Dossier – La politisation à outrance des barrages en Guinée et leurs implications pour la desserte en électricité (3ème partie)

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Le paradoxe énergétique guinéen

L’instrumentalisation des projets de barrage hydroélectriques à des fins politico-personnelles par les leaders guinéens a empêché le pays de profiter effectivement de son vaste potentiel énergétique en vue d’atteindre l’autosuffisance énergétique et asseoir les bases de son industrialisation.  Malgré la propagande tape-à-l’oeil du gouvernement et les cris de satisfaction de partisans qui se contentent de peu, la Guinée continue de souffrir d’un déficit chronique d’énergie qui relève d’un paradoxe saisissant. La Guinée est à la fois riche en potentiel hydroélectrique et pauvre en production énergétique.

Grâce à ses 1.165 cours d’eau totalisant un potentiel de 6000 MW d’énergie hydraulique, la Guinée était destinée à être une puissance énergétique régionale.  Mais après plus de 60 ans d’Indépendance, le pays n’a pu développer que 2% de son potentiel hydroélectrique.  Son taux  d’accès au service énergétique demeure l’un des plus faibles d’Afrique (18,1% en moyenne, 47.8% en zone urbaine et 2% en zone rurale). Le bilan énergétique du pays est typique d’un pays arriéré : 78% de bois et charbon, 20% de produits pétroliers, et seulement 2% de production hydroélectrique. Les mieux servis en électricité sont les consommateurs urbains représentant 8% de la population, alors que le secteur rural est pratiquement oublié.  Au milieu des temps modernes du 21ème siècle, le bois et le charbon demeurent les principales sources d’énergie pour la majorité de la population guinéenne.

Lire : Dossier – Politique énergétique de la Guinée : L’arnaque des barrages de campagne électorale

Les conséquences de la paranoïa et l’incohérence au sommet de l’Etat   

L’échec énergétique et industriel de la Guinée pourrait être attribué à l’égocentrisme, l’obsession communiste, la paranoïa et les incohérences de son premier leader. Contrairement à la version de l’histoire véhiculée par les régimes successifs pour expliquer le retard du pays, l’attitude revancharde de la France au lendemain de l’indépendance avait joué un rôle beaucoup moindre. L’incohérence a joué un rôle plus déterminant. Sékou Touré voulait l’amitié des Américains, mais son coeur balançait vers les Russes. Il opte pour le neutralisme positif dans le discours, mais reste foncièrement pro-communiste dans ses actions. Il voulait ardemment réaliser Souapiti, mais réservait le projet à ses amis idéologiques. Il refuse d’abord l’offre d’aide américaine, mais au moment où les Russes s’apprêtaient à s’engager à réaliser Souapiti, il les accuse de complot et expulse leur ambassadeur. Quand les Américains essayent de le relancer, il se fâche et exige la fermeture du Centre Culturel Américain et ordonne l’arrêt de leur programme d’aide du « le Corps de la Paix ». Quand les Français reviennent à de meilleurs sentiments et lui tendent la main, il décide de rompre les relations diplomatiques avec eux.

