Dossier – Guinée – Port Autonome de Conakry : un véritable capharnaüm

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Des dysfonctionnements, il y en a assez depuis un certain temps dans la gestion du fret au niveau du port autonome de Conakry. Outre la mise en cause des prestations des sociétés Bolloré et Albayrack par leurs détracteurs que sont certains transitaires ; les transporteurs et les douaniers ne sont pas exempts non plus de critiques dans ce qui ressemble aujourd’hui à un véritable capharnaüm.

Des transitaires et autres passeurs sont exposés à un soleil ardent devant la direction de la douane. Désemparés, ces auxiliaires de la douane squattent chaque jour que Dieu fait l’ombre du petit fromager devant l’école de la marine, en attendant la signature de leurs dossiers. Hantés par des sur-salines, ils passent des journées à se lamenter et à implorer le ciel. Des camions garés çà et là, des chauffeurs et leurs apprentis, errent aux alentours du port, en se dopant de café noir pour dominer le stress et la fatigue. Les clients impatients en appui aux transitaires eux, font des va-et-vient entre le port et la douane…Voilà en quelque sorte l’ambiance qui règne au sein du port autonome de Conakry, où les opérateurs portuaires sont accusés de ne pas remplir leur part du contrat dans la gestion des flux de marchandises qui transitent par ce lieu stratégique.

Le ras-le-bol des chauffeurs de camions et des transitaires

«… Nous passons la nuit ici. Depuis cinq jours on n’a pas accès au port pour débarquer les produits. Or ce sont des produits périssables. On nous apprend que le deuxième scanner est en panne. D’où les retards. Mais ce n’est pas normal ! Nous perdons de l’argent, du temps et de l’énergie. Regardez tous ces camions ! Quand vont-ils entrer au port ? Ça fait des semaines que nous squattons ici au port. Cette souffrance perdure sans qu’il n’y ait une solution à l’horizon. On ne nous dit rien. La situation que nous vivons aujourd’hui dans ce port est insupportable, comparativement aux années antérieures. C’est du jamais vu », affirme Mory Doumbouya, chauffeur de camion No 4763-RC 2195 T, rencontré devant le port.

A côté de lui, un de ses collègues, très remonté, Gadhiri Diallo Yimbinring qui n’a pas caché sa colère, profite de notre micro pour « cracher » ses vérités : « Ce qui se passe actuellement au port autonome de Conakry est inacceptable, c’est même honteux pour notre pays. Nos dirigeants signent des contrats avec des sociétés incapables. Tout ceci à cause des pots de vin. Comment un port comme celui de Conakry peut-il fonctionner avec un seul scanner ? Et depuis la panne du deuxième scanner, aucun des responsables ne s’est levé pour y apporter une solution. Jusqu’ici cet appareil n’est pas réparé. Et nous en souffrons. Nous avons écrit à la direction du port, au ministère des Transports, mais nos courriers sont restés sans suite. Devant l’enfer que nous vivons, il n’y aucune réaction de la part des autorités. Et pourtant nous payons des taxes. C’est quel pays ? » S’exclame ce membre influent du syndicat des transporteurs.

Même son de cloche du côté des transitaires qui eux, payent le lourd tribut de ces désagréments causés par la panne du scanner et la lenteur dans le traitement des dossiers.

« Tout a changé ici au port. Mais négativement ! Depuis l’arrivée de Bolloré et de la société turque, Albayrak, on constate assez de problèmes. Beaucoup de confusion. On ne sait plus qui fait quoi. A cela, il faut ajouter une pile de formalités à remplir et de dossiers à fournir. Le circuit est devenu long. Ça fait combien de temps depuis que ce scanner est en panne ? Bientôt un an ! Pourquoi ne pas le réparer ? Nous sommes face à de multiples problèmes et cela nous fait perdre beaucoup d’argent. Les marchandises durent au port. Cela crée des sur-salines auxquels nous devront faire face », regrette Mohamed Dina Camara, un vieux transitaire croisé dans les escaliers de la direction des douanes qui se dit déçu de ce qui se passe au port.

Les entraves à la fluidité…

Le trafic du port de Conakry, tant en import qu’en export, est confronté à des goulots d’étranglement qui entravent sa fluidité. Or, la rapidité des opérations portuaires et des pré et poste-acheminements est un facteur de performance portuaires. Les chargeurs comptent sur la souplesse, la fiabilité, la régularité et la rapidité d’exécution accrues des transports. La performance d’un port, outre la puissance technique est liée à l’existence d’un réseau conséquent de voies de communication. C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons que l’Etat guinéen a fait appel au groupe français, Bolloré Transports et Logistics et la société turque, Albayrack.

Suite aux plaintes et aux lamentations des transporteurs et des transitaires, nous nous sommes rendus à l’intérieur du port. De notre enquête, il ressort que la logistique du port de Conakry connait de nombreux dysfonctionnements. Les installations sont défaillantes par endroits, le passage portuaire des marchandes manque de fluidité et leurs post-acheminements se déroulent difficilement. Ce mauvais fonctionnement qui cause le retard, déteint négativement sur la célérité des activités au port de Conakry. Bolloré se bat certes pour remplir sa part du contrat, mais l’enceinte du port étant exiguë pour absorber tout le flux de marchandises, cette société rencontre souvent des difficultés. Albayrack étant en période d’installation, elle n’est pas encore apte à faire face aux réalités. Dans l’enceinte du port, pour une observation directe de terrain, nous avons visité les sites où se déroulent les activités liées au travail portuaire des marchandises. En zone sous-douane, l’attention est portée sur les opérations de chargement et de déchargement des marchandises.  Ainsi, de notre observation, il ressort que le passage portuaire des marchandises est exposé à des contraintes de plusieurs ordres. Les procédures administratives et douanières devenues très complexes avec de fréquents embouteillages qui rendent difficile la circulation des camions dans la zone portuaire et péri portuaire. Même, le dispositif destiné à l’accueil et au traitement portuaire des navires et des marchandises au port est en proie à de nombreuses difficultés.

