Dossier-Stages dans les banques en Guinée : cette galère silencieuse qui ruine la vie des jeunes

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Trouver un emploi aujourd’hui en Guinée relève quasiment du miracle. C’est pourquoi tous les étudiants sortis des universités et autres grandes écoles cherchent des stages pour se faire une expérience professionnelle. Une aubaine pour les banques privées, pour les jeunes, mais aussi, une porte ouverte aux abus au nom de l’emploi, selon plusieurs témoignages.

Après les études, combien sont-ils à errer à la recherche d’un stage ? Soit pour valider un diplôme, soit pour se faire une expérience professionnelle. Ces jeunes gens, prêts à tout pour avoir un emploi après plusieurs années de galère scolaire et universitaire, ne voient pas tous le bout du tunnel quand ils ont enfin l’opportunité de réaliser un stage.

Partis généralement pour un délai de trois mois voire six, les stages peuvent durer plus de dix mois sans que le stagiaire ne voit une quelconque régularisation à l’horizon. Durant tout ce temps, il devra assurer son transport, sa nourriture quotidienne sur le site du stage, parfois même son outil de travail. L’espoir faisant vivre, ces novices espèrent une embauche ou tout au moins une convention et Contrat à Durée Déterminée (CDD) avec une rémunération substantielle. Pour cette raison, ils s’accrochent et acceptent toutes sortes de servitudes qui leurs sont imposées. Un Bac + 4 se transforme souvent en coursier, un titulaire de Master devient le serveur de café dans certaines entreprises. Ils arrivent avant tout le monde et referment le bureau le soir dans l’indifférence générale. Venus apprendre, c’est à un désapprentissage qu’ils ont droit. Puisque peu d’entre eux sont affectés effectivement à la tâche pour laquelle ils ont été cooptés. Et lorsqu’ils exercent le métier qu’ils ont appris, il leur revient d’effectuer tout le boulot à la place des titulaires. Cette galère silencieuse devient aussi un calvaire pour les jeunes filles, qui, on peut aisément le deviner, deviennent des proies faciles pour les amateurs du droit de cuissage.

Frustrations, désillusions, rêves brisés, absence de protection et de convention préalable, ces « irrégularités » qui ruinent la vie de nombreux stagiaires

 Selon les témoignages recueillis, dans plusieurs entreprises de la place, les stages vont jusqu’à onze mois et s’effectuent sans aucune convention au préalable. On libère les stagiaires après ces onze mois et on les rappelle quelques temps après pour travailler dans les mêmes conditions sans aucun bout de papier signé ne serait-ce que pour marquer le passage du stagiaire. « J’ai été stagiaire à Ecobank de septembre 2019 au mois de juin 2020. Après ma formation, j’ai été sur le terrain où j’ai eu à faire mes preuves. Malheureusement, j’ai été libérée après onze mois de stage… C’est frustrant ! On s’est débarrassé de moi comme si je n’ai jamais été utile pour la banque. Les responsables d’Ecobank ont cette habitude de se séparer des stagiaires après onze mois, et les rappeler pour les faire travailler à nouveau avec toujours le statut de stagiaire. Il est rare de voir un stagiaire faire 12 mois et être embauché. Et même si tu fais les douze mois, pour être embauché, il faut avoir recours au cabinet d’Intérim qui a un contrat avec la banque. Tu n’es pas embauché directement. C’est avec le cabinet d’Intérim on signe le contrat et non avec la banque, pour celui qui a la chance d’être retenu », témoigne dame DS, une ancienne stagiaire d’Ecobank remerciée après onze mois de loyaux services rendus.

Pour DK, un autre stagiaire libéré après dix mois et rappelé : « c’est un peu difficile de se retrouver dans le quartier après que tout le monde t’ait vu, respecté comme banquier. Lorsque la décision de me libérer est tombée, j’ai été supplié le directeur des ressources humaines afin qu’on m’autorise à travailler même contre rien. Pourvu que je m’habille et on me voit entrer et sortir de la banque. Mais bon, j’ai été rappelé. Et je continue à travailler comme stagiaire. C’est dommage, mais que faire ? » Détenteur d’un master en économie, il travaille depuis vingt mois (avec discontinuité) pour Ecobank, sans être embauché jusqu’ici. Et pourtant que de rêves ! Après tous ces mois de stages, il a rêvé de décrocher un emploi à temps plein dans la banque. « Le travail au sein de cette banque est intéressant, mais il n’est pas sûr d’être embauché », explique-t-il. « Dix mois dans telle agence, dix autres mois à l’agence principale. Souvent, je me crois dans un cercle vicieux », dira-t-il.

