Embouteillages à Conakry: à la découverte d’un groupe d’adeptes invétérés, les vendeurs à la sauvette

juin 8, 2019 12:40

Les souvenirs de ce premier contact avec cette réalité de vente dans la rue nous remontent encore à la mémoire. Ils datent d’il y a bien longtemps, en fin des années 1980.  Après une longue absence, nous étions de retour à Conakry. A l’époque, la circulation n’était pas aussi dense que maintenant, non plus, les adeptes de cette façon de commercer n’étaient pas légion. Mais le phénomène avait quand même germé, quoique circonscrit en de rares endroits de la capitale.

Ce premier jour donc, dans l’après-midi, nous étions pris dans le flot de la circulation, sur le chemin de retour à la maison, après une journée de travail harassante. En surnombre, dans une voiture d’un certain âge et pas très rassurante, nous étions bien à l’étroit, la morphologie de certains d’entre nous dépassant de loin la moyenne habituelle. Il régnait un calme plat dans le véhicule. Aucun échange entre passagers, aucune animation pendant le trajet. Jérémiades, récriminations et sujets de conversation variés sont pourtant une   caractéristique du transport en commun. Mais personne ne semblait porté à la discussion. Aucune hostilité pour l’inconfort qu’on voudrait toujours imputer au voisin qui refuse de se pousser pour faire de la place ; point de potins à échanger ; pas de débats autour de l’actualité dans la cité. Le seul et unique désir cogité en silence par chacun, semble être le retour rapide à la maison pour jouir d’un paisible repos et des joies de la famille. Une telle aspiration ne doit en aucun cas souffrir d’être contrariée. Dans un quorum silencieux, nous l’espérions tous, de tout cœur.

Hélas, c’était sans compter avec le désenchantement qui nous attendait quelques encablures plus loin… A l’orée du carrefour que nous abordions, des voix multiples et stridentes se font subitement entendre.  « Patron ! taamii, biscuits, kouwour walan, tapis, woto parfum, album photo, bloc note, pomme, lééfoouré greffé, yéé bitèrè, jus pooti… » (Patron ! Pain, biscuits, couvre- volant, tapis, déodorants pour véhicule, album photos, bloc note, pomme, orange greffée, bouteille d’eau minérale, jus en boîte …).

A l’époque, les objets en vente le long des routes étaient limites et plutôt bas de gamme. Ils sont sans commune mesure avec ce qui nous est proposé à l’heure actuelle, en termes de qualité et de variété de choix. Le pays venait à peine de s’ouvrir au monde extérieur, suite à l’instauration du système libéral prôné par le CMRN (Comité Militaire de Redressement National), après le 3 avril 1984.

Les cris répétitifs de la nuée de vendeurs se tenant de tous les côtés de notre véhicule, nous sortent brutalement de notre rêverie.

Et, levant la tête, nous nous apercevons de la situation qui prévaut. Sur une longue distance, de part et d’autre de la chaussée, nous les apercevons, par dizaines, proposant des objets hétéroclites et variés aux automobilistes qui sont pris dans l’étau de l’embouteillage. Un piège inévitable dans lequel ces derniers tombaient dorénavant, à tous les grands points d’intersection en banlieue.

Quand ce fut notre tour de passer à leur hauteur, certains parmi eux s’étaient regroupés en un point ombragé, comme pour une pause ou pour s’abriter du soleil dont l’ardeur des rayons allaient décroissant. Nous sommes accueillis par une grappe humaine déambulant à la vitesse de notre véhicule. Chacun vantant avec forces arguments les articles qu’il tient à bout de bras, tentant de les faire passer par la portière baissée. Sur une longue distance, nous avons été assaillis par leurs innombrables sollicitations qui ont le don de perturber ou distraire le plus assagi qui soit.

Pour nous, le charme était rompu. Notre espoir d’arriver à temps souhaité à la maison s’en était allé. Cette déconvenue nous coûtait en stress que la perte de temps, la chaleur ambiante et la claustrophobie dans la voiture, accentuaient.

D’où nous vient ce phénomène ?

Aucune étude ne semble avoir été faite là-dessus. Et d’ailleurs, combien sont-ils qui s’y intéressent vraiment ? En général, on se contente de vivre le fait et on le prend pour acquis irrévocable, sans chercher à aller plus loin. Il y a lieu pourtant qu’on en parle, puisqu’il a pris de l’ampleur et constitue à ce jour un fait de société qui a une incidence sur la qualité de la circulation routière dans la capitale.

Nous l’avons dit, c’est après le 3 avril 1984 que ce phénomène est apparu chez nous. Il semble résulter d’un mimétisme. Avec le libéralisme prôné par les autorités de l’époque, il y a eu une ‘’libération’’ des initiatives privées et bon nombre de nos compatriotes sont rentrés au bercail avec des idées et initiatives glanées à l’extérieur, notamment à Abidjan, pour ne citer que ce cas, où la même réalité avait déjà cours.