Aussi, le passage portuaire des marchandises implique l’intervention d’une multitude d’acteurs (autorités portuaires, douanes, chargeurs, inspecteurs phytosanitaires, consignataires, commissionnaires agrées en douane, manutentionnaires, acconiers). Ils sont toutefois éparpillés dans l’espace à Conakry et éloignés les uns des autres.

Nous avons aussi remarqué que les véhicules en attente de chargement ou déchargement stationnent aux abords des trottoirs, faute d’espace assez grands pour les recevoir en zone portuaire. Cette situation, aux dires de nos interlocuteurs, entraine une congestion des voies d’accès au port et l’encombrement des routes internes et environnants. Ces véhicules selon eux, sont constamment à l’origine de gros embouteillages qui peuvent durer plusieurs heures. Le retard qui en résulte s’avère pénalisant pour tous les opérateurs du secteur portuaire. Or, le temps est un facteur déterminant pour toute activité et un indicateur de performance pour juger de la compétitivité d’un port. Que l’on soit à Kénien ou à Madina et plus encore à Kaloum … Les queues interminables de vieux camions surchargés gèlent l’intégrité d’une ou plusieurs voies sur les kilomètres.

Au niveau du scanner, derrière la direction nationale des services des impôts, nous avons trouvé une queue interminable de remorques et de semi-remorques à containers en attente, encombrant la rue qui passent juste devant les services du Trésor Public et celle passant derrière le Palais présidentiel, Sékhoutoureya. Toutes les tentatives pour avoir accès à la zone qui abrite le scanner furent vaines. Les vigiles, sans doute informés la veille de notre passage, ont opposé un refus catégorique à notre demande. Mais de notre position, nous observons les passages lents et irréguliers des containers sous le scanner. Ce qui évidemment cause d’énormes retards voire même des arrêts de transports et la mise en léthargie de l’économie.

Les transporteurs et les transitaires pointés du doigt

A Bolloré, nous avons écrit à la direction générale pour rencontrer une personne ressource pour répondre à nos préoccupations, mais malheureusement on nous a fait savoir que le directeur général était en instance de voyage et le chargé de la communication absent du pays..Approché, un responsable qui nous a suppliés de ne pas le citer a accepté de s’entretenir avec nous en dehors des locaux. Interrogé sur l’insuffisance d’équipements au niveau de Bolloré, notre interlocuteur nous apprend que sa société est bel et bien équipée et remplit sa part du contrat. Il accuse plutôt les transporteurs qui refusent d’observer la discipline et l’ordre au port ainsi que les transitaires qui ne ratent aucune occasion pour tricher. « Bolloré n’a rien à voir avec les retards dont vous parlez. Cette société a rempli sa part de contrat. Tenez ! Bolloré a des équipements de dernières générations. Nous avons des équipements portiques de quai : des grues portiques, des grues mobiles et des RTG portiques de parc. Nous avons une capacité de stockage de containers pleins de près d’une quinzaine de mille EVP, une capacité annuelle théorique d’environ 800.000 EVP, des reackstackers. Nous travaillons avec un système d’exploitation du Terminal : OSCAR et des certifications : Qualité –ISO 9001, Environnement : -150 14001, santé et sécurité –OHSAS 18001, Free Pedestrian Yard. Il faut préciser que nous avons une opération de chargement et déchargement en continu. C’est-à-dire 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Comment peut-on accuser Bolloré ? Non soyons sérieux. Nous avons des engins de types performants spécialisés. Et à ces portiques sont comptés des grues de bord et mâts de charge. Et un portique peut traiter de 20 à 30 containers heures en moyenne », soutient-il avant d’accuser les transporteurs et les transitaires.

 « C’est le manque d’organisation des chauffeurs de camions. Vous savez, les transitaires profitent des retards. Ils négocient des sur-salines alors que leurs clients payent. Après ils empochent l’argent », déclare le travailleur de Bolloré.

A la direction d’Albayrack, on nous a appris dans les coulisses que les Turcs sont en train d’aménager un parc de 4,2 km pour les camions-remorques. Un parc qui pourra accueillir un nombre important de camions.

A la Direction du Port Autonome, notre courrier est encore dans le circuit. D’où aucun contact direct avec les autorités pour nous expliquer les causes de la situation qui prévaut actuellement sur ce site qualifié de poumons de l’économie guinéenne. Mais selon certaines indiscrétions les embouteillages des camions remorques et autres retards décriés ici et là sont causés par l’indiscipline des camionneurs qui ne veulent pas respecter les règles. On a aussi appris que le trafic a augmenté. Le Port Autonome de Conakry, ces dix dernières aurait connu une affluence. Le nombre de navires qui accostent dans notre port aurai doublé alors que sa capacité est dessous. Voilà pourquoi d’ailleurs l’arrivée de la Société Albayrack a été saluée. On nous promet tout de même de ce côté que dans quelques jours cette situation sera un lointain souvenir..