Dossier – Politique énergétique : Options pour l’autosuffisance énergétique en Guinée (suite et fin)

mai 6, 2019 7:35

Dans cette dernière livraison de la série sur la politique énergétique, votre quotidien électronique Guinéenews© propose à ses lecteurs et aux décideurs politiques des pistes de solutions pour améliorer la desserte en électricité en Guinée.

Les articles de la série ont démontré que le défi de l’autosuffisance énergétique est le point le plus décevant de la gouvernance économique d’Alpha Condé. Malgré les annonces du gouvernement dans le cadre de la campagne pour le troisième mandat, l’amélioration de la desserte en électricité ne sera pas atteignable avec les barrages coûteux de Kaleta et de Souapiti. L’autosuffisance énergétique, socle du développement industriel et agricole nécessaire au décollage économique de la Guinée, n’a pas été la priorité de ces barrages.  Misant sur la patience et la résignation des Guinéens, le gouvernement a mis les besoins électoralistes devant la nécessité de remédier à la tristement célèbre réputation de Conakry comme la capitale la plus sombre d’Afrique. Pour ramener leur capitale côtière au niveau de desserte de villes enclavées comme Bamako, Ouagadougou et Niamey, les autorités guinéennes devraient se départir de l’approche opportuniste qui consiste à construire à la va-vite des barrages saisonniers et d’en faire un fonds de campagne. Les efforts du chef de l’Etat en faveur du secteur de  l’énergie sont certes louables, mais la tentation d’instrumentaliser les barrages pour des objectifs électoraux a mené à un gaspillage monumental de ressources pour des résultats assez médiocres. Nous proposons les pistes suivantes pour relever le défi de l’autosuffisance énergétique.

Lire ou relire : Dossier – Politique énergétique de la Guinée : L’arnaque des barrages de campagne électorale

  1. l’approche stratégique à long terme : le bel exemple du barrage d’Amaria

Alpha Condé a fait signer le 30 avril 2019 une convention de concession du barrage hydroélectrique d’Amaria avec la société chinoise TBEA Group. Ce barrage, avec une capacité de 300 MW, Amaria est le dernier du système de barrages sur le fleuve Konkouré. C’est le projet de barrage qui semble mieux structuré et qui fait moins de bruits de campagne.  L’attribution du concessionnaire est toujours le gré-à-gré, la formule prisée par Alpha Condé.  En revanche, l’avantage de ce barrage est qu’il n’occasionne aucun endettement coûteux de l’Etat. Contrairement au financement de Kaleta et Souapiti présenté comme un partenariat public privé (PPP), alors que l’Etat supporte plus de 2 milliards de dollars de dette, le barrage d’Amaria est le premier barrage PPP du pays. Le financement est structuré en BOT (Build, Operate and Transfer) qui n’alourdit pas la dette de la Guinée. La société TBEA construira à ses propres frais, exploitera le barrage et le transférera dans le patrimoine guinéen à la fin de la période de concession.  

Un autre aspect positif du barrage d’Amaria, est que contrairement à Kaleta et Souapiti qui sont des barrages de campagne électoralistes, les aspects de développement économique à long term et d’industrialisation de la Guinée ont été pris en compte. Le projet de barrage est un projet intégré qui comporte la centrale hydroélectrique, une usine d’oxyde d’aluminium, une usine d’aluminium électrolytique, les infrastructures associées (port en eau profonde d’une capacité de 70 000 tonnes), des routes, des centres d’affaires, le tourisme et l’administration.  

Amaria est donc le tout premier barrage qui s’aligne dans la vision du temps colonial et de celle de l’ère Sékou Touré, quand la Guinée ambitionnait de devenir un centre énergétique et un pôle industriel de transformation de la bauxite en produits de haute valeur ajoutée : produit intermédiaire (alumine) et final (aluminium) ainsi que la fabrication des industries locales à base d’aluminium.

