Dossier : Epilogue du débat sur l’introduction du N’ko – Implications pour l’unité nationale en Guinée (suite et fin)

juillet 26, 2019 1:31

Guineenews© vous livre son dernier dossier dans le débat sur le N’ko.  Nous avons mené des recherches intensives pour informer l’opinion et stimuler un débat informé, objectif, argumenté, au-dessus des invectives infantiles ethniquement motivées.  Ce dernier dossier contient la réponse aux arguments des promoteurs de N’ko. Il faut d’abord remarquer que débat sur le N’ko date de l’indépendance de notre pays.  Le président Sékou Touré, disait que « la culture est plus efficace que le fusil pour dominer un peuple ». Sachant que toute imposition culturelle suscite une résistance, Sékou Touré avait honoré Souleymane Kanté pour sa brillante invention, mais s’était farouchement opposé à l’introduction de N’ko en Guinée, par souci d’unité nationale. Modibo Keita du Mali voisin avait aussi rejeté le N’ko pour les mêmes raisons. Ces leaders qui ne peuvent être taxés d’être anti-mandingues, anti-nationalistes, ou complexés devant le colon, avaient tous opté pour la graphie latine pour des raisons politiques (éviter le favoritisme ethnique afin de préserver la cohésion nationale) et économique (utiliser une graphie latine universelle qui permet au pays de mieux s’intégrer en Afrique et dans le monde).  Dans notre série de dossiers, nous avons avancé les mêmes arguments.  En guise de conclusion, nous analysons les enjeux pour l’unité nationale afin d’éclairer l’opinion.

Lire : Droit de réponse aux deux premiers dossiers que Guineenews© a consacrés à la problématique de l’insertion du N’ko dans le système éducatif guinéen à travers une proposition de loi à l’assemblée nationale

Ecriture, langue et ethnie

Les Nations Unies ont retenu six langues officielles pour le dialogue entre les peuples dans un monde de plus en plus globalisé.  Ce sont l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le français et le russe.  Au moment les promoteurs de N’ko essayent de ramener le pays aux années sombres où la Guinée vivait en autarcie, la plupart des pays qui avancent s’intègrent dans le monde moderne avec le renforcement de l’enseignement de ces langues globales, et plus particulièrement l’anglais qui est la langue vernaculaire du commerce international, la science et la technologie. Les langues nationales sont certes importantes pour la petite enfance et l’enseignement non-formel (alphabétisation), mais leur utilité dans l’enseignement formel (à part les premières années du primaire) est très contestée. La raison est que celui qui s’enferme dans sa langue nationale se prive des vastes opportunités offertes par la connaissance de langues étrangères qui dominent la vulgarisation du patrimoine mondial de la culture, la science et la technologie. Le N’ko est une écriture récente qui peine à traduire une fraction infime des livres scientifiques disponibles en français ou en anglais. Son alphabet n’a d’intérêt pratique que pour une partie non-alphabétisée de la communauté mandingue ou pour les chercheurs dans les disciplines linguistiques ou anthropologiques. C’est à ce titre académique (et non pratique) que le N’ko est enseigné dans les chaires de langues africaines de certaines universités étrangères.

L’argument principal des promoteurs est que le N’ko n’est pas une langue, mais un système d’écriture universel qui n’a pas d’appartenance ethnique. Ceci est un faux débat. Toute écriture est liée à une langue.  Lalphabet N’ko est exclusif aux langues mandingues comme le sinogramme l’est pour les langues chinoises. Il y a déjà des systèmes d’écriture standardisés pour toutes les langues majeures en Guinée, et certaines écritures à base arabe telles que l’ajami existent depuis des siècles.  Afin d’unifier les alphabets de toutes les langues guinéennes, le régime de Sékou Touré avait expérimenté pendant 24 ans la standardisation et l’enseignement des langues nationales. L’inventeur de N’ko, Souleymane Kanté, avait contribué en personne à l’effort de standardisation.  Il avait participé au comité chargé des langues mandingues à Kankan et avait été associé à l’élaboration de l’alphabet latin standardisépour le maninka.

