Dossier – Boom de la bauxite : Miracle économique ou mirage pour la Guinée ? (1ère partie)

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Les retombées économiques du boom de la bauxite

Tout récemment, à l’occasion d’une interview accordée à votre quotidien électronique Guinéenews©, l’opposant Dr. Ousmane Kaba, économiste de son état, a émis des doutes sur les vertus de la croissance économique que le gouvernement et le FMI  (fonds monétaire international) semblent vendre aux Guinéens. A cet effet, il a déclaré : « pour des raisons purement techniques, comme je l’ai dit, la croissance en Guinée est basée uniquement sur l’exploitation de la bauxite à l’état brut. Elle est calculée avec un concept de produit intérieur brut (PIB) qui signifie simplement la richesse créée à l’intérieur de la Guinée. Mais il faut savoir que cette richesse n’appartient pas aux Guinéens. Donc, le taux de croissance qui est là est factice, qui ne veut rien dire en termes de prospérité des Guinéens. Donc, cette richesse qui est créée en Guinée, n’apporte pas grand-chose aux Guinéens. »  Ce n’est pas le ministre des Finances qui contredit, car lui-même déplore le fait que la croissance en question ne se reflète pas encore sur le panier de la ménagère.  Dr. Kaba explique que la croissance basée sur les mines ne peut se traduire en bien-être pour les Guinéens que par sa contribution à trois canaux : le budget de l’Etat, l’emploi et la créationd’entreprise.

Afin d’approfondir le sujet, Guinéenews©, a mené une enquête sur ces trois canaux afin d’éclairer nos lecteurs et fournir à l’opinion les éléments d’information permettant d’apprécier si le boom de la bauxite est un miracle économique qui va porter la Guinée au statut de pays émergents, ou si c’est un mirage qui va enfoncer davantage le pays dans la misère.

Rappel historique

Le potentiel bauxitique de la Guinée est estimé à plus de 40 milliards de tonnes à la teneur de 40% d’alumine, représentant plus des 2/3 des réserves mondiales. La principale région bauxitique est la Basse-Guinée, mais la Moyenne-Guinée et la Haute-Guinée comportent aussi des gisements de ce minerai. L’histoire de la mise en valeur de bauxite en Guinée est un constat d’échec cuisant de l’élite guinéenne qui a plus brillé par ses manœuvres politiciennes pour tromper le peuple afin de se maintenir au pouvoir que par ses réalisations tangibles au profit du progrès économique de la Guinée.

Avec une élite capable, la Guinée aurait dû être le leader mondial de la production d’alumine et un important exportateur d’aluminium depuis des décennies. Le pays serait déjà une puissance industrielle régionale. Mais l’élite a brillé par sa démagogie nationaliste et sa dévotion entière à l’homme fort du moment pour garder les avantages d’une place de choix à la mangeoire nationale. Dès les années 1970, la Guinée s’affirme comme un élément majeur de l’industrie de la bauxite avec le lancement réussi des opérations de la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG).  En 1975, la Guinée devient membre fondateur de l’International Bauxite Association (IBA), qui ambitionnait de devenir un cartel international de producteurs. Le cartel visait le  contrôle du marché mondial de la bauxite à l’image de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) pour les hydrocarbures. Outre la Guinée, le cartel regroupait l’Australie, le Ghana, la Guyane, l’Inde, l’Indonésie, la Jamaïque, la Sierra Leone, et le Surinam. Pendant un bon nombre d’années, la Guinée était à la tête du cartel. Mais pendant que l’élite guinéenne abreuvait son peuple de discours lénifiants, la majorité des membres du cartel notamment l’Australie, l’Inde, l’Indonésie, la Jamaïque avaient réussi à implanter chez eux une industrie de transformation locale de la bauxite en produit intermédiaire (alumine) ou final (aluminium) pour obtenir une meilleure valeur ajoutée.  Pendant ce temps, la Guinée, avec ses réserves monumentales de bauxite, se contentait de produire la matière brute de faible valeur ajoutée. Pour la transformation locale, l’élite du pays se vantait d’une usine (l’usine Friguia) léguée par le colon. Après 60 ans de souveraineté, la Guinée peine toujours à implanter de ses propres efforts une usine de transformation locale pour le produit dont elle détient les plus grandes réserves mondiales.

