Exclusif : François Soudan sur la réforme constitutionnelle : « Alpha Condé n’a nul besoin des conseils…»

juin 25, 2019 12:30

Dans une interview exclusive qu’il a accordée  à Guinéenews©, François Soudan, rédacteur en chef de Jeune Afrique, journal de référence du continent africain depuis les années d’indépendance, a abordé les questions concernant la réforme constitutionnelle non sans amertume. Crédit photo : Le Monde.

François Soudan, amoureux de l’Afrique – et conjoint d’une femme  africaine – est souvent accusé dans ses articles d’agir comme « chargé de communication des dictateurs africains », à cause des superlatifs à l’égard Paul Kagamé (Rwanda), Sassou Guessou (Congo Brazzaville – dont il aurait épousé la nièce qui est d’ailleurs ministre du tourisme et de l’environnement dans le gouvernement congolais) ou Alpha Condé (Guinée) tous des présidents qui n’acceptent pas l’alternance ou qui sont soupçonnés de vouloir “mourir au pouvoir”. Allégations vis-à-vis desquelles Monsieur Soudan se porte en faux, pour réfuter, notamment, toutes celles et ceux qui l’accusent de collusion avec la mauvaise gouvernance en Afrique.

Dans son nouveau livre-interview sur le président Alpha Condé, François Soudan  ressasse le passé prisonnier, “opposant oppressé” du chef de l’Etat guinéen,, une manière – selon ses critiques – de donner un coup de force au projet de changement de Constitution qui permettrait au président guinéen de s’éterniser au pouvoir.

Dans le cas de la Guinée en plein « débat » sur la « présidence à vie » suite aux appels de changement de Constitution qui enlèveraient la limitation du nombre de mandat pour Alpha Condé, François Soudan a été cité par la société civile guinéenne comme un des «instigateurs de la violation de la Constitution». Toutefois, il balaie d’un revers de la main ceux – nombreux en Guinée – qui s’opposent catégoriquement à toute modification pour changement constitutionnel à quelques mois de la fin définitive – selon la Constitution actuelle – de la présidence d’Alpha Condé estimant que : « partout dans le monde, les constitutions se changent » alors que la Constitution guinéenne interdit spécifiquement un président de faire plus de deux mandats consécutifs.

Lire : Dossier : L’incohérence de François Soudan face aux allégations de tripatouillage de la constitution en Guinée  

En toute exclusivité !

Guinéenews© : Vous êtes Directeur de la rédaction de Jeune Afrique en même temps, « ami » de plusieurs chefs d’Etat africains surtout ceux qui prônent la présidence à vie. Aujourd’hui, les Guinéens s’opposent à une nouvelle constitution ou la modification de celle actuelle notamment la limitation du nombre de mandat. Étant proche d’Alpha Condé, vous êtes soupçonné de faire partie des personnes qui l’encouragent dà cet effet, selon plusieurs indiscrétions. Qu’en dites vous ?

François Soudan : Votre question contient trois affirmations infondées. Je ne suis pas « ami » comme vous le dites avec plusieurs chefs d’Etats africains. Le fait d’interviewer une personnalité – cela fait partie de mon métier – ne fait pas de celle-là un « ami ». Alpha Condé est un cas à part : il était mon ami bien avant d’accéder à la tête de l’Etat, y compris lorsque le pouvoir militaro-civil de Lansana Conté l’avait jeté au fond d’une geôle. Je ne vois pas en quoi le fait qu’il ait été élu Président aurait dû faire de lui mon ennemi, cela n’a aucun sens. Vous affirmez péremptoirement que « les Guinéens s’opposent à une nouvelle constitution » : sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi au nom de tous les Guinéens ? Un sondage ? Un référendum ? Un(e) journaliste ne doit jamais plaquer ses propres convictions sur la réalité et je ne pense pas que vous ayiez reçu mandat pour vous ériger en porte-parole de la population. Quant aux « indiscrétions », évidemment anonymes, selon lesquelles j’encouragerais le Président Condé – certains ont même prétendu que j’aurais co-rédigé un projet de constitution ! – elles méritent ce que méritent les « fake news » qui hélas encombrent la toile : le mépris. Alpha Condé n’a besoin ni de mes conseils, ni de mes encouragements.

Guinéenews© : Question subsidiaire. C’est un problème de perception ou d’appréciation, on vous le concède. Mais sachez que Guinéenews© est loin d’être le porte-parole de la population guinéenne tel que vous l’avez insinué. Mais pour avoir accès à des sources crédibles et diversifiées mais surtout en tant qu’acteur majeur de la recherche des informations fiables et vérifiables en Guinée et leur diffusion à temps réel et au regard de la tension qui y règne en ce moment, même en l’absence d’un sondage réel qui est d’ailleurs l’apanage des pays à fort ancrage démocratique,  le quotidien guinéen peut anticiper sur la base des informations relayées par ses différents correspondants à Conakry et à l’intérieur que les populations sont contre la modification surtout en e qui a trait de la limitation du nombre de mandat. Donc soyez à l’aise de nous répondre sans langue de bois Monsieur Soudan !

François Soudan : Dans votre « Question subsidiaire », où est la question ? C’est un long plaidoyer pro domo à partir de ma réponse à votre question. On sort de l’interview et n’ayant pas le temps de me livrer à une analyse de contenu de votre média, n’attendez pas de moi que je réagisse à votre commentaire. Cela au demeurant n’intéresserait pas grand monde.