Après soixante ans d’efforts vains dans tout l’espace mandingue de l’Afrique de l’Ouest, les promoteurs de N’ko semblent trouver la faille dans l’environnement actuel de la Guinée, grâce à l’extrémisme irresponsable de certains politiciens nostalgiques d’un passé lointain. Après avoir poussé le président Alpha Condé dès sa prise de pouvoir à signer un décret sur le N’ko en 2011, ils tentent d’introduire une proposition de loi exclusive sur le N’ko dans l’enseignement. Pour comprendre l’outrecuidance de l’initiative, il faut imaginer une situation où la Chine, forte de sa nouvelle puissance politique, tenterait d’instrumentaliser les Nations Unies pour imposer le caractère chinois comme outil universel de transcription de l’anglais, du français, de l’espagnol, du russe, bien que ces langues aient leur mode d’écriture.  Un Français accepterait-il de bon gré de sursoir à son héritage linguistique au profit de l’écriture chinoise pour l’éducation de ses enfants ?

Depuis les années d’indépendance, tous les chefs d’Etat de l’espace N’ko ont repoussé la pression des promoteurs de l’écriture par souci de préserver l’harmonie entre les communautés ethniques et de ne pas donner l’impression de favoriser la culture d’une ethnie, fȗt-elle la leur. Jusqu’à sa mort, l’inventeur de N’ko avait tenté en vain de faire accepter son écriture par les dirigeants du Mali, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire qui englobent une forte population mandingue.  Mais les gouvernements de ces pays ont tous refusé et continuent de refuser de nos jours, précisément à cause du facteur de cohésion ethnique. Nous rappelons les tentatives d’introduction de N’ko, telles que décrites par l’anthropologue français Jean-Loup Amselle (dans « Les usages politiques du passé – Le N’ko et la décentralisation administrative au Mali ») : « Tentant de faire accepter son alphabet comme mode de transcription officiel des langues guinéennes, il [Souleymane Kante, NDLR] se heurte au refus de Sékou Touré qui craint que l’adoption de N’ko, fortement connoté malinké, n’attise les rivalités ethniques. Seuls les Sunni-Wahhabi de Kankan et les habitants de la zone forestière réservent un bon accueil à l’alphabet n’ko…Néanmoins, pendant longtemps, que ce soit à Kankan ou dans les régions forestières, seules les populations maninka s’alphabétisent en N’ko S. Kanté décide, en 1977, de quitter la Guinée pour se rendre au Mali…Il tente également de faire adopter son écriture par le gouvernement malien, mais pas plus que son homologue guinéen, la DNAFLA, le service d’alphabétisation fonctionnel des adultes ne retient le N’ko, lui préférant l’alphabet latin comme système de transcription officiel des langues nationales. » Souleymane Kanté aura la même réponse en Côte d’Ivoire.  Donc les dirigeants du Mali et de la Guinée ont tous eu la sagesse de reconnaître les difficultés pratiques et politiques d’imposer le N’ko dans leurs pays.  Les esprits naïfs qui poussent cette initiative désastreuse en Guinéele font pour des raisons bassement communautaristes et non pour l’intérêt général.

Préserver la cohésion nationale ou promouvoir sa communauté ?

Malgré qu’ils soient de culture mandingue, Sékou Touré, Modibo Keita, IBK, Alassane Ouattara se sont opposé à l’introduction de N’ko comme écriture nationale de leurs pays pour des considérations pratiques et surtout dans le but de préserver l’unité nationale.  Pour les mêmes raisons, le président Alpha Condé, bien que sensible aux doléances des promoteurs de N’ko, a dû refuser de céder à la pression de mettre en application du décret portant sur le N’ko.  Tout récemment, il a décidé de donner le nom d’une école à un éminent professeur qui, selon lui, est « un grand intellectuel qui a apporté beaucoup, qui a traduit le discours de méthode de Descartes en Pulaar. »  Il pratique ainsi le conseil sage de l’écrivain malien Amadou Hampaté Bah : « savoir souffrir la coexistence pacifique avec les autres, malgré la différence ».  Les extrémistes qui ignorent ce conseil risquent de saper l’unité nationale. Nous examinons ci-dessous les cas du Sénégal, du Mali et de l’Ethiopie.  

La majorité des langues majeures africaines ont été standardisées avec l’alphabet latin ou arabe. Même l’écriture amharique que les promoteurs citent comme exemple n’a pas été finalement retenu pour toutes les langues de l’Ethiopie. Comme on le verra plus tard, le gouvernement éthiopien a dû corriger l’erreur commise par les régimes précédents qui avaient imposé l’écriture amharique sur tout le pays.  L’Oromo (une des langues majeures du pays) et plusieurs autres langues utilisent le caractère latin. Enfin, les prophètes linguistiques de N’ko veulent faire croire que son introduction serait la panacée pour les problèmes de développement. Ils seraient bien avisés de se renseigner sur les problèmes causés par l’amharique en Ethiopie, puisque c’est le modèle qu’ils tentent d’émuler. Bien que l’amharique soit imposé comme écriture officielle depuis des siècles, l’Ethiopie est obligée de se tourner vers l’anglais pour l’enseignement au service du développement.  L’amharique n’a même pas réussi à relever le taux d’analphabétisme du pays, qui se situe au dessus de 60%, dans le même ordre que la Guinée.