Ceci est d’autant plus désolant que la Guuinée flirte avec la bauxite depuis environ deux siècles, et a acquis une expérience sans commune mesure dans la production de bauxite brute. En effet, la découverte de la bauxite en Guinée remonte à 1819 quand l’analyse des échantillons de roches à l’Ecole Royale des Mines de Paris avait révélé l’existence de minerais riches en alumine. Il a fallu attendre un autre siècle (précisément en 1920) pour que la Société Bauxites du Midi (filiale française d’Alcan) s’intéresse aux gisements bauxitiques du pays. Sous la conduite de Pierre Jochyms, alors chef du service des mines du pouvoir colonial, les zones de Kassa, Boké et Fria avaient fait l’objet de recherches intenses qui mettent en évidence des gisements importants de bauxite sur les Îles de Loos, Sangarédi et Fria. La Société des Bauxites du Midi obtient des titres miniers et lance en 1948 la première production de bauxite. La bauxite produite est exportée vers les raffineries d’Alcan au Canada. En même temps, la Société Bauxites du Midi explorait les gisements de bauxite à Boké. En 1950, le gouverneur de la Guinée dite française, Roland Pré, fait élaborer un rapport intitulé « L’avenir de la Guinée française » dans lequel il exposa les grandes lignes d’un vaste programme de développement industriel de la Guinée reposant sur le développement des ressources de bauxite et de fer et l’aménagement du potentiel hydroélectrique. Son plan préconisait un développement intégré de toutes les régions de la Guinée sur la base de pôles industriels de croissance et de corridors de développement rattachés à une ligne de chemin de fer (le Transguinéen) allant de la côte aux gisements de fer du sud du pays.

Dans le cadre de ce plan, le régime colonial avait lancé les toutes premières entreprises minières du pays. Après l’exploit de la Société des Bauxites du Midi en 1948, la Société minière de Conakry exporte en 1953 sa première tonne de minerai de fer à partir d’une mine urbaine reposant sur le gisement de fer de Kaloum dans les environs de la ville de Conakry. L’exploitation commerciale suit immédiatement et continue jusqu’en 1966, quand la mine ferme à cause de problèmes techniques liés à la minéralogie du gîte. Mais le colon ambitionnait de faire de la Guinée une puissance industrielle à base de bauxite. En 1957, le premier jalon est posé quand le pouvoir colonial lance l’usine d’alumine Fria-Kimbo, qui était la première raffinerie d’alumine en Afrique. Par la suite, le colon s’activait à développer les barrages du Konkouré pour permettre à la Guinée de boucler la chaîne de valeur de la bauxite en passant à la phase de la fonderie d’aluminium. Tous ces projets furent remis en cause par la brouille franco-guinéenne qui avait suivi l’indépendance. Mais les Occidentaux étaient revenus à la charge, notamment les Américains, pour proposer à la Guinée leur appui pour réaliser la vision de faire du pays une puissance industrielle régionale.  Plutôt que de saisir l’occasion pour l’intérêt du peuple, l’élite guinéenne a choisi de s’embourber dans des luttes géopolitiques dont elle comprenait mal les enjeux. Oubliant l’adage africain qui dit que quand deux éléphants se battent, l’herbe en souffre, l’élite guinéenne imbue d’idéologie marxiste avait jeté le pays pieds et poings liés dans les bras du Bloc Soviétique qui s’avère plus tard être le camp perdant. Malgré la rhétorique nationaliste et les accointances avec le Bloc Soviétique, l’élite a été incapable d’amorcer le décollage économique de la Guinée et de concrétiser le destin du pays comme puissance économique et industrielle de l’Afrique de l’Ouest. Les fabuleux gisements de minerai de fer de Nimba-Simandou dorment toujours de leur doux sommeil, et l’usine Friguia léguée par le colon, malgré son état vétuste, est toujours la seule aluminerie du pays.