Quels avantages ?

Les avantages de ce phénomène nous semblent infimes, comparés à ses inconvénients. En dehors de ceux qui l’exercent, ses adeptes sont ceux d’entre les automobilistes qui y trouvent leur compte. Beaucoup vous diront que ce commerce le long des voies leur évite des courses fastidieuses dans les marchés de la capitale. Ils en tirent satisfaction et gagnent ainsi un temps précieux qu’ils consacrent à autre chose. Aussi cautionnent-ils pareille pratique, la rue leur servant de lieu d’emplettes.

Des inconvénients majeurs subsistent

 Avec l’accroissement actuel du parc automobile, il est évident que des risques énormes existent pour des piétons qui vendent le long de la chaussée et parfois même au milieu de celle-ci, entre des véhicules en marche. Leur présence en cet endroit est inopportune et dangereuse. Non seulement elle est porteuse de risques d’accidents, mais elle compromet la fluidité de la circulation. Les conducteurs sont obligés, tout le long de la zone squattée par ces vendeurs, de ralentir, freiner ou changer de voie, pour les éviter. De même, par leur présence bruyante, faite de va-et-vient incessants, ils constituent une source d’attrait et de distraction pour les conducteurs ‘‘addictifs’’ qu’ils aguichent aisément. Ces derniers, une fois à leur hauteur, marquent des arrêts fréquents ou sinon ralentissent pour scruter les divers objets proposés à la vente, apprécier, discuter, acheter ou rendre la monnaie. Tout cela réduit le débit de la circulation et entraine des bouchons et embouteillages répétitifs.

On peut ajouter à ces déconvenues, d’autres effets induits comme la probabilité que des voleurs à la tire profitent des mêmes bouchons et de l’encombrement ambiant pour délester les passagers de leurs objets usuels : sacs à mains, portables, numéraires… Pour peu que les vitres du véhicule soient baissées, le tour est joué, comme par magie !

Qui sont-ils, ces vendeurs ?

Là aussi, un vide existe. On ne dispose pas d’une évaluation qui profile et quantifie les éléments qui peuplent ce petit monde. Ils sont des centaines voire des milliers. C’est le secteur informel, pour une large part, fruit de l’exode rural. Il est non structuré. On y rencontre des personnes de toutes les strates d’âges, avec une grande proportion de jeunes des deux sexes. Ils sont chômeurs, déscolarisés ou non scolarisés, issus de milieux généralement très modestes, à la limite de la pauvreté. Des enfants et des nourrices sont également du lot. On en voit, mélangés au premier groupe, qui mendient ou vendent.

Que vendent-ils ?

On trouve du tout dans ce commerce qui grouille dans les rues : de la pacotille aux gadgets, en passant par le pain, les fruits, le bonbon… Quelquefois aussi, même si c’est rare, on rencontre des objets de qualité. Citer tout ce qu’on propose aux automobilistes le long des rues s’avère fastidieux. On en oublie, tellement l’offre est considérable, voire infinie. C’est la réplique parfaite du marché, le mieux achalandé. Et même ce qu’on n’y trouve pas !

Tout cela est entreposé sur le terre-plein central ou en bordure de route, porté sur la tête ou en bandoulière ou carrément tenu à la main, avec une dextérité remarquable. Sans compter les stocks probables dans les dépôts et la chaîne des fournisseurs.

 Les prérequis pour exercer cette activité

Nous n’en connaissons pas de strictement établis. Vu que c’est le secteur informel et tenant compte du faible taux d’absorption du chômage, beaucoup jettent leur dévolu sur ce type d’activité pour se trouver une occupation et surtout, de quoi vivre.

Mais, si au plan des formalités il n’y a aucune contrainte ou restriction à ce jour, qui barre la route aux éventuels postulants, par contre il n’en est pas de même lorsqu’on évoque les critères liés à l’aptitude physique.

Un de ces jeunes vendeurs nous a dit ceci : « ce n’est pas tout de venir avec nous, vendre dans la rue, il faut surtout en être capable. »

Comment ça, avons-nous insisté ? « Si on n’a pas la force, la souplesse et les réflexes qu’il faut, on ne peut pas tenir.  Pour vendre dans la rue, il faut oser courir des risques, savoir les évaluer et s’en protéger du mieux qu’on peut. La circulation reste dangereuse de tout temps, en tout lieu. Il faut éviter les voitures, les bus, les camions et les motos. Il faut proposer sa marchandise et rattraper sa monnaie pendant que la circulation se déroule. Ce qui signifie avoir les sens en éveil, savoir courir toute la journée à la vitesse des véhicules, sous le soleil ou la pluie.