Conséquences de l’hégémonisme culturel pour l’uniténationale : Etudes de cas

Sénégal : introduire le wolof dans l’enseignement est plus facile à dire que de faire

Au Sénégal, le wolof est la lingua franca dans une bonne partie du pays.  Mais même ici, l’environnement multiethnique n’a pas favorisé l’imposition d’une langue nationale.  Le premier président du pays, bien qu’il eut un faible pour le français et fut membre de l’Académie française, avait contribué à standardiser la transcription des six langues les plus importantes du pays (Wolof, Peul, Sérère, Diola, Malinké, et Soninké). Ces langues seront dotées d’un alphabet à base latine par un décret daté du 21 mai 1971.  Mais la mise en pratique de ce décret s’est révélée problématique. Après plusieurs essais sans résultats probants, le gouvernement décide par le décret n° 85-1232 du 20 novembre 1985 que le wolof sera introduit dans l’enseignement sur la base de ses attributs linguistiques : le wolof est doté d’un alphabet développé (27 lettres dont 21 consonnes et 6 voyelles), d’une phonologie de nom et ses déterminants, de verbe et ses modalités, de dérivation et de composition ainsi que des signes et des ponctuations dont l’ensemble est illustré par un texte transcrit en français. Un plan d’action est alors adopté pour l’introduction du wolof au plus tard en 2003.  Mais devant la réalité politique et économique, le gouvernement sénégalais a dû sursoir à ce plan pour plusieurs raisons, notamment le risque pour l’unité nationale d’abandonner une langue internationale ethniquement neutre au profit de langues nationales qui pourraient exacerber le repli identitaire.

Mali : rôle des frustrations culturelles dans la crise de 2012

Comme le Sénégal, le Mali a une lingua franca représentée par le Bambara.  Par souci d’unité nationale, le Mali n’a pas imposé la langue mandingue à tout le pays.  Cependant, les facteurs identitaires ont causé des frustrations qui ont éventuellement mené à la crise de 2012. L’historien Francis Simonis de l’Institut d’études des mondes africains de l’Université d’Aix-Marseille, IMAF, dans son œuvre « L’Empire du Mali d’hier à aujourd’hui » (Revue d’Histoire Critique No. 120 2015) souligne que dès son indépendance, le Mali a revendiqué la paternité de l’héritage de l’empire mandingue. Dans le Précis d’histoire du Mali enseigne aux élèves dans les années 1960, les nouvelles autorités soulignent : « en choisissant de s’appeler “Mali”, la jeune République affirme sa volonté d’assumer l’héritage lourd, combien glorieux, de cet empire des Keita qui, au Moyen Âge, éblouit l’Orient de son faste et qui, pendant un demi-millénaire, assit son hégémonie sur la plus grande partie de l’Ouest africain. »  

Depuis la fin de l’empire du Mali, la nostalgie de l’hégémonie d’antan pousse certains groupes mandingues à instrumentaliser les institutions démocratiques pour recréer la gloire passée de l’Empire du Mali.  En 1962, le géographe Jean Gallais avait tiré la sonnette d’alarme sur le danger de la promotion exagérée de l’épopée mandingue dans un contexte multi-ethnique au Mali.  Il avait fait remarquer qu’il existait « sur le flanc sud-est de l’axe culturel malien des groupes qui s’affirment différents ou éloignés de la tradition communeAux limites du Sahel, la situation politique serait sinon préoccupante, du moins délicate si le gouvernement malien était imprudent. Les nomades, Maures et Touaregs, sont étrangers à toute référence historique mandingue. Par contre, leur propre cycle d’épopée est illustré des luttes contre les Soudaniens, Songhaï, Peuls, et ils demeurent fixés psychologiquement sur les souvenirs brillants de leur histoire pré coloniale ». C’est précisément à cause de cette préoccupation que le gouvernement malien a toujours été retissent devant la pression de l’Association du Mande et du Mouvement N’ko pour adopter l’écriture N’ko comme « écriture nationale » pour tout le Mali.  Modibo Keita, mandingue s’il en fut, avait opposé une fin de non-recevoir à la demande de Souleymane Kanté, le père-fondateur de N’Ko.  