Pourtant, ce ne sont pas les efforts qui ont fait défaut. Par exemple, peu après l’indépendance en 1958, la production de bauxite a continué, mais le gouvernement guinéen avait exigé de la Société des Bauxites du Midi l’engagement de transformation locale de la bauxite en alumine à partir de 1964. Puisque la société traînait les pieds, le gouvernement avait négocié avec des partenaires réunis sous le consortium Halco Mining pour créer la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG). La Convention de la CBG, signée en 1963, exigeait la mise en place progressive d’une industrie intégrée de bauxite-alumine-aluminium en Guinée. Mais la prépondérance que Sékou Touré donnait à la survie politique de son régime plutôt que le développement économique et social du pays l’empêchera de consacrer toute son énergie et de mener jusqu’au bout sa vision de faire de la bauxite un levier de développement infrastructurel et industriel de la Guinée. Le financement du projet de la CBG qui intégrait les infrastructures de l’Office d’Aménagement de Boké (OFAB) était un premier jalon à l’actif du régime Touré. Le projet avait permis de doter le pays de chemins de fer et ports miniers. Les villes de Fria, Kamsar, Sangarédi, et la cité Débélé ont vu le jour grâce à l’exploitation de la bauxite.

Lansana Conté avait aussi de grands rêves pour la bauxite, mais n’a pas pu les réaliser. Vers la fin de son règne plusieurs méga-projets de bauxite étaient en phase d’études ou de préparation avec les investisseurs sérieux et mondialement reconnus comme les leaders de l’industrie de l’aluminium. La filière bauxitique couvrait l’ouest et le centre du pays et bénéficiait de l’engouement de géants miniers tels que BHP-Billiton (Australie), Rio Tinto-Alcan (Canada), Alcoa (Etats-Unis), Rusal (Russie), IMIDRO (Iran), Vale (Brésil) avec des plans d’investissement de l’ordre de 20 milliards de dollars dans l’horizon de 2010 à 2014. D’autres sociétés continuaient à explorer des gîtes de bauxite, ce sont notamment Alliance Mining Commodities Ltd. (Australie), Anglo Aluminum Corp. (Canada), Alecto Minerals plc et Alufer Mining Ltd. (Royaume Uni). La réalisation des projets de bauxite visait non pas à faire de la Guinée le premier exportateur mondial de bauxite brute comme c’est le cas aujourd’hui, mais comme l’un des plus gros exportateurs d’alumine du monde en multipliant par plus de 20 le niveau de production d’alumine de la Guinée en 2006.

Mais comme du temps de Sékou Touré, l’obsession de garder le pouvoir à vie va distraire Conté et détourner son attention des grands dossiers économiques. Au moment où il fallait finaliser les accords et sceller les plans d’investissements, Conté était plutôt occupé à tripatouiller la Constitution pour s’offrir une présidence à vie, malgré son âge et sa maladie. En 2007, alors qu’un syndicat de banques et institutions financières internationales visite Conakry et Boké pour faire la diligence sur le risque politique afin de financer le projet de raffinerie de Global Alumina et BHP-Billiton, Conté leur fera une démonstration de risque en réprimant dans le sang des manifestations qui réclamaient son départ. L’apaisement du climat politique aurait permis de boucler le financement pour l’usine d’alumine de Sangarédi d’une capacité de 3,2 millions de tonnes d’alumine (près de 5 fois la capacité de l’usine Friguia). Et ce n’était pas la seule raffinerie d’alumine qui était en voie de développement. Les investisseurs de l’alumine se bousculaient pratiquement en Guinée et rivalisaient d’ardeur. Une seconde raffinerie était prévue par Alcoa et Rio Tinto-Alcan à Kamsar (1,2 millions de tonnes de capacité), une troisième raffinerie liée avec le gisement de Dian-Dian par Rusal (2,4 millions de tonnes de capacité), une quatrième raffinerie par IMIDRO sur les bauxites de Dabola-Tougué, et une cinquième raffinerie de China Power Investment à Boffa (4,2 millions de tonnes d’alumine).  A ces raffineries, s’ajoutent la reprise de Fria (capacité de 0,7 million de tonnes) et son expansion jusqu’à 1,4 millions de tonnes.