  1. S’inspirer des exemples de réussite des pays africains dans la même sous-région

Au lieu de suivre la propagande officielle et se féliciter de résultats assez médiocres dans la desserte en électricité, les Guinéens gagneraient à comparer la performance d’Alpha Condé à celle de ses pairs dans d’autres pays africains qui se sont attaqués aux mêmes problèmes d’énergie durant la même période. Il est vrai que la comparaison avilit l’âne, mais les Guinéens ne doivent pas continuer à faire le nombrilisme tout en ignorant ce qui se passe autour d’eux.  C’est en se comparant à ses semblables et en émulant les bons exemples qu’on évolue. Il ne suffit pas de s’abreuver de la propagande officielle faisant croire que tout est mieux dans le meilleurs des mondes possibles en Guinée. Le pays peut et doit faire mieux. Voici quelques exemples de pays qui ont demandé et obtenu beaucoup plus de leurs gouvernements.

Le Ghana offre un exemple instructif pour la Guinée. Le Ghana a misé sur son potentiel hydroélectrique pour jeter les bases de son industrialisation, en commençant par le barrage d’Akosombo couplé avec une fonderie d’aluminium.  Dès son indépendance en 1957, le pays, sous le leadership du visionnaire Kwame Nkrumah avait élaboré une stratégie de l’électrification pour tous. Kwame N’Krumah était contemporain de Sékou Touré et travaillait la main dans la main avec lui.  Les deux présidents avaient même envisagé une union entre les deux pays et furent parmi les pères-fondateurs de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Mais si le nationalisme unissait N’Krumah et Touré, l’économie était une autre paire de manches. Pendant que Sékou Touré laminait les forces vives de la Guinée et abreuvait le peuple de discours anti-impérialistes, son meilleur ami Kwame N’Krumah, le chantre du socialisme africain, coopérait avec les puissances capitalistes (principalement les Etats-Unis et l’Angleterre) pour réaliser l’un des plus grands barrages du continent. Le barrage d’Akosombo sur la Volta avec sa fonderie d’Aluminium est construit en quatre ans (entre  1961 et 1965) pour la bagatelle de 260 millions de dollars US. Inauguré le 22 Janvier 1966, le barrage demeure la source principale d’énergie au Ghana avec une capacité presque égale à celle de la somme des quatre barrages du Konkouré (Garafiri, Kaléta, Souapiti et Amaria). Une merveille d’ingénierie, la construction du barrage a nécessité la création du plus grand lac artificiel du monde.

Mais le barrage ne fait pas de président à vie. D’ailleurs, Nkrumah est renversé le 24 février 1966, un mois après l’inauguration du grand barrage.  Il va se réfugier en Guinée, où il devient locataire de la villa Syli de Coléah jusqu’à sa mort le 27 avril Avril 1972. Sékou Touré organisera à son honneur de grandioses funérailles au Stade du 28 Septembre avant de retourner la dépouille mortelle du héros africain aux Ghanéens. Les successeurs de Nkrumah avaient continué la tradition de bâtisseur. Ils ont relevé le taux d’accès à l’électricité à 83% dont 91% en milieu urbain et 50% en milieu rural.  La différence de cheminent entre la Guinée et le Ghana est saisissante. A titre comparatif, l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir a coïncidé au début d’une crise historique d’électricité au Ghana. Les Ghanéens furent soumis aux délestages qu’ils appelaient railleusement « dumbor » (équivalent du « tour-tour » en Guinée). En moins de deux ans, le gouvernement du Ghana avait résolu la crise en attirant des producteurs indépendants et en lançant de nouvelles centrales à base de gas naturel. L’efficacité du gouvernement ghanéen à résoudre la crise d’électricité avait d’ailleurs créé un autre problème pour le pays : le surplus d’électricité. En effet, le Ghana s’est retrouvé avec plus d’électricité qu’il ne pouvait en consommer. C’est alors que le pays décide d’exporter le surplus d’électricité aux pays voisins (Togo, Benin, Burkina Faso et Côte d’Ivoire). Sous peu, le gouvernement  estime pouvoir exporter jusqu’à 1500 MW d’électricité, soit près de trois fois la capacité de Souapiti.