Depuis 1960, les communautés du Nord (Touaregs et Arabes) ont revendiqué une individualité ethnique et culturelle par rapport au Centre et au Sud du Mali. Les frustrations de la coexistence dans un environnement multiculturel ont alimenté chez les nordistes un sentiment d’abandon du pouvoir sur le plan économique et politique. Les tensions latentes furent gérées tant bien que mal en 1960, de 1990 à 1995 et, de 2007 à 2009.  C’est en 2012 que les violences éclatent. Le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), constitué en majorité de combattants Touaregs et Arabes déclarent l’indépendance de l’État d’Azawad. Après deux années sanglantes, un accord de paix est signé en 2015 pour accorder une certaine autonomie de gestion aux communautés du Nord. Mais le clivage culturel persiste, comme le constate François Gaulme dans son article « Intervenir au Mali » (dans Etudes 2013/5 Tome 418 pp 583 à 594) à s’interroger : « Comment en effet unir solidement un Mali dont la moitié Nord ne contient que 10% de la population, sans que le simple jeu de la démocratie ne favorise le Sud se situe la capitale, le gros des électeurs, et la mémoire mythique d’une majorité de culture mandé ? »

Ethiopie : rôle du chauvinisme ethnolinguistique amharique dans l’instabilité du pays

Comme au Mali et au Sénégal, l’Ethiopie a une lingua franca, l’amharique. L’Ethiopie est le seul pays africain qui a réussi à imposer une écriture nationale sur la base d’une de ses langues. En effet, le caractère amharique tiré de l’écriture Ge’ez est l’écriture nationale du pays. La réussite du Ge’ez tient au fait qu’il fut le moyen de transcription de langues sémitiques depuis le IXème siècle avant Jésus Christ. Cependant, l’imposition du caractère éthiopien (qui est approprié à la langue de l’ethnie Amarha) a été un facteur déstabilisant pour l’Ethiopie.  En effet, le pays compte plus de 80 groupes ethniques. De toutes les langues autochtones, l’amharique et l’afan oromo sont les plus largement parlées. N’ayant jamais été colonisée par une puissance étrangère, sauf une invasion de cinq ans par l’Italie de 1936 à 1941, l’Ethiopie n’a pas de langue coloniale, et c’est pourquoi l’amharique a été toujours maintenue comme langue nationale unique par les monarchies féodales qui se sont succédé dans l’histoire du pays.  Mais les frustrations issues de l’imposition de l’amharique ont contribué à la chute de l’Empereur Haile Sélassié en 1974.  Comme le fait remarquer l’auteur Seyoum dans une recherche datée de 1997 (The language of education in Africa : The key issues. Language, Culture and Curriculum, 10(1), 1–13) : « Dans tous les cas, le régime impérial n’était pas assez clairvoyant pour percevoir le danger d’imposer une langue nationale à la nation multiethnique, ce qui ressemblait à une déclaration de guerre de facto aux autres. »

En 1974, profitant du mécontentement des populations non-amhariques, une junte militaire dirigée par Mengistu Haile Mariam dépose la monarchie et instaure une dictature militaire.  Le nouveau régime lève l’imposition de l’amharique comme langue unique et lance un vaste programme d’alphabétisation pour favoriser l’utilisation d’une quinzaine de langues ethniques dans l’éducation non formelle. En 1991, le dictateur Haile Mariam est chassé du pouvoir par une coalition de groupes non-amhariques.  Le contrôle du pouvoir change alors d’ethnie. Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) représentant principalement le groupe ethnique Tigraway (Tigréen) s‘allie au Front de Libération National de l’Oromo pour changer la politique linguistique du pays.  Le nouveau gouvernement dénonce l’oppression culturelle de l’ethnie amhara et prend des mesures rectificatives. En conséquence, l’alphabet latin remplace l’alphabet amharique pour les langues couchitiques (qui hébergent la plupart des groupes de langues minoritaires). L’écriture amharique n’est retenue que pour les groupes linguistiques sémitiques pour lesquels elle était conçue.