Il nous arrive aussi d’escalader le terre-plein central pour passer de l’autre côté de la chaussée. Tout cela requiert une grande aptitude physique. Pour celui qui s’entête à le nier, le danger le guette. II risque gros et il fait risquer autant les autres vendeurs et les conducteurs. »                 

 Zones de prédilection

Aujourd’hui, ce phénomène a essaimé sur toute la ville. Ses lieux d’implantation s’étalent et se diversifient. A priori, on ne le rencontre qu’à l’orée des grands carrefours, surtout les ronds-points.

Nous citerons l’autoroute, de la grande mosquée Fayçal à Sangoyah, en passant par Madina, Gbessia, Yimbaya, Matoto et plus loin à  Lansananaya-barrage et au Km36.

Après Donka-Dixinn, pour les points de vente d’accessoires de véhicules en bordure de route, le phénomène reprend ses droits et nos vendeurs à la sauvette réapparaissent à Hamdallaye, Bambéto, Cosa, Cité ENCO 5, Sonfonia et Kagbelen, pour ne citer que ces endroits.  

Attitude de ces vendeurs vis-à-vis de la circulation

Il ne faut pas chercher loin. La logique pratiquée par ces vendeurs à la sauvette est de fructifier l’activité par tous les moyens. Aussi, selon eux, acceptent-ils de courir tous les risques imaginables pour se garantir le minimum vital.

Pour tout dire, nous avons affaire aux plus grands fans de l’embouteillage. Ils ne s’en cachent pas et affirment à l’envi que c’est ce qui leur permet d’engranger des revenus substantiels. Voilà pourquoi ils en raffolent et toute disposition prise pour empêcher que l’embouteillage ait lieu ne les agrée point. Ils ne sont pas prêts à y adhérer.

Pour eux, le gain quotidien ne rime pas avec la circulation fluide et son lot de véhicules, roulant sans arrêt, à vitesse soutenue. Et notre interlocuteur de conclure par une réflexion des plus choquantes et inattendues qui soient : «monsieur, je vous le dis honnêtement, si je pouvais trouver un tour de magie capable de provoquer des embouteillages sur cette rue, je l’aurais activé tous les jours. Ainsi, je n’aurais pas à courir entre les véhicules en circulation et je vendrais plus.»

Etes-vous sérieux ? « Oui», répond-t-il souriant, l’air candide et innocent. Comment pouvez-vous penser comme ça, comme à l’envers ? On est surpris à vous entendre, vous ne savez pas que tout le monde se plaint des embouteillages ? « Si, je sais bien que les embouteillages sont fortement décriés par les usagers et la police routière, à cause des difficultés qu’ils occasionnent, mais croyez-moi, nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi. Les mendiants que vous voyez là sont tous du même avis, ainsi que tous ceux qui vendent le long des routes, que ce soit devant un étal, sous un parasol, dans une gargote, etc. Les embouteillages nous sont plus profitables que la circulation fluide. »

Le mérite de ces propos est qu’ils sont clairs, sans nuance, ni ambiguïté. L’évidence s’impose : les embouteillages que nous, usagers, n’aimons guère, ont bien des adeptes invétérés.

Estimons-nous heureux qu’il n’y ait pas de philtre magique en vente pour en créer à souhait. Ce serait la pire des choses qui pouvait nous arriver, avec la présence des vendeurs et mendiants qui en raffolent !

Si tout cela est peut-être dans l’ordre naturel des choses qui admet que chacun ait sa compréhension ou son mot à dire sur la chose publique, il n’en demeure pas moins que notre société est régie par des lois auxquelles nous devons tous nous soumettre. Tout ce qui nuit au plus grand nombre doit être rejeté. Le bien de la collectivité en dépend. Aux autorités d’en faire bonne lecture, pour une réaction des plus appropriées, d’autant que dans la définition du mot vente à la sauvette, il est clairement dit : vente sur la voie publique sans autorisation.

Esquisse de solutions

L’on serait tenté, de prime abord, de souhaiter que soit utilisé ce qu’il y a de plus simple pour gérer ce dossier : le déguerpissement. Cependant, de l’avis d’experts, ce procédé ne va rien résoudre, plutôt, il va générer du désordre et de l’agitation, la cible à déloger évoluant à même la rue et le phénomène s’étant ramifié et renforcé au fil des ans. Ainsi donc, estiment-ils, que la prospective soit la règle dans la recherche de solutions à ce problème. Il s’agit d’une réalité qui reflète le niveau de développement actuel de la capitale, en termes d’infrastructures routières. Ainsi, dans un premier temps, il faut la structurer, du mieux que possible. Sa disparition totale dépend des projets à initier pour l’aménagement et la modernisation des voies urbaines, mais aussi le développement du transport routier et du parc automobile national.

Aussitôt qu’on aura un réseau routier dense et moderne, digne de ce nom, à circulation ininterrompue et rapide, tous ceux qui souhaitent les embouteillages ne pourront plus « exercer » leur activité le long de la voie.

Toute cette situation à risque que nous vivons en ce moment dans la capitale ne sera plus qu’un mauvais souvenir.