Le Cameroun est un autre exemple dont la Guinée devrait s’inspirer. Très tôt, le Cameroun a misé sur son potentiel hydroélectrique pour implanter une fonderie d’aluminium qui reposait sur les approvisionnements d’alumine de Fria.  L’année dernière, le pays a bouclé un financement classique pour un projet hydroélectrique de la taille de Souapiti. Le barrage de Nachtigal dont le financement fut bouclé en décembre 2018 est un vrai PPP qui a coûté beaucoup moins cher que Souapiti. Pour le financement, le gouvernement s’est tourné vers la filiale de la Banque mondiale, la SFI (société financière internationale) qui fait un apport de fonds propres de 70 millions de dollars, un prêt direct de 127 millions de dollars, et une syndication de prêts de 935 millions de dollars. La société de projet créée pour le financement n’engage le gouvernement qu’à 15%. Les autres partenaires du projet sont Electricite de France (40%), la SFI (20%), Africa50 (15%) et Stoa (10%).  Afin d’obtenir les meilleurs prix possibles, le projet a été soumis à un appel d’offres international qui avait attiré plusieurs consortiums dans les lots du gros oeuvre, la conception, les travaux d’ingénierie, et les études d’impact. Le coût total pour 420 MW plus une substation et 50 kilomètres de ligne de transmission a été de 1,3 milliards de dollars, comparé à 2 milliards pour Souapiti. En plus, la dette n’est pas une dette souveraine, mais une dette de banques commerciales au projet garanties par la MIGA, une agence de la Banque mondiale. A titre comparatif, la Guinée a contracté près de 2 milliards de dollars pour réaliser Kaleta et Souapiti.

Le Sénégal sous Macky Sall a fait évoluer la puissance totale du parc d’électricité  de 573 MW à 1264 MW (près de trois fois la capacité de Souapiti). Le taux d’accès avoisine les 60% (contre 18% pour la Guinée), dont 80% dans les villes et 40% en zones rurales. Macky Sall a positionné son pays pour devenir le leader des énergies vertes dans la sous-région. Après avoir lancé Synergy 2, le plus grand parc solaire d’Afrique, il enchaîne les réalisations avec plusieurs centrales solaires pour relever le taux d’électrification en milieu rural.  

La Côte d’Ivoire sous Alassane Ouattara se passe de commentaire.  Alors que Alpha Condé compte éblouir avec Souapiti et se vante d’avoir doublé la capacité énergétique de 200 à 400 MW, son homologue ivoirien est en train de doubler la production électrique de 2000 MW à 4000 MW avant 2020. Plutôt que d’exporter l’électricité, Ouattara tient fermement à réaliser l’électrification des quelques 8000 villages de plus de 500 habitants en 2020. En 2017, il avait fini 4 600 localités, et espère atteindre l’objectif avant 2020. Ensuite, il a investi 822 millions de dollars dans un projet de développement et de réhabilitation du réseau électrique (PRODERCI). Au Nord, à Korhogo, il favorise la construction par le privé de trois centrales solaires de plus de 100 MW de capacité. En même temps, il met en place un Programme Électricité pour tous (PEPT) pour favoriser l’accès de l’ensemble des populations à l’électricité.

3. Dépolitiser le secteur de l’énergie

Les décisions sur le secteur de l’énergie sont mues par le populisme et les campagnes électorales. En l’absence de transparence et de contre-pouvoirs effectifs pour influencer les décisions dans le sens des intérêts à long terme du pays, le Alpha Condé décide seul sur des questions engageant le pays pour le long terme.  Au sein du parti présidentiel, il n’y a pas de culture de débat. On suit aveuglément tout ce que le chef veut. A l’Assemblée Nationale, il n’a rien devant lui pour servir de garde-fou. La société civile et l’opposition sont laminées car le président de la république a trouvé la bonne formule pour faire taire toute critique.  Alpha Condé exploite la vénalité et le manque de conviction de l’élite guinéenne pour tuer le débat en encourageant la transhumance politique. Ainsi, à chaque occasion de débats contradictoires, les critiques sont aussitôt co-optés et rapprochés de la mangeoire avec des nominations fantaisistes.