La préférence du président Sékou Touré pour la voie socialiste de développement (en fait le communisme) ne s’explique que par l’idéologie aveugle. Les Russes n’avaient pas joué un rôle prépondérant dans l’indépendance du pays et n’avaient pas de relations particulières avec la Guinée. Par contre, les Américains s’étaient alliés aux Anglais pour mettre en échec le plan revanchard de De Gaulle (ancien président français) contre la Guinée  quand il s’est agit de reconnaître ce nouveau pays aux Nations Unies. Les Etats-Unis et leur alliée principal, l’Angleterre, craignant que la Guinée ne bascule dans le camp communiste, avaient fait le contrepoids de la France dès le lendemain de l’indépendance. La Reine d’Angleterre sera le premier chef d’Etat européen à recevoir le nouveau président guinéen. Le chef d’Etat allemand visitera le pays en 1962, sa première visite en Afrique. Sékou Touré sera le premier président de l’Afrique noire indépendante à être invité pour une visite d’Etat aux Etats-Unis. Les seuls qui l’avaient précédé furent Tubman du Liberia en 1954 (pays non colonisé), et le Roi Mohamed V du Maroc en 1957. Sékou Touré fut reçu par Eisenhower en personne en 1959 pour l’offrir l’aide des Etats-Unis. Durant la visite, il fera la connaissance d’un jeune sénateur du nom de John F. Kennedy, qui était fasciné par la Guinée. Kennedy traitera Sékou Touré comme un camarade de classe. Ils vont trinquer ensemble et même aller s’amuser au parc de Disneyland en Californie tout en discutant de projets de développement de la nouvelle nation. Le 8 novembre 1960, ce jeune sénateur de 43 ans sera le 35ème président des Etats-Unis. La Guinée a désormais un ami à la Maison-Blanche qui pourrait contrer toute politique déstabilisatrice et mesquine de la France.

Kennedy donne des directives à son administration pour assister la Guinée.  En 1962, il invite le président guinéen pour une visite d’Etat dans laquelle le projet Souapiti a été au menu des discussions.  Sékou Touré avouait d’ailleur que Kennedy était « son seul véritable ami dans le monde extérieur », mais sa paranoïa anti-impérialiste l’avait amené à refuser l’offre de la plus grande puissance économique et militaire du monde d’aider la Guinée à devenir une nation prospère. Kennedy qui s’accommodait des surenchères verbales pro-communistes du président guinéen, est malheureusement assassiné le 22 novembre 1963. Peu après, pour une affaire banale qui avait mené à la détention d’une délégation guinéenne à l’aéroport d’Accra, Sékou Touré crie au complot de la CIA pour le renverser (il soupçonne la CIA d’avoir renversé son ami Nkrumah au Ghana).  C’est la fin de l’idylle avec Washington. Deux ans plus tard, il accuse la France des mêmes intentions de le renverser et coupe les relations. Il compte désormais sur le Bloc Soviétique. Ce Bloc l’aide à raffermir son régime totalitaire, mais le développement du pays devra attendre. L’économie est sacrifiée à l’exigence idéologique, le parti unique prend la prééminence sur l’État et devient plus tard le parti-Etat. Conakry devient « Petit-Moscou » ; et le pays est inondé d’usines étatiques inefficaces. Moscou et les capitales du Bloc Soviétique deviennent la destination des étudiants boursiers, et le peu de Guinéens prospères s’accommodent de véhicules inopérants du Bloc (Moskovit, Volga, Skoda, Zil, Gaz, Maz, Karas). L’agriculture, première occupation du pays, est tuée à petits feux en imposants le sovkhozes et kolkhozes soviétiques.   

Les opportunités ratées des années 1960

Sékou Touré avait engagé la Guinée à faire l’économie de sa politique et non la politique de son économie. Cette orientation a joué un rôle significatif dans l’échec des efforts envers l’autosuffisance énergétique du pays.  Par exemple, durant les années 1960, quand la jeune nation s’était retrouvée dans le tourbillon d’une guerre froide qui faisait rage, les Américains avaient proposé à la Guinée de l’aider à développer son secteur  énergétique contre l’engagement du gouvernement guinéen de rester neutre.  

Cette proposition fera long feu. Au lieu d’adopter le pragmatisme, la neutralité et la prudence des pays voisins, Sékou Touré bascula la Guinée dans le radicalisme pro-communiste. Au moment fort de la guerre froide, il effectua une visite d’Etat à Moscou le 6 septembre 1960 pour recevoir de Leonid Brezhnev, président du Présidium du Soviet Suprême, la médaille de l’Ordre de Lénine, la plus haute distinction honorifique de l’Empire Soviétique. C’est la lune de miel avec les Russes et un message à l’Occident que la Guinée avait choisi son camp. Le 11 février 1961, Leonid Brezhnev est reçu à son tour en grande pompe en Guinée par Sékou Touré. La visite est conclue par des accords de coopération économique dont l’aménagement de Souapiti. A l’issue de la visite, les deux leaders s’entendent sur un communiqué qui flétrissait l’impérialisme occidental.