Les emplois directs attendus de ces projets étaient significatifs (50 à 70.000  emplois directs durant la phase construction et environ 20.000 durant la phase d’exploitation).  Les effets d’entraînement pourraient tripler ces chiffres, avec une grande part pour les jeunes dans les zones pauvres. Il était attendu que des PME (petites et moyennes entreprises) et PMI (petites et moyennes industries) guinéennes se développent autour des projets pour former un pôle de croissance qui comporte des réseaux de fourniture locale d’une partie des biens et services nécessaires au fonctionnement des opérations minières. A leur tour, les axes de transport routier et ferroviaire liant les projets miniers aux points d’expédition (ports) ou de traitement serviraient de base pour l’établissement de corridors de développement de l’agriculture, l’élevage, les produits forestiers, et le commerce. Tous les projets étaient conçus et négociés avec une approche intégrée. L’instabilité politique chronique du pays durant la fin de régime de Conté n’a pas permis à ces méga-projets de voir le jour.

Avec ce passé historique peu glorieux de la bauxite guinéenne, l’on aurait cru que le régime d’Alpha Condé allait enfin relever le défi de mettre les mines au service du développement économique et industriel de la Guinée.  Hélas, au lieu d’une vision et d’une stratégie claires, l’affairisme d’Etat est devenu l’instrument de la politique minière du gouvernement. Le Président est au centre de toutes les transactions minières pour s’assurer qu’elles servent ses intérêts politiques et personnels. Dans cette première partie de la série sur la bauxite, nous analysons les retombées du boom de la bauxite sur la base des archives et documents publics que nous avons consultés.

Boom de la bauxite et croissance économique

A son avènement, le régime d’Alpha Condé avait boudé la bauxite, pensant gagner plus gros avec le fer dont la tonne se vendait à un prix six fois supérieur. Mais par manque de compétence et de bon sens, le régime avait fait rater à la Guinée l’opportunité de concrétiser les projets de développement des minerais de fer du Simandou. Après le retrait des grands investisseurs comme Rio Tinto, BHP-Billiton et Vale, l’économie battait de l’aile. La plus haute croissance du PIB était de 3.9% en 2011 et 2012 suite à l’espoir d’un renouveau en Guinée suscité par la prise du pouvoir par le “premier président démocratiquement élu.” Les années suivantes, après le désenchantement du changement, les taux de croissance avaient dégringolé  à 2,3% en 2013 et tombé pratiquement à zéro durant l’épidémie d’Ebola.  La reprise a été lente, avec une croissance de 3,8% en 2015, mais la cela va changer avec le dopage de la bauxite qui commence en 2016 par  la mise en exploitation de nouveaux gisements.