Ceux qui n’ont pas encore eu d’opportunité de faire la transhumance sont plutôt préoccupés par des  questions électoralistes. Leur approche pour s’opposer est “ôte-toi que je m’y mette” et leur aspiration est soit d’avoir leur tour à la mangeoire, soit de contrôler la mangeoire. Pour la mouvance, les barrages servent plus à gagner les élections et garder la place à la mangeoire plutôt que de résoudre le problème d’électricité.  Les critères de viabilité technique et de rentabilité à long terme sont accessoires. L’approches est: construisons le barrage d’abord, à n’importe quel prix, et puis on verra par la suite. Le peuple a été trompé avec Garafiri, puis Kaleta et bientôt Souapiti. La fuite en avant qui consiste à promettre la fin du calvaire de l’électricité après chaque barrage électoral ne peut continuer indéfiniment.  La Guinée doit faire comme les autres pays et s’astreindre à la rigueur exigée pour construire un barrage économiquement et techniquement viable à long terme. Dans un match hypothétique sur la question de l’électricité en Guinée au deuxième mandat des trois présidents qui ont dirigé la Guinée, Alpha Condé serait un grand perdant.  

Dans un match avec le président Sékou Touré, Alpha Condé perd par le score sans appel de trois buts à zéro. Sékou Touré n’avait pas réussi à construire les barrages du Konkouré mais avait poursuivi la vision coloniale de lier les barrages à l’industrialisation de la Guinée. Le régime de Touré cherchait à développer le projet Konkouré pour alimenter l’industrie de la bauxite à Boké et à Fria et à aménager le site de Koukoutamba sur le Bafing à Tougué pour servir l’exploitation des bauxites de Dabola-Tougué et alimenter les villes de Dinguiraye, Siguiri, Labé, Kouroussa et Faranah. Ces projets n’avaient pas abouti, mais le régime arrivait à fournir l’électricité minimale à la plupart du pays et l’obscurité légendaire de Conakry n’est apparue que vers la fin de son règne. Le bilan du régime de Sékou Touré en matière de desserte minimale d’électricité est de loin supérieur aux régimes qui l’ont succédé. Avec l’aide des Chinois, il avait construit le barrage de Kinkon à Pita, et cet ouvrage alimente Pita, Labé, Dalaba et Mamou. Un autre barrage sur le Tinkisso près de Dabola alimente Dabola et Faranah.  Les villes de Conakry et Kindia dépendaient de la production du barrage des Grandes Chutes ainsi que des stations thermiques et le reste du pays était alimenté par de petits générateurs diesel. Les villes de Kankan, Siguiri, Gaoual, Boké et Sangarédi étaient électrifiées par des stations thermiques.

Dans un match avec le président Lansana Conté, Alpha Condé perd par un but à zéro à la première mi-temps (premier mandat), mais réussi éventuellement à faire match nul à la deuxième mi-temps (deuxième mandat) en ramenant la desserte de Conakry au niveau du “tour-tour” de Conté. Sur la base de ce résultat, Alpha s’apprête à demander à l’arbitre (son peuple) de prolonger le match avec une “troisième mi-temps” en dehors du temps réglementaire pour chercher à marquer des buts de rattrapage. Il faut reconnaître que Lansana Conté avait fourni des efforts importants, jusqu’à la fin de son deuxième mandat. En dépit du barrage électoral et calamiteux de Garafiri, il avait réalisé la réhabilitation de Tombo I (24 mégawatts), la construction de Tombo III (33 mégawatts), et la réfection du réseau de distribution de Conakry, tout en augmentant la disponibilité de centrales thermiques de 50 % à 80 % entre 1994 et 1999. Il avait aussi négocié avec les Chinois la construction des barrages de Kaleta et Souapiti. Alpha Condé n’a fait que reprendre les projets à son compte. Sur la base de ce résultat, il veut faire croire à une révolution de l’électricité en Guinée, alors que c’est loin d’être le cas.