Inquiété par le penchant communiste de la Guinée et la possibilité d’un effet domino sur les pays africains nouvellement indépendants, l’administration du président John Kennedy courtisera le pays pour essayer de contrer les Russes. A cet effet, Kennedy mettra au point un vaste programme d’aide au développement destiné à faire de la Guinée une puissance économique régionale, mais à condition qu’elle observe la neutralité par rapport à la guerre froide entre Moscou et Washington.  L’ambassadeur Atwood, l’émissaire de Kennedy, sera dépêché à Conakry pour présenter la proposition de développer en priorité le barrage Souapiti en vue d’alimenter toute la Guinée en électricité.

Le 1er juillet 1961, le Secrétaire d’Etat Américain Dean Rusk, dans un mémorandum à son patron, John F. Kennedy, plaide le cas de la Guinée en ces termes : « Notre propre conviction est que le moment est venu pour nous de faire un effort vraiment sérieux pour aider Sékou Touré et son gouvernement afin de réduire la dépendance de la Guinée à l’égard du bloc soviétique et ramener ce pays quelque part près d’une ligne de véritable neutralisme ».  Le 10 octobre 1962, Kennedy invite Sékou Touré à la Maison-Blanche pour tabler sur l’aide à la Guinée. Kennedy lui-même a été un grand soutien du nationalisme africain et il s’est lié d’une amitié sincère avec Sékou Touré.  Mais celui-ci considère l’aide des impérialistes comme empoisonnée et préfère réserver le développement du Konkouré à ses amis communistes.

Pour narguer Kennedy, Sékou Touré fait une contre-proposition inattendue : il recommande à la grande puissance capitaliste d’oublier Souapiti, et de se focaliser sur le projet du petit barrage de Kinkon à Pita. Les Américains n’en reviennent pas et essayent de persuader le président guinéen que le barrage sur le fleuve Konkouré serait nettement plus avantageux pour l’avenir de la Guinée.  Mais Sékou Touré croit avoir une offre plus intéressante avec les Russes, et maintient sa position. Le Secrétaire d’Etat Dean Rusk explique la situation dans son mémo du 1er juillet 1961 au président Kennedy en ces termes : « Si le président Touré reste ferme sur la demande de construction d’un barrage à Kinkon, nous devrons peut-être accepter d’examiner ce nouveau projet, mais dans ce cas, nous indiquerions clairement que nous allons toujours poursuivre notre proposition pour Souapiti. En effet, comme indiqué dans le télégramme ci-joint, à moins que nous n’empêchions ainsi une prise de contrôle du Konkouré par l’URSS (Union des Républiques socialistes soviétiques), la présence et l’influence soviétiques en Guinée pourraient atteindre un point où nos propres objectifs deviennent lointains et peut-être même inaccessibles ».