Cette situation des stagiaires est souvent défendue par certaines bonnes volontés au sein de la banque. FaB, détentrice d’un master en relations internationales, ancienne employée d’Ecobank soutient avoir mené une « lutte » pour régulariser à temps la situation des stagiaires. « C’est la dernière banque où j’ai été employée, les stagiaires étaient ceux qui travaillaient le plus longtemps. J’ai lutté pour qu’on régularise la situation. Mais hélas ! Je n’ai pas été écoutée », explique notre interlocutrice.  « Notre service comptait environ 5 à 8 stagiaires qui se tapaient tout le boulot », reconnait-elle.

Sans conventions et n’étant pas comptabilisés dans les effectifs des banques, les stagiaires ne sont officiellement pas protégés. Ceux qui sont rappelés au terme des dix ou onze mois, très souvent déchantent. Lorsqu’ils reprennent du service, ils ne peuvent se prévaloir du droit qui oblige l’employeur à embaucher le stagiaire après un renouvèlement du stage de plus de six mois.

Les mises au point du Responsable des Ressources humaines de Ecobank

 A Ecobank où nous nous sommes rendus, on nous apprend que c’est la seule banque qui donne plus d’opportunités aux jeunes sortis des universités et des grandes écoles : « dans l’histoire bancaire en Guinée, il n’y a pas une banque qui donne des opportunités aux jeunes diplômés sortis des universités comme Ecobank. Nous avons une politique, celle qui consiste à rechercher des talents, les former et les embaucher. Aucune banque sur la place ne pratique cette politique…Voilà pourquoi d’ailleurs on nous qualifie d’« Ecole-Banque »…Parce que nous avons opté pour la formation des jeunes. Nous en avons fait une tradition », dira Ibrahima Sory Yansane, le Directeur des Ressources Humaines d’Ecobank avant de reconnaitre que la banque forme, certes, mais ne peut pas employer tous les stagiaires « quelle que soit notre volonté, on ne peut pas embaucher tout le monde ! D’ailleurs, il y a un processus à suivre… Je suis heureux d’apprendre que nous formons les gens qui travaillent avec nous et que nous libérons au terme de la période du stage. Nous sommes en règles vis-à-vis du nouveau code de travail qui date de 2014. Ce code dit bien qu’aucun stagiaire ne doit dépasser 12 mois. Cependant, il peut être rappelé trois mois après son départ si besoin il y a. Nous sommes procéduriers du code », insiste le Directeur des Ressources Humaines.

Comment Ecobank recrute les stagiaires ?

 Concernant les aller et retour des stagiaires, le patron des ressources humaines nous apprendra qu’il existe à Ecobank une base de données où tous les bons stagiaires sont répertoriés. « Tous les bons stagiaires sont dans nos bases de données. On les fait appel quand il y a un besoin. En cas de congé d’une caissière par exemple, on fait appel à un stagiaire pour combler le vide… Mais hélas ! On ne peut pas prendre tout le monde… Il y avait un moment, j’avais 180 stagiaires. Pouvait-on les utiliser tous ? Le stage a un début et une fin ! », tranche Ibrahima Sory Yansané avant de revenir sur le cas du cabinet d’embauche par lequel passent tous ceux qui doivent travailler à Ecobank.  « C’est la règle ! C’est dans le code de travail ! Il faut forcément passer par un cabinet », dira-t-il avant de conclure que sa banque traite bien les stagiaires et les accompagnent parfois. Selon lui, Ecobank a formé la quasi-totalité des agents et mêmes certains responsables qui évoluent dans les autres banques de la place : « la plupart des agents qui travaillent dans les autres banques, ont été formés par nous. Mais, nous comprenons ces stagiaires qui se plaignent. C’est humain. J’ai été stagiaire et subi le même sort. Je connais ce que ça fait de commencer dans une banque et se retrouver à la maison du jour au lendemain », conclut-il.

Rappel des stagiaires libérés : Ecobank est-elle en train de maquiller une fraude ?

C’est vrai, à écouter le DRH d’Ecobank, on retient que cette banque est formatrice de la plupart des agents qui évoluent sur le terrain. Pourtant, le fait de libérer les stagiaires et les rappeler ensuite pour les faire travailler avec le même statut est désapprouvé par certains spécialistes du code travail. Ces derniers pensent que c’est de la fraude pour contourner le contrat à durée indéterminée (CDI) avec l’employé.

En tout cas, pour le juriste Karamo Mady Camara, c’est de la fraude si un tel cas se pratique dans une entreprise. Car pour lui, tout stage s’étendant au-delà de sa période maximale légale est réputé être un contrat à durée indéterminée. Donc il est inadmissible, selon ses dires, de cumuler les stages.

Une enquête de Louis Célestin