  1. Introduire la rigueur dans la prise de décision en tenant compte des recommandations des études techniques et économiques et diversifier les sources d’énergie renouvelable

La production d’une centrale hydroélectrique est fonction d’un certain nombre de facteurs dont le débit du cours d’eau,  l’accélération de la gravité, la hauteur du barrage, la densité de l’eau, et l’efficacité des turbines. Le débit du Konkouré varie extrêmement selon la saison.  Les extrêmes sont de 500 à 800 mètres cubes par seconde en pleine saison des pluies (mois d’août) et 0,055 mètres cube par seconde en pleine saison sèche (mois de mars).  Par conséquent, le plus gros risque d’un barrage sur le fleuve Konkouré est le changement de débit dû aux fluctuations saisonnières et au réchauffement climatique. Une petite variation du débit du fleuve peut perturber la desserte en électricité. Des études ont démontré qu’avec le changement climatique, une augmentation de température de 2 degrés pourrait réduire la pluviométrie de 10% et occasionner une réduction de 40% du débit qui à son tour aura un effet plus prononcé sur le rythme de production d’énergie. Pour éviter des barrages saisonniers, le plan de développement doit tenir compte des variations de débit et prévoir de barrages régulateurs.

En plus des barrages régulateurs, le gouvernement devrait aussi privilégier l’énergie solaire et l’énergie éolienne, surtout en milieu rural. La Guinée jouit d’une radiation solaire moyenne de 4,8 kWh/m2/jour. La  durée annuelle moyenne d’ensoleillement est de 2000 heures à Conakry et 2700 heures à Kankan. Ce potentiel peut produire des centaines mégawattheures d’électricité pour les ménages et les petites industries. De plus, le potentiel éolien consiste en un gisement éolien dont la moyenne annuelle de la vitesse du vent varie entre 2 et 4 m/s.

Lire ou relire aussi : Dossier – Politique énergétique de la Guinée : Les barrages de campagne d’Alpha Condé (2ème partie)

  1.  Adapter  la politique minière aux besoins de développement des ressources énergétiques

Une politique minière intelligente pourrait amener les promoteurs de projets de bauxite à s’intéresser au secteur de l’énergie puisque la Guinée est richement dotée en bauxite et en ressources hydroélectriques. La fabrication de l’aluminium par le procédé Hall-Héroult se fait par réduction électrolytique de l’alumine, c’est-à-dire la séparation entre les  deux atomes d’aluminium des trois atomes d’oxygène dans la molécule d’alumine (Al2O3). Cette séparation exige des températures de l’ordre de 950 degrés celsius et il faut en moyenne 15.000 kilowattheures d’électricité pour produire une tonne d’aluminium.  

A cause de la myopie de son leadership, la Guinée n’a pas su profiter de son double avantage d’être à la fois la « Mecque » de la bauxite (la matière première pour l’aluminium) et le Château d’eau de l’Afrique occidentale.  Quand on sait que la capacité moyenne d’une fonderie d’aluminium se situe autour de 200 000 tonnes, la Guinée peut créer l’offre et la demande industrielle pour 3 millions de kilowattheures juste pour transformer la poudre d’alumine en lingots d’aluminium, comme le font le Ghana, le Cameroun, le Mozambique et l’Afrique du Sud pourtant de loin moins nantis en bauxite. La Guinée a le potentiel hydroélectrique pour l’implantation d’une industrie de l’aluminium, mais le régime d’Alpha Condé n’a pas fait de la transformation locale de la bauxite une priorité de sa politique minière.  