Malgré que la contre-proposition des Américains était de faire non seulement le barrage de Kinkon, mais aussi celui de Souapiti, la paranoïa anti-impérialiste de Sékou Touré fera perdre cette opportunité développer le potentiel énergétique de la Guinée.  Après avoir frustré les efforts des Américains jusqu’à ce qu’ils abandonnent le projet de Souapiti, il se tourne alors vers les amis Russes qui lui présentent leur étude de faisabilité de l’aménagement du Konkouré le 15 novembre 1961. Mais entre temps, Sékou Touré invente un Énième complot imaginaire pour terroriser les Guinéens.  Cette fois-ci, il accuse ses amis communistes Russes d’être à la base du complot ! Il en profite pour arrêter les Guinéens qu’il voulait sacrifier. Le 16 décembre 1961, il déclare l’ambassadeur russe D. S. Solod persona non grata, l’expulse de la Guinée, et se brouille avec Leonid Brezhnev. C’est à ce point que les Américains décident que Sékou Touré avait la paranoïa et était peu intéressé au développement du barrage de Souapiti. A partir de ce moment, ils réorientent leurs efforts vers le Ghana et aident NKrumah du Ghana à réaliser pour son peuple le plus grand barrage de l’Afrique de l’Ouest (capacité équivalente a une fois et demie Souapiti et Kaleta réunis).  En fin de compte, Sékou Touré avait perdu sur les deux bords : il n’aura ni les Russes ni les Américains pour développer Souapiti. Ses efforts durant un quart de siècle pour développer le Konkouré se solderont par un cuisant échec. Il n’y aura aucun investissement dans un barrage d’envergure en Guinée. Heureusement que les camarades communistes de la Chine sont venus à la rescousse pour développer le petit barrage de Kinkon !

L’histoire se répète sous Alpha Condé

Plus d’un demi-siècle plus tard, Alpha Condé fait face aux mêmes défis énergétiques et utilise les mêmes approches idéologiques. Comme en 1960, il se préoccupe plus de conservation du pouvoir que de laisser un héritage économique durable.  Il se considère comme l’incarnation de la volonté du Peuple, car le Peuple c’est lui et lui c’est le Peuple. Pour expliquer le retard économique de la Guinée après 60 ans d’Indépendance, il  trouve des boucs émissaires. Il déclare à la presse que ce retard de la Guinée était dû aux actions de la France et de ses alliés après l’Indépendance.  Selon lui, la Guinée avait été mise en quarantaine, et il a fallu que l’Union Soviétique et la Chine viennent précipitamment pour remplacer les cadres et empêcher l’anéantissement de l’économie guinéenne.  En réalité, il n’y avait pas de sabotage systématique de l’impérialisme comme expliqué plus haut. L’Amérique, le pays qui était le leader incontesté du camp de l’Impérialisme, avait un faible pour la Guinée. Les deux pays avaient en commun l’expérience d’être colonisé et de lutter pour leur Indépendance.  L’Amérique s’était donc rangée du côté de la Guinée dans le différend qui ’opposait Sékou Touré à la France de De Gaulle durant les premières années d’indépendance.

Le régime d’Alpha Condé est certes de loin plus libéral et démocratique, mais les réflexes des années 1960 persistent.  Si hier les acteurs de la coopération étaient les Etats, ils sont maintenant des entreprises ou lobbyistes agissant pour le compte de leurs États. Si les amis étaient Russes hier, aujourd’hui ils sont les Chinois. Les partenaires à éviter hier et aujourd’hui sont les mêmes: les pays occidentaux ainsi que les institutions de Bretton Woods. La raison est que les relations officielles avec l’Occident sont soumises à des exigences économiques, sociales et environnementales qui ouvrent la porte à l’immixtion dans des questions de droits de l’homme.  La justification des choix hier comme aujourd’hui n’avait pas trait à la rentabilité économique et financière, mais à la préférence politique et personnelle du chef de l’Etat. Alpha Condé, comme Sékou Touré, a un faible pour ceux qui s’accommodent mieux de régimes qui ne se mêlent pas de questions de gouvernance ou de droits de l’homme. Il traîne aussi un ego démesuré qui influence souvent les grandes décisions économiques. Pour un rien, il avait arrêté un investissement de Vale-BSGR dans dans un chemin de fer transguinéen, fait rater le lancement du projet Simandou par sa décision de contrôler 51% des infrastructures de Simandou sans en avoir les fonds, attribué le port a ses amis…