En plus des acteurs habituels que sont la CBG, Friguia, et la Compagnie des Bauxites de Kindia (CBK), un acteur de taille rentre dans le jeu en 2014 : il s’agit de la Société Minière de Boké (SMB).  La Guinée connait une montée fulgurante de production de bauxite brute qui atteint 33.2 millions de tonnes en 2016, soit une valeur marchande d’environ 1.4 milliard de dollars. La vente de ce produit génère des devises et dope le chiffre de croissance qui se hisse à deux chiffres, soit 10,5% en 2016 au grand plaisir du FMI (fonds monétaire international) et du gouvernement. En 2017, SMB à elle seule produit et vend 30 millions de tonnes de bauxite, ce qui contribue à hisser la production totale de bauxite brute à 49 millions de tonnes, pour une valeur de près de 2 milliards de dollars. Ces chiffres dopent davantage la croissance qui se situe à 8,2% en 2017. En 2018, un nouveau record de vente de bauxite brute est atteint. La production de la Guinée se situe désormais autour de 60 millions de tonnes, avec une valeur marchande d’environ 3 milliards de dollars.  Les comptables de croissance au FMI sont aux anges, et le taux de croissance se stabilise autour de 6% en 2018. Mais la propagande du gouvernement fait croire à une croissance moyenne à deux chiffres de plus 10% au cours des trois dernières années, qu’elle qualifie de meilleure du continent et d’ailleurs du monde ! De quoi faire pâlir les anciens Tigres Asiatiques de jalousie.

Cependant, c’est au pied du mur qu’on voit le maçon.  Si le niveau de croissance de plus de 8% a propulsé la Chine de son état de pays pauvre à celui du statut de seconde puissance économique mondiale capable de ravir sous peu la première place aux Etats-Unis, si des taux de croissance similaires sont en train de moderniser les pays voisins (Sénégal et Côte d’Ivoire), en Guinée la croissance vantée ne se ressent que chez les miniers et dans les bureaux calfeutrés du FMI et du Ministère des Finances. En tout cas, ce n’est pas cette croissance qui va réaliser la déclaration démagogique que l’actuel Premier Ministre Kassory Fofana avait faite l’année dernière : “Je le dis sans risque d’être démenti. Sur le plan économique, dans toute la région ouest-africaine, il n’y a qu’un seul pays qui dépasse aujourd’hui la Guinée en rythme de croissance économique. C’est la Côte d’Ivoire…D’ici 2 ans, en termes de rythme de croissance économique, nous allons dépasser la Côte d’Ivoire’’. Pourtant, la Banque mondiale qui comptabilise la croissance de tous les pays estime que le taux de croissance de la Côte d’Ivoire qui se situait à 7,4% en 2018 (contre 6% pour la Guinée) est considéré comme la meilleure performance de la zone UEMOA. Contrairement à la croissance guinéenne mue par la bauxite, l’économie ivoirienne est assez diversifiée, et la croissance est le fait du dynamisme des secteurs agricole (cacao, d’anacardes, fruits), industriel (produits manufacturés made in Côte d’Ivoire), minier (or, diamant et même bauxite), et des services. La croissance se ressent concrètement à travers le dynamisme de l’économie : les belles autoroutes et ponts à péage ultramodernes, le boom de la construction, les chantiers d’aménagement touristiques comme à Assinie et en pleine ville autour de la Lagune. Par contre, l’activité économique guinéenne en dehors de l’extraction et la vente de la bauxite demeure morose, la pauvreté reste endémique, Conakry est toujours une ville-poubelle hideuse à l’électricité aléatoire, au manque d’eau, et aux rues défoncées. En Guinée, la croissance n’est que chimère pour l’homme de la rue ou le panier de la ménagère. C’est une affaire de chiffres et de bauxite extraite et vendue dont les retombées se ressentent en dehors de la Guinée, comme le démontre l’analyse ci-après.

Apport des recettes de la bauxite au trésor public

L’apport de la bauxite au trésor public, et ce que l’Etat en fait, est le premier indicateur de sa contribution économique. De toute évidence, les mines ne peuvent pas produire de richesse suffisante pour tout le monde. En revanche, elles peuvent servir de levier et de catalyseur au développement socio-économique du pays attirant des investisseurs et en créant des effets d’entraînement qui mènent à un développement des autres secteurs d’activité. Toutefois, la contribution au budget de l’Etat demeure le premier canal direct par lequel la bauxite peut contribuer au bien-être des Guinéens. Malheureusement, la fiscalité appliquée à l’exploitation de la bauxite n’a pas permis à l’Etat de tirer meilleur profit et de générer des recettes substantielles qui sont à la hauteur de l’ampleur des opérations minières. Entre 2000 et 2006, sous le régime Conté, les recettes fiscales minières avaient progressé de 146,4 milliards GNF à 675 milliards GNF. Ces recettes représentaient 16% de la valeur des exportations en 2000, mais sont graduellement tombées à seulement 8% en 2006. En d’autres termes, plus les exportations augmentent moins étaient les retombées fiscales du secteur minier.