  1.  Oeuvrer pour une coopération stratégique avec la Chine officielle, pas seulement ses entreprises

L’intérêt de la Chine est une opportunité stratégique, mais le gouvernement a opté pour le mercantilisme court-termiste. Pour les pays qui ont choisi une coopération stratégique, la Chine est un facteur de modernisation et de transformation. Par exemple, en juillet 2018, Xi Jinping a fait une tournée en Afrique.  Il a visité les pays où la Chine a des intérêts stratégiques, notamment le Rwanda en Afrique Centrale, le Sénégal en Afrique de l’Ouest, et l’Afrique du Sud. Il avait royalement ignoré la Guinée, et préféré aller au pays voisin chez Macky Sall pour annoncer d’importants investissements dans le réseau électrique de Dakar, sans compter le financement de grands joyaux architecturaux comme le musée de la civilisation noire et du grand théâtre national. Pourtant, en Guinée, le régime faisait croire à des relations stratégiques particulières avec la Chine, avec des effets d’annonces de 20 milliards de dollars de soi-disant investissements qui restent toujours invisibles même si la réfection de certaines routes est lancée.

En Guinée, les pontes du régime font plutôt des transactions privées opaques avec des sociétés chinoises de second rang, notamment des acheteurs de bauxites ou des entrepreneurs de barrages hydro-électriques. Il n’y a pas d’alliance stratégique avec l’Etat chinois. Pour preuve, les relations avec la Chine ne sont visibles que dans l’extraction de la bauxite et le petit négoce. A part des hôtels privés, la citée privée Plaza Diamond, il n’y a pas de réalisations publiques visibles de la Chine si on fait exception du Stade de Nongo, toujours inopérant. Nous sommes loin du temps de Sékou Touré, où les relations avec la Chine se voyaient avec le somptueux Palais du Peuple, le Cinéma 8 Novembre, le barrage Kinkon, l’hôpital sino-guinéen, les bourses d’Études, l’agriculture. Ailleurs en Afrique, la Chine est mise à contribution pour financer des projets stratégiques intégrés. En Côte d’Ivoire, la Chine va financer une centrale de charbon de plus de 700 MW (plus que Kaleta et Souapiti réunis), le parc industriel textile, et un port sec pour desservir les pays enclavés du Niger, du Mali et du Burkina Faso. L’autoroute Abidjan-Grand Bassam, un joyau de modernisme est l’œuvre des Chinois. Au moment où la Guinée brade sa bauxite aux Chinois et tâtonne sur son fer, le Ghana est en train de pactiser avec les Chinois pour créer une filière bauxite-alumine-aluminium et une filière minerais de fer-aciérie.  

  1.  Eviter le mercantilisme, le surendettement, et la tentation d’instrumentaliser l’aide chinoise à des fins électoralistes

La Chine est une aubaine pour les politiciens en mal de popularité et de résultats qui veulent s’éterniser au pouvoir.   Pour les pays où les dirigeant utilisent la Chine comme un moyen de se pérenniser au pouvoir, l’échec est total. Que ce soit au Soudan où la Chine a soutenu à bout de bras le régime despotique d’Omar Al-Bashir (qui vient de tomber), en RDC où Kabila s’est offert un prêt de ressources contre infrastructures de 9 milliards de dollars US, au Zimbabwe où Mugabe a tenu aussi longtemps qu’il a pu grâce à la Chine, la coopération chinoise de nos jours est détournée au profit des intérêts personnels et politiques du régime en place.  Mamadou Tanja du Niger avait utilisé des projets chinois pour justifier une modification de la Constitution en vue d’un troisième mandat, jusqu’à ce que la rage populaire et les éléments de l’armée l’éjectent et rétablissent l’ordre constitutionnel.