Par rapport à Sékou Touré, Alpha Condé a eu le mérite d’avoir fait revivre le rêve du Konkouré et d’avoir réalisé deux ouvrages, même si leur efficacité et coût sont très discutables.  Malgré la moisson faible, les deux ouvrages réalisés sont instrumentalisés pour le culte de la personnalité.  Avant même que Kaleta ne soit réalisé, les partisans avaient commencé à chanter que le Professeur aurait réalisé en moins de deux ans le miracle que le colon et les pouvoirs successifs réunis n’avaient pas pu faire en 114 ans! L’obsession politique transforme toute réalisation ordinaire en un haut fait historique sans précédent pour magnifier le Professeur, comme au temps de Sékou Touré.  C’est le cas des promesses liées aux 700 millions de dollars de Rio Tinto, au PPTE, au nouveau Code Minier, a l’unicité des caisses, aux six milliards de Dubaï, aux 20 milliards de Chine, aux des milliards du Forum de Paris, des tablettes, et maintenant de l’électricité.

Lire aussi : Dossier – Politique énergétique de la Guinée : Les barrages de campagne d’Alpha Condé (2ème partie) 

Le grand gâchis !

Le décompte des montants engloutis entre 2011 et 2013 montre que le régime d’Alpha Condé a dépensé près d’un milliard de dollars au titre de la fourniture de l’électricité à Conakry.  Jamais le secteur de l’électricité en Guinée n’a connu d’injection de fonds aussi importants, pour avoir…. moins d’électricité qu’avant les investissements. Dans une démonstration monumentale d’incompétence et de mauvaise gouvernance, EDG (electricité de Guinée) était devenue la caisse noire pour les financement de mamaya du parti présidentiel durant le passage calamiteux du coordonnateur Abdoulaye Keita. Ces sommes faramineuses ont servi à doter certains chef-lieux de lampadaires solaires qui etaient presentes comme signe de de l’électrification des 29 préfectures et de  toutes les sous-préfectures du pays. Tout ceci n’a été qu’un feu de paille.

Après l’échec des efforts entre 2011-20113, Il a fallu contracter de nouvelles dettes de 2 milliards pour Kaleta et Souapiti. Donc au total, l’Etat guinéen s’est endetté à plus de 3 milliards de dollars dans le but d’améliorer la desserte en électricité.  Mais la moisson a été trop maigre au vu des montants engagés, sauf pour certains partisans du pouvoir qui préfèrent se voiler la face. Si l’objectif du chef de l’Etat était de résoudre efficacement le déficit énergétique de la Guinée, il s’y prend mal avec ses barrages saisonniers. Pour des montants similaires, les Sénégalais, les Ivoiriens, les Ghaneens ont eu beaucoup plus.  Conakry et les zones urbaines souffrent toujours de délestages, et les zones rurales sont peu ou pas servies. Les résultats décevants de la politique énergétique sont dus à un manque de vision, à des décisions trop hâtives, au manque de rigueur et de sérieux, et à l’opportunisme politique.

Les barrages et leurs zones d’ombre à éclaircir…

Puisque les décisions sont prises sans débat ou concertation, les Guinéens devraient se poser un certain nombre de questions sur les projets de barrage.  A cet effet, nous proposons à nos lecteurs des pistes de débat et réflexion sous la forme de questions détaillées ci-dessous :

Quelle est la base industrielle nationale qui sous-tend la rentabilité de ces barrages coûteux ?  

