l’existence de tels cas. S’il y a des fausses cartes grises, elles proviennent d’ailleurs. Pas de nos services », conclut-elle. Et pourtant, le ministre des Transports a annoncé l’existence de plus de 80% de faux permis et de cartes grises en circulation ? A cette question, Mme Toupou nous renvoie à la Direction des Transports Terrestres.

Le certificat de résidence un fonds de commerce pour les chefs de quartier

S’il y a un document qui est vite bradé et à n’importe qui, c’est bel et bien le certificat de résidence. Ce document de base qui est la clé de voûte dans l’acquisition de toutes les autres pièces d’état civil, est abandonné dans les mains des conseils de quartier qui en font leur fonds de commerce.

Tenez ! A cause de leur laxisme, n’importe qui se procure de ce document même s’il n’habite pas le quartier. « Je réside à Hamdallaye. Quand je devrais ouvrir un compte bancaire dans une banque à Kaloum, je suis allée voir un chef de quartier dont le quartier abrite la banque en question pour prendre un certificat de résidence. J’ai dû débourser 70.000 francs guinéens. Ce certificat se prend partout, pourvu que tu aies un peu d’argent. Je crois qu’on ne tient pas compte de ton lieu de résidence », soutient naïvement Mlle. SB que nous avons croisée devant une banque.

 

Quand la nationalité guinéenne devient un objet de convoitise

La nationalité guinéenne est de plus en plus convoitée au point d’inciter certaines personnes véreuses à l’acquérir par la fraude. On se rappelle d’une mise en garde d’un ambassadeur ouest-africain à ses compatriotes détenteurs des faux papiers guinéens. C’était au cours d’une conférence de presse. Le diplomate écœuré, était dans tous ses états : « s’il vous plaît ! Je demande à tous ceux qui détiennent des faux papiers du pays hôte de retourner les déposer là où ils ont pris. On ne doit pas faire chez les autres ce qui ne se fait pas chez nous. Tous les compatriotes qui ont des papiers non légaux sur eux, allez les déposer dans les commissariats ! Je vais informer les autorités pour vous recevoir ».

Devenir Guinéen est quasi obsessionnel pour certains ressortissants de la sous-région ouest-africaine ? Loin de cultiver l’esprit de xénophobie, le constat est que de plus en plus de personnes vivant en Guinée ont décidé d’acquérir la nationalité guinéenne sans pour autant passer par la procédure légale indiquée en la matière. Aussi cette question mérite d’être posée dans la mesure où plusieurs personnes disposent d’une carte nationale d’identité guinéenne alors qu’elles ne sont pas des nationaux au regard du droit interne.

Au ministère de la Justice, on nous apprend que des mesures sont prises pour mettre hors d’état de nuire tous ceux qui s’aventureraient sur la voie de fraude pour pouvoir obtenir la nationalité guinéenne. « Nous n’allons plus assister à la manipulation des états civils… Nous n’allons plus accepter la fraude sur la nationalité », tranche un haut responsable du ministère de la Justice et Garde des Sceaux.

Un dossier réalisé par Louis Célestin