L’approche du régime d’Alpha Condé est de tisser des rapports personnels et souvent mercantiles avec des acteurs influents, des lobbyistes, et des responsables de sociétés. Ainsi, les acteurs de la Françafrique sont plus sollicités que les acteurs officiels dans le gouvernement français. Tony Blair et George Soros furent les lobbyistes du régime en Angleterre et aux Etats-Unis, et Deripaskas fut le lien avec la Russie. De même, les relations avec les Chinois n’obéissent pas à un cadre stratégique gagnant-gagnant. Elles sont réduites à de simples relations commerciales avec des entités chinoises qui sont à la recherche de possibilités rentables, notamment dans la bauxite et la construction de barrages.  Pékin laisse faire, car dans les pays à haut risque comme la Guinée, l’Etat chinois semble attacher plus d’importance à l’acquisition d’actifs stratégiques que le remboursement de sa dette. Pour cela, la Chine privilégie d’abord des prêts faciles de montants très importants, au lieu de se constituer en investisseur et apporter le capital-risque. Or, le prêt aux Etats doit être remboursé forcément, alors que l’investissement de fonds propres dans un projet est un risque calculé qui n’engage que l’investisseur. Le mérite d’Alpha Condé a été de marchander avec la société chinoise CWE pour construire des barrages qui permettent de doubler théoriquement la capacité de production de 240 MW à 450 MW et de lancer Souapiti (450 MW).  Mais cet effort a été onéreux et ne résout toujours pas la pauvreté énergétique du pays de manière pérenne. Comme le cas du Congo Brazzaville vient de le démontrer, les prêts chinois mènent facilement au surendettement. Le pays vient de solliciter la protection du Fonds Monétaire International (FMI) qui va imposer des conditions strictes au gouvernement contre l’offre de secourir le pays contre un éventuel défaut de paiement de la dette chinoise. Le secours du FMI est attendu d’ici la fin juin. Paradoxalement, le président congolais Sassou Nguesso, qui préfère les prêts chinois faciles comme son ami Alpha Condé en Guinée, risque de remettre le pays dans les griffes du FMI qu’il croyait éviter.

Lire ou relire également : Dossier – La politisation à outrance des barrages en Guinée et leurs implications pour la desserte en électricité (3ème partie)

Conclusion

Sous le règne d’Alpha Condé, il y a eu d’énormes ressources investies pour l’amélioration de la desserte en milieu urbain, mais les résultats sont trop insuffisants au regard du potentiel dont regorge le pays. Certes, il y a certains Guinéens qui sont déjà aux anges avec le retour du “tour-tour” des pires moments du temps de Conté et qui traitent Alpha Condé comme un héros de l’électricité.  Mais par rapport à ce qui aurait pu et dû être fait avec les sommes colossales englouties, la politique de l’électricité a été un échec, du moins pour l’instant.

Il faut aussi noter que si le modèle chinois de développement des infrastructures a été une bonne chose pour la Guinée depuis l’Indépendance, l’approche mercantiliste actuelle de PPP chinois s’avère très onéreuse et incertaine. Durant les années 1960, la coopération chinoise avait réalisé des micro-barrages dans plusieurs localités du pays, et même des petits barrages qui alimentent des villes comme Dabola, Pita et Labé.  

Au cours des 10 dernières années, la coopération chinoise est devenue beaucoup plus mercantile, basée sur le nouveau modèle chinois de ressources contre infrastructure, ou de prêts (qui sont à rembourser) plutôt que d’aide bilatérale ou d’investissements significatifs dans le secteur de l’énergie.  Malheureusement, à ce jour l’expérience de plusieurs pays africains montre que les avantages escomptés des modèles “resource contre infrastrure” ne se matérialisent pas pour les raisons suivantes : (i) en raison du manque de concurrence (arrangements gré à gré), les projets d’infrastructure promis peuvent coûter plus cher que si des instruments de financement traditionnels étaient utilisés ; (ii) les ressources minières données en échange ne sont pas correctement évaluées et il est donc impossible de connaître exactement les coûts d’opportunité ; (iii) il y a eu des problèmes de normes de qualité avec l’infrastructure livrée ; iv) les conditions de remboursement sont lourdes et transfèrent parfois tous les risques financiers liés aux fluctuations des prix des produits de base au gouvernement hôte ; et (v) en raison du manque de transparence, ces accords tendent à faire le jeu de politiciens en manque de résultats et perpétuent la mauvaise gouvernance politique et économique. Plutôt que de catalyser une croissance généralisée, les grands accords d’infrastructures contre les ressources minières n’ont pas produit les avantages escomptés.

L’équipe de rédaction de Guinéenews©.