L’engouement pour la bauxite est une opportunité de créer une demande industrielle en privilégiant des projets intégrés bauxite-alumine-hydroélectricité-aluminium, comme le plan de Sékou Touré le prévoyait pour le Konkouré.  Malheureusement, le gouvernement de Condé a opté de construire les barrages d’abord sans se soucier de la question de rentabiliser de ceux-ci et assurer leur pérennité. La rentabilisation des barrages est forcément liée à la demande industrielle provenant du secteur minier, et celle-ci était estimée en tenant compte de la demande totale de capacité à environ 1,100 MW avant 2020, sur la base de la transformation locale des produits miniers.  Or 2020 arrive, et la demande industrielle n’a pas progressé. Le gouvernement est plutôt occupé à vendre la bauxite brute aux Chinois, Arabes et Russes, sans exiger la transformation locale. Les projets d’extraction de bauxite, en l’absence de transformation locale, n’exigent que des groupes électrogènes. La préoccupation de voir la Guinée emprunter à tour de bras des sommes colossales pour construire des barrages très coûteux a récemment amené les bailleurs de fonds à examiner l’implication du financement non-concessionnel sur le coût à long terme du kilowattheure. Leur étude a révélé que le coût du kilowattheure d’énergie hydraulique de Kaléta-Souapiti sera très élevé et se rapproche de plus en plus au coût de l’énergie thermique.  Autrement dit, la Guinée ne gagne pas en efficacité et coût en construisant des barrages si l’énergie produite par ces barrages coûterait presque qu’aussi chère que celle produite par les centrales thermiques.

Si la production des barrages est à exporter, comment assurer les besoins des Guinéens et quels sont les critères pour l’exportation d’énergie?

Le coût de l’électricité de ces barrages doit être à la portée du Guinéen. L’abonné guinéen typique est un consommateur Basse Tension (75% des abonnés payants) dont la capacité de paiement est d’environ 10 cts US par kilowattheure.  Mais le coût du service actuel est de 20 à 30 cts US le kilowattheure, ce qui fait que l’électricité des barrages aura un déficit de 10 à 20 cts que l’Etat doit subventionner. Puisque l’Etat ne va pas continuer à subventionner indéfiniment les abonnés, l’opérateur des barrages, la CWE devra vendre à perte aux abonnés guinéens. Pourtant la société CWE a une obligation commerciale de faire un profit et de rembourser une dette d’environ 2 milliards de dollars US. Ceci serait possible avec une clientèle industrielle capable de payer le tarif réel. Or les promesses d’usines d’alumine et d’aluminium tardent à se concrétiser, encore moins la transformation du fer en acier. Plutôt que d’avoir les problèmes d’insolvabilité de l’EDG, CWE est en train de miser sur l’exportation de l’énergie plutôt que de satisfaire la demande intérieure.  D’ailleurs elle compte mettre à profit les projets d’interconnexion de l’OMVS (organisation de la mise en valeur du fleuve Sénégal), l’OMVG (organisation de la mise en valeur du fleuve Gambie), la connexion avec le Liberia et la Sierra Leone-Guinée et le West Africa Power Pool. Les Guinéens n’accepteront pas que l’énergie des barrages soit exportée avant de satisfaire la demande intérieure. L’idée d’exporter l’électricité pour générer des devises est conforme à l’approche mercantiliste du régime. Au lieu de consentir des efforts vers l’autosuffisance énergétique, la Guinée se positionne en pays exportateur pour, dit-on, générer des devises. Le gouvernement mise sur le système d’echange d’energie electrique ouest africain rassemblant 14 pays de la sous-région pour exporter son électricité.  Malheureusement, la décision d’exporter de l’énergie semble être mue par des considérations politico-mercantilistes qui privilégient la rentrée de fonds et perpétuent la mauvaise gouvernance, comme ce fut le cas de la floraison de l’exportation chaotique de bauxite à Boké, les 700 millions de dollars de Rio, et le fiasco de 51% des infrastructures du Simandou. Les Guinéens devraient donc chercher à savoir la justification de l’exportation d’énergie alors que le pays peine à relever son taux d’accès à l’électricité.

Quel est le poids de la dette et quels sont les termes et les conditions de remboursement ?