Le régime Condé n’a pas sérieusement essayé de remédier à ce paradoxe bauxitique.   D’après les données de l’ITIE-Guinée (Rapport 2018), bien que le secteur minier domine les exportations du pays (97,8% des recettes d’exportation), son poids dans l’économie réelle est resté relativement faible. En 2016, les mines représentaient seulement 20% des recettes courantes de l’Etat (25,1% si on tient compte des contractuels), 22,7% du PIB, et 5,2% de l’emploi. La production de la bauxite en 2016 se chiffrait à 33 millions de tonnes d’une valeur de 1,4 milliards de USD (soit 42 dollars la tonne). Durant la même année, le secteur de la bauxite a contribué 82,9% des recettes minières du trésor, soit 2393,3 milliards GNF (équivalent à environ 250 millions de dollars US). Sur les 33 millions de tonnes de bauxite produites en 2016, 30 millions de tonnes avaient été exportées pour une valeur de 11.927 milliards GNF. Les 2393,3 milliards GNF en recettes fiscales de la bauxite représentent à peu près le cinquième de la valeur de la bauxite importée. Considérant que le prix international de la tonne de bauxite a oscillé entre 40 et 50 USD en fonction de la qualité, l’État ne récupère qu’environ 8 dollars par tonne de bauxite exportée. A titre comparatif, l’Etat avait récupéré plus du triple des recettes de la bauxite sur les seules taxes directes et indirectes perçues des activités économiques hors du secteur non-minier (soit environ 10 000 milliards GNF).

La première raison du faible apport de la bauxite s’explique par la faible valeur du produit. Par exemple, pour environ 40 tonnes d’or produites durant la même année, la valeur de la production (1,1 milliard de dollars) était proche de celle des 33 millions de tonnes de bauxite produites en 2016. Ceci indique la faible valeur de la bauxite par rapport au volume produit, et par conséquent le dégât environnemental potentiel d’une production à grande échelle sur une région comme Boké. Le manque à gagner créé par la faible valeur ajoutée de la bauxite pourrait se chiffrer à des centaines de millions de dollars. Par exemple, les 60 millions de tonnes de bauxite produites en 2018 représentent une valeur taxable d’environ 3 milliards de dollars US, mais cette production convertie en alumine équivaut à peu près à 20 millions de tonnes d’alumine d’une valeur taxable de 9 à 12 milliards de dollars.

La deuxième raison de la faible contribution de la bauxite au trésor tient aux exonérations fiscales excessives accordées à la plupart des nouvelles sociétés. Normalement, les sociétés minières doivent payer 30% d’impôt sur les sociétés, 10% de taxe sur le retour à l’investissement, 1,5% sur le chiffre d’affaires, 0.075% de redevance sur la valeur de la bauxite extraite, 0,075% de taxe sur les importations, et des taxes superficielle. Si la bauxite compte pour 82,9% des recettes minières du Trésor, elle ne représente qu’environ 20% des recettes totales du trésor. Curieusement, ce sont les entreprises minières créées du temps de Sékou  Touré et de Lansana Conté qui contribuent le plus de recettes au Trésor. Par exemple, la CBG demeure le plus grand contributeur de recettes minières au Trésor.  En 2016, avec une production de 15,8 millions de tonnes de bauxite, la CBG avait contribué au trésor 1444,4 milliards GNF représentant 50% des recettes minières. Par contre, les sociétés implantées sous le régime Condé contribuent beaucoup moins. A titre d’exemple, la SMB avec 12 millions de tonnes de bauxite en 2016 avait contribué 329,9 milliards GNF soit 11,4% des recettes minières. Les écarts de contribution s’expliquent par la différence dans l’actionnariat du projet (l’Etat est actionnaire à 49% de la CBG, et 10% de la SMB) et les exonérations fiscales accordées.

Justement, les exonérations fiscales affectent considérablement le montant des recettes minières du trésor. L’impôt sur les sociétés est la plus grande source de recettes fiscales (environ un quart de recettes), suivi de la taxe spéciale sur les produits miniers (environ un cinquième des recettes), la taxe à l’extraction et la taxe à l’exportation. Mais l’affairisme d’Etat amène souvent le régime Condé à accorder des exonérations à un bon nombre de sociétés minières « amies » dans des conditions opaques. Ces exonérations sont accordées aux réseaux de lobbys politico-affairistes internationaux contre des faveurs diplomatiques ou politiques nécessaires à la survie du régime. Par exemple, le FMI avait déploré dans son rapport de juin 2018 l’existence d’exemptions fiscales abusives pour plusieurs sociétés minières sur des périodes variant de 5 à 30 ans. En particulier, une société minière avait reçu non seulement 15 ans d’exemption d’impôts sur le bénéfice, mais aussi 30 ans d’exemption d’impôts sur le chiffre d’affaires, sur la redevance minière, et sur la taxe à l’exportation. Le favoritisme en matière d’exemption fiscale a mené à un nivellement vers le bas.  Pour essayer de calmer les sociétés qui se sentent lésées, le régime a accordé des exemptions de la taxe à l’exportation qui fut une source additionnelle de recettes fiscales depuis le temps Sékou Touré.

La Guinée perd donc doublement en privilégiant la production de bauxite de faible valeur ajoutée, et en octroyant des exonérations excessives aux nouvelles sociétés qui entrent dans le secteur.  Afin de récupérer davantage de recettes, la transformation locale est nécessaire.  En effet, la valeur ajoutée de la bauxite (40-50 dollars la tonne) augmente de 6 à 10 fois quand on produit l’alumine et plus de 30 fois quand on produit l’aluminium. Il faut en moyenne 2 à 3 tonnes de bauxite pour produire une tonne d’alumine, et deux tonnes d’alumine pour une tonne d’aluminium.  Si la Guinée transformait sa bauxite en alumine, la valeur de l’exportation serait multipliée par 6 à 10 fois, et par conséquent les recettes fiscales allaient être dans l’ordre de dizaines de milliards GNF.

En effet, le prix de la tonne d’alumine variait entre 400 et 700 dollars US la tonne au cours de l’année écoulée.  La tonne d’aluminium à son tour se vendait entre 1800 et 2500 dollars US. Vu la grande valeur ajoutée liée à la transformation de la bauxite, tous les grands producteurs de bauxite cherchent à progresser vers la phase supérieure de la chaîne de valeur, c’est-à-dire la production d’alumine ou d’aluminium. Malheureusement, la Guinée qui a commencé la production de bauxite il y a bientôt un siècle et qui détient les plus grandes réserves du monde, n’arrive toujours pas à se hisser au statut de producteur de produit intermédiaire (l’alumine). En revanche, la presque totalité des grands producteurs de bauxite ont choisi de transformer une bonne partie du produit brut sur place afin d’augmenter la valeur ajoutée. Quand l’Australie produit 84 millions de tonnes de bauxite brute, elle en transforme une bonne partie en alumine avant de l’exporter. La Chine utilise toute sa bauxite et en importe pour produire de l’alumine. Le Brésil, l’Inde, la Jamaïque, et la Russie sont tous des pays producteurs qui transforment la bauxite sur place. L’Indonésie et la Malaisie ont interdit l’exportation de la bauxite brute et ont accepté de perdre leur place de fournisseur de choix pour la Chine plutôt que de devenir de simples carrières de bauxite.

A suivre…

L’équipe de rédaction de Guinéenews©