En 1994, le gouvernement adopte la politique linguistique dans le système d’éducation qui stipule : « Reconnaissant les avantages pédagogiques de l’apprentissage en langue maternelle et du droit des nations et des nationalités de promouvoir l’utilisation de leurs langues, l’enseignement primaire sera dispensé dans les langues nationales. » Ainsi, 25 langues sont introduites pour les quelques premières années de l’école primaire.  Le pays a été divisé en fédérations ethnolinguistiques et les spécificités de chaque région ont été retenues. La loi n’impose pas une écriture unique, mais retient l’alphabet amharique pour les langues sémiques pour lesquelles il a été conçu, et le caractère latin pour les langues telles qu’afaan oromo, la langue du peuple Oromo. L’influence des Oromos et des Tigréens au pouvoir a mené à l’émergence de groupes ethno-nationalistes qui entendent faire payer à l’ethnie amharique leurs années de répression.  Les tensions ethniques continuent de menacer l’unité du pays.  La politique linguistique du passé a été un désastre.  L’imposition de l’amharique comme écriture nationale depuis des siècles a exacerbé les tensions ethniques sans produire les résultats escomptés du point de vue alphabétisme et accès à la science et la technologie. L’enseignement privilégie l’anglais. Le taux d’alphabétisme en Ethiopie demeure très bas, (dans le même ordre de grandeur que la Guinée, c’està-dire moins de 40%).  Le chiffre exact est de 39%, soit plus de 60% d’analphabètes.  C’est ce que les promoteurs du N’ko veulent émuler en Guinée.

Conclusion

L’instrumentalisation des institutions démocratiques pour favoriser le patrimoine culturel d’un groupe est une entravemajeure à la cohésion nationale dans un contexte multi-ethniqueChaque ethnie, chaque peuple revendique un passé glorieux mais doit se tourner vers l’avenir, car la gloire éternelle ne peut être que divine. Dans un contexte de compétitivité globale, le retour aux langues nationales pourrait être un facteur de retard.  Dans un monde globalisé, le développement consiste à copier et à adapter les bonnes choses qu’on constate dans les pays plus avancés. La Chine, la Malaisie, le Singapour, la Corée, le Taiwan envoient leurs étudiants en Occident et s’appuient sur le capital humain ainsi créé pour brûler des étapes de développement et devenir des pays industrialisés en l’espace d’une génération. Pour cela, ces pays introduisent très tôt dans leur enseignement la lingua franca de la technologie et du commerce, qui demeure l’anglais, plutôt que de se replier sur leurs langues nationales. Le Rwanda, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, et récemment l’Algérie privilégient l’introduction de l’anglais. Même le président Alpha Condé souhaiterait que les Guinéens apprennent l’anglais. Mais les forces rétrogrades de son parti roulent dans le sens inverse.

Même l’éminent anthropologue Cheick Anta Diop, qui fut le premier à développer la théorie d’introduction des langues nationales dans l’enseignement en Afrique, reconnait les limites d’une politique aveugle qui impose une langue (ou écriture) sans tenir compte des facteurs économiques et démographiques.  En 1954, dans son œuvre « Nations nègres et culture, p. 405 à 408, Editions Présence Africaine » Cheik Anta Diop s’interroge : « …peut-on, pour autant, déterminer les langues nationales de demain sans risque d’être contredit par les événements ? Certes non ; car cette détermination dépendrait de plusieurs facteurs dont une partie nous échappe aujourd’hui. On peut concevoir que le jour où l’économie africaine sera entre les mains des Africains eux-mêmes et qu’elle ne sera plus adaptée à des nécessités d’exploitation mais à leurs besoins, la concentration démographique s’en trouvera modifiée : les langues de certaines régions perdront de leur importance alors que celles d’autres régions (Guinée française, par exemple) en acquerront. » C’est donc le développementéconomique et la concentration démographique qui déterminentla langue ou l’écriture nationale de demain. La priorité urgente de la Guinée devrait être le développement économique.  La valorisation des langues nationales suivra, non pas par l’imposition de lois, mais par la richesse de la création artistique et culturelle, la créativité, le développement économique et les échanges avec l’étranger.

Le N’ko est une invention guinéenne qui mérite d’être valorisée, nous en convenons.  Mais tout décret ou loi qui essaye de promouvoir exclusivement le N’ko sent le favoritisme ethnique, source de tensions inutiles.  Au lieu du chauvinisme ethnique visant à présenter le N’ko comme une écriture universelle supérieure à tout ce qui existe dans le patrimoine linguistique guinéen et africain, nous proposons aux promoteurs de dépolitiser leur initiative et d’œuvrer auprès du gouvernement pour l’introduction du N’ko dans les facultés de langues des universités guinéennes (comme c’est le cas à l’Université Koffi Annan et dans certaines universités étrangères), et la mise en place d’une académie de langues nationales (pas seulement une Académie N’ko) qui appuie la recherche et vulgarisation pour toutes les langues majeures du pays.  Cette solution est raisonnable et moins encline à la division ethnique.