Le surendettement pour des barrages calamiteux pose un risque énorme pour la Guinée. Pour le moment, le risque de surendettement progresse du stade modéré au stade élevé.  Si la Guinée s’endette à tour de bras pour des barrages qui ne s’accompagnent pas d’une industrialisation rapide, le poids de la dette par rapport au PIB (produit intérieur brut) ne sera pas soutenable.  Des milliards ont été engloutis dans l’électricité alors que le pays tarde toujours à entamer le genre de démarrage qu’on voit concrètement au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Ghana, et même au Mali et au Togo.  Ceci fait que la dette publique guinéenne s’approche dangereusement du seuil de surendettement. La marge de manoeuvre avant le point de surendettement se situe à quelques 600 millions de dollars. Le programme PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) avait donné une grande marge de manœuvre avec la réduction de la dette de 2,1  milliards de dollars US en 2012. Mais les dettes des barrages de Kaleta et de Souapiti ont suffit pour annuler la marge de manoeuvre issue de la réduction du PPTE, sans compter les autres fonds engloutis dans le secteur de l’énergie sans résultats palpables. En Guinée, la décision de contracter les dettes est laissée à la seule discrétion du président de la République.  C’est Alpha Condé qui négocie avec qui il veut et qui approuve les accords de dette sans opposition, sans contrôle parlementaire, et en toute opacité. La plupart des chefs d’Etat de la sous-région ont les mains liées et doivent se soumettre à un contrôle parlementaire. Par exemple, Mahamadou Issoufou du Niger qui était l’invité de marque d’Alpha Condé à l’inauguration de Kaleta, peine toujours avec les conditions de financement du barrage de Kandadji, mais doit s’y conformer ou faire face à des questions de la société civile, l’opposition, et l’Assemblée Nationale.  Faute de garde-fous démocratiques pour restreindre la liberté du président guinéen et s’assurer que les grosses dettes servent l’intérêt public à long terme et non des ambitions électoralistes à court termes, l’efficacité du financement des barrages reste toujours en deçà des attentes.

Sachant qu’en général le Guinéen n’aime pas payer l’électricité, et que les barrages doivent couvrir leurs coûts et rembourser la dette, quelles sont les réformes envisagées pour assurer l’efficacité du recouvrement des factures ?

La réforme du secteur de l’électricité passe par un changement de mentalité du consommateur guinéen. Le Guinéen a horreur de payer l’électricité.  Sur un parc de près de 270 000 abonnés, seulement environ 70 000 sont facturés. Le ministre de l’Energie, Taliby Sylla déplore surtout l’irresponsabilité du consommateur guinéen. « Sur 100 clients, 50 sont clandestins. Sur les 50 clients facturés, seulement 40 payent leurs factures », avait déclaré M. Sylla à la presse. L’Etat s’avère être aussi un consommateur délinquant. La dette de l’Etat envers EDG s’élevait à 160 millions USD en 2017, alors qu’EDG devrait 246 millions USD à ses fournisseurs.  Cette situation va perdurer à cause d’un cercle vicieux : l’Etat utilise la desserte en électricité à des fins électoralistes et est peu regardant sur le coût et l’efficacité du service ; le consommateur guinéen s’attend à l’électricité gratuite ou à un prix dérisoire, très en au-dessous du prix de revient ; l’Etat doit donc subventionner le service, mais a des difficultés de payer ; les fournisseurs, qui sont sans états d’âmes, cessent de vendre s’ils ne sont pas payés ; par conséquent, une bonne partie de la production est retirée du réseau (jusqu’au 100 mégawatts à Conakry), d’où les délestages fréquents.  

Quelles sont les mesures d’accompagnement pour assurer la rentabilité économique et commerciale de l’EDG?