Guinéenews© : Cette réforme constitutionnelle présumée polarise les débats en Guinée elle en crée une vive tension au sein de la classe politique et la société civile guinéennes. Ne pensez-vous pas qu’une telle réforme puisse affecter dangereusement la paix et la quiétude sociales en Guinée advenant ladite réforme constitutionnelle en moins de deux ans de la fin de mandat pour le président Alpha Condé ?

François Soudan : Je vous répondrai ce que j’ai déjà écrit dans « Jeune Afrique ». A) Partout dans le monde, les constitutions se changent et/ou se révisent. Celle de la cinquième république française a été modifiée à 24 reprises depuis son adoption et a donné lieu à trois référendums, toujours à l’initiative du chef de l’Etat. Pourquoi les Africains devraient-ils être les seuls à être interdits de moderniser et de faire évoluer leurs propres constitutions ? Parce qu’ils seraient immatures ? Incapables de comprendre ? B) Les Guinéens ont les mêmes facultés de discernement que les autres peuples : aux questions qui leur sont posées, ils savent répondre par oui ou par non et ils ont la maturité nécessaire pour ne pas se prononcer sur des fantasmes. Pour l’instant, que je sache, ni vous ni moi ne connaissons le contenu de ce projet constitutionnel. C) Lorsque ce dernier sera public, ceux qui seront contre auront tout le loisir de le dire. Peut-être seront-ils majoritaires, mais c’est dans les urnes, pas dans la rue, que des démocrates doivent le prouver. Le seul combat qui vaille est donc de tout faire pour qu’un éventuel référendum se tienne dans des conditions irréfutables de transparence, d’accès aux médias publics et de supervision indépendante. Pour le reste, refuser au peuple la possibilité de s’exprimer, c’est avouer qu’on ne lui fait pas confiance.

Guinéenews© : Bien sûr que le dernier mot revient au peuple souverain de Guinée. Nous l’avons déjà écrit qu’aucune constitution n’est immuable, c’est connu. Mais le timing et la motivation sont importants pour éviter toute suspicion pour le soumettre à l’appréciation du peuple. Au Mali, vous n’êtes pas sans savoir qu’avant la tenue de la dernière élection présidentielle, le président IBK (Ibrahima Boubacar Kéita) était obligé de reporter la réforme constitutionnelle en 2017 sous la pression populaire. Pensez-vous que le timing soit bien indiqué pour faire une réforme constitutionnelle en moment où les ingrédients sont réunis pour le chaos qu’on ne souhaite pas dans le pays ?

François Soudan : Ce n’est jamais le bon ou le mauvais moment pour initier une réforme, puisque c’est cette dernière qui provoque inévitablement le débat et non l’inverse. Quel que soit le timing, il y aura toujours débat. L’important est qu’il se déroule de façon démocratique, c’est à dire paritaire entre partisans des deux camps et surtout sans appel à la violence. Avec le Mali, comparaison n’est pas raison. Si IBK a renoncé en 2017, il revient à la charge cette année et un référendum constitutionnel, d’ailleurs vivement souhaité par l’Onu, l’Union européenne et la plupart des acteurs politiques tant il devient urgent de modifier le texte fondamental malien, devrait avoir lieu à l’issue du Dialogue national prévu pour septembre. 

Guinéenews© : Guinéenews© a également appris que vous avez écrit un livre sur votre «ami» Alpha Condé qui n’est pas encore sortie officiellement. Peut-on connaître les grandes lignes de cette œuvre ? Combien vous a coûté ce livre et qui le finance !

François Soudan : Il ne s’agit pas d’un livre sur Alpha Condé, mais d’un livre interview avec Alpha Condé. Ce livre ne m’a rien coûté d’autre que le temps que j’y ai passé et deux éditeurs, l’un français (IDM) et l’autre suisse (Favre) ont jugé le manuscrit suffisamment intéressant pour l’éditer à leurs frais comme pour n’importe quel autre livre. Son titre : « Une certaine idée de la Guinée ». J’ai par ailleurs déjà écrit et publié plusieurs ouvrages de ce type autour de personnalités africaines (Mandela, Kadhafi, Kagamé…)

Guinéenews© : Si vous aviez des conseils à donner à Alpha Condé en fin de mandat, que l’auriez-vous dit en ce qui concerne la réforme constitutionnelle pour éviter le chaos présumé en République de Guinée dont les populations continuent de souffrir de la mal gouvernance devenue endémique dans le pays ?

François Soudan : Encore une fois, votre question n’est pas journalistique : c’est une prise de position. Et encore une fois je vous le répète : Alpha Condé n’a nul besoin des conseils que je me garderais bien, d’ailleurs, de lui délivrer. Je ne suis pas Guinéen, la Guinée est indépendante depuis 1958 et Jacques Foccart est mort depuis longtemps !

Guinéenews© : Vous vous réclamez d’une « amitié » avec les présidents africains (Sassou et Condé). Comment pouvez-vous être objectif en tant que journaliste, si vous vous liez d’amitié avec les politiques ?

François Soudan : Concernant mes « amis », je vous renvoie à ma première réponse. Pour le reste, où avez-vous vu que l’amitié excluait l’objectivité ? Au contraire : l’objectivité est pour moi l’une des conditions d’une amitié sincère.

Guinéenews© : Encore une fois de plus, on vous le concède, c’est un problème d’opinion et d’appréciation. Nous respectons votre opinion et nous la soumettons à l’appréciation de nos lecteurs. N’est-ce pas Monsieur Soudan ? Démocratie oblige ! Merci d’avoir accepté cette interview via E-mