Dossier – Les miniers en Guinée pour faire des profits pas pour la développer : L’État démissionnaire ?

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Dans sa rencontre du 26 février 2020 avec Kassory Fofana, Lionel Zinsou, ancien premier ministre du Bénin, faisait un étrange constat : « On est le seul continent où on peut faire de 5% à 7% de croissance, et on n’arrive pas à réduire la pauvreté. Il faut trouver des mécanismes pour ça ». Cette vérité est encore plus scandaleuse dans le cas de la Guinée où existent des mesures de la redistribution des richesses issues de l’exploitation minière.

Une croissance qui ne sert pas aux populations

Selon les données de l’ITIE (l’Initiative pour la transparence dans des industries extractives) et les travaux du NRGI (Institut sur la gouvernance des ressources naturelles), pour l’année 2016-2017, les revenus miniers de l’État ont connu une augmentation de plus 46%, ce qui représenterait 505 millions de dollars américains. En 2017, les revenus générés par le secteur extractif pour l’année 2017 totalisent un montant de 4548,2 milliards GNF. Les revenus des entreprises de l’Etat opérant dans le secteur extractif ont totalisé à la même année un montant de 315,3 milliards GNF.

De même, depuis 2014, la production de la bauxite suivrait une dynamique exponentielle, 70 millions en 2019 contre 16 millions en 2013) ; que les sociétés d’État SOGUIPAMI (société guinéenne de patrimoine minier) et ANAIM (agence nationale pour les infrastructures minières) ont enregistré une croissance de 11% de leurs revenus, s’établissant ainsi à 35 millions de dollars américains. Comment alors expliquer la persistance à l’échelle nationale de la pauvreté de masse, malgré la croissance enregistrée dans le domaine du secteur minier par exemple ? Pourquoi en plus de 60 ans d’indépendance, la société guinéenne ne dispose pas d’un filet de sécurité sociale ? Surtout, comment comprendre le recours permanent à l’aide internationale pour financer les différentes activités de l’État ou combler le déficit budgétaire ?  

La démission comme mode de gouvernance 

On pourrait répondre d’un trait : l’État guinéen n’assume pas ses fonctions régaliennes, estiment plusieurs observateurs. Pire, il a délégué aux compagnies étrangères et aux investisseurs les politiques liées à la justice sociale, conduisant ainsi les populations locales à croire que la responsabilité du développement économique et local est imputable aux entreprises minières. C’est suivant cette croyance que les populations de Fataya avaient exigé de l’Anglo-Gold Ashanti (SAG), Siguiri, en 2019, le bitumage de leur district conformément au principe d’un accord signé entre les deux parties en février de cette même année. Ayant opposé une fin de non-recevoir à cette demande, la compagnie a décidé de suspendre ces activités d’exploitation aurifère, rappelant la mésaventure des populations de Fria dans le cas de RusAl-Friguia (2012-2016)

Or, il faut savoir qu’aucun investisseur ne vient en Guinée pour les beaux yeux des Guinéens. Il vient pour faire des profits, c’est une théorie mondialement connue. Ne pas le savoir, c’est méconnaître les réalités du monde des affaires. De même, ce ne sont pas les compagnies minières qui développent un pays. Elles contribuent certes à la réalisation de certaines des infrastructures sociales de base (routes, centres de santé, écoles, forages, etc.) qui est une responsabilité sociétale, mais le développement du pays ou des collectivités locales relève du rôle régalien de l’État, là où celui-ci existe effectivement. C’est sa responsabilité et non celle des miniers puisque ceux-ci lui payent déjà les ristournes et les taxes. Mais lorsque ces ristournes sont détournées ou mal utilisées ou encore mal réparties aux populations, ce n’est point la faute des miniers. 

C’est d’ailleurs pour pallier ce déficit de la responsabilité sociale et problème du détournement des richesses que l’État a créé l’agence nationale pour le financement des collectivités (ANAFIC), le fonds de développement local (FODEL), etc., pour renverser cette tendance. Les fonds que ces agences reçoivent proviennent des 15% des ristournes que les entreprises minières payent à l’État. Ces fonds sont gérés sous l’approbation d’un conseil d’administration sont domiciliés directement à la banque centrale de la République de Guinée (BCRG) pour éviter la lourdeur administrative et faciliter les décaissements une fois que les marchés sont adjugés aux prestataires en vue réaliser les travaux en faveur des communautés. En plus, il y a l’agence nationale d’insertion économique et sociale (ANIES) qui est alimentée par le budget nationale sous forme de crédits normaux ajoutés au budget de la Présidence), de la Banque mondiale, de la BAD (la banque africaine de développement) et des Émirats Arabes Unis. Ces bailleurs accompagnent la Guinée à certains degrés pour que le projet soit couronné de succès : Budget national : 130 milliards GNF en 2020 ; Banque mondiale : 70 millions américains (2020-2024) ; BAD : 55 MUSD ; Émirats Arabes unis : 75 millions (fléchés sur la digitalisation). C’est donc à l’État que la population doit exiger des comptes et non les miniers. Question de redevabilité et d’imputabilité.

Mais dans un système politique où les mécanismes d’imputabilité sont inopérants, comment demander des comptes à l’État ? Comment alors savoir où vont les bénéfices tirés de l’exploitation des ressources nationales si la relation entre les gouvernants et les gouvernés est structurée par la déresponsabilisation ? Comment ne pas voir que l’incapacité à réduire la pauvreté tient en effet à la nature même du régime politique qui confisque au seul avantage des détenteurs du pouvoir les richesses nationales ?

Selon la politique à la guinéenne, seuls les détenteurs du pouvoir ont droit aux bénéfices tirés des richesses nationales. Le reste de la population, donc la grande majorité, c’est une autre histoire, une autre affaire, celle des ONG (organisations non gouvernementales), de l’aide extérieure et des organisations d’aide au développement. La majorité des Guinéens, ce n’est pas l’affaire de la politique en Guinée. Cette négation du peuple, c’est aussi l’histoire politique du pays. C’est peut être cette page sombre de l’histoire qu’il faut tourner si on veut que la croissance se traduise par une réduction de la pauvreté, et donc que l’État assume sa raison d’être : s’intéresser à sa population dans le vrai sens du mot.

Youssouf Boundou Sylla et Amadou Sadjo Barry pour Guinéenews©