La politisation de l’électricité a habitué les Guinéens à ne payer le courant, à commencer par l’administration. Depuis le temps de Lansana Conté, l’impossible réforme d’EDG a défié des titans du secteur. Au milieu des années 1990, Conté  avait essayé un affermage (location) à un consortium dirigé par Électricité de France (EDF) et Hydro Québec (HQ), les géants mondiaux du secteur. Cet arrangement avait échoué à cause du refus d’appliquer la vérité des prix sur les tarifs et de prendre des mesures draconiennes pour le recouvrement des factures. En 2001, EDG est revenue au secteur public et est graduellement devenu un dépotoir de fonctionnaires avec un ratio de 75 abonnés par agent. A son arrivée au pouvoir, Alpha Condé avait aggravé la politisation de l’EDG en transformant la boite en un nid pour ses militants et une caisse noire pour le financement occulte des activités de son parti.  Sous le passage du calamiteux Abdoulaye Keita, l’EDG a englouti environ 1 milliards de dollars sans améliorer d’un iota le problème de la desserte en électricité. Acculé par le désespoir de la population et les slogans de jeunes criant « EDG zéro, Alpha zéro » fréquents même dans ses fiefs, Alpha Condé a dû virer Abdoulaye Keita avec fracas. En juin 2015, il signe un accord de gestion de l’EDG avec Veolia qui va assurer la supervision technique et commerciale, la maintenance, et la gestion des finances et des ressources humaines. Mais même avec Viola, EDG n’est pas au bout de ses problèmes. En effet, la production thermique d’EDG coûte environ 40 cts USD au Kilowattheure mais le consommateur guinéen ne paye que 10 cts USD (pour ceux qui acceptent de payer). EDG est donc obligée d’appliquer le tarif qui aurait prévalu si Kaléta avait marché, c’est-à-dire environ 946 GNF ou 10 cts USD au Kilowattheure, bien que le coût de production soit quatre fois plus élevé.  Par conséquent, la différence de 30 cts par Kilowattheure doit être subventionnée par l’Etat qui est lui-même mauvais payeur. Incapable de faire face aux coûts de plus en plus onéreux de carburant pour les centrales thermiques, combiné au refus du Guinéen de payer l’électricité, EDG n’a pas d’autre option que d’accumuler des arriérés. En 2017, ces arriérés avoisinent 300 milliards GNF et le fournisseur Star Oil avait dû réduire ses approvisionnements pour forcer le gouvernement à épurer les arriérés.

Qu’est ce que l’Etat a promis comme garantie en cas de défaut de remboursement de la dette chinoise ?

La dette chinoise est à rembourser, même si le barrage échoue. En cas de défaut de remboursement de la dette, la Chine exige souvent à ses créanciers des garanties, sous la forme de cession d’actifs publics stratégiques plus importants.  Par exemple, en 2017, le Sri Lanka a été obligé de céder le port de Hambantota à des sociétés d’État chinoises avec un bail de 99 ans après un défaut sur un prêt d’infrastructure. Dans un cas similaire, le Pakistan a dû céder le port de Gwadar sur un bail de 40 ans dans le cadre d’un accord selon lequel le partenaire chinois conservait également 90% de ses revenus.  La Zambie est l’un des plus grands récipiendaires de prêts chinois pour les infrastructures contre les ressources (le volume des prêts a atteint près de 7 milliards de dollars). En cas de défaut de paiement, la Zambie doit céder à la Chine des biens publics stratégiques, tels que l’Aéroport International Kenneth Kaunda. L’Ethiopie, qui a aussi largement bénéficié des prêts de l’eximbank chinoise, est en train de plaider avec la Chine pour alléger le remboursement de la lourde dette que les régimes précédents ont contractés. Son premier ministre était récemment en Chine pour rééchelonner la dette de 3.3 milliards d’eximbank qui fut utilisée pour financer la ligne de chemin de fer reliant l’Ethiopie à Djibouti.  Le projet est achevé, mais les choses n’ont pas marché comme prévu. D’une part, le volume attendu pour le transport par chemin de fer ne s’est pas matérialisé, d’autre part les pannes d’électricité et les manifestations anti-régime dans la région de l’Afar ont perturbé le trafic ferroviaire. L’opération n’était plus rentable, mais la dette doit être remboursée. Ce scénario risque d’arriver avec les projets de barrages hydroélectriques si la Guinée n’y prend garde.

A suivre…

L’équipe de rédaction de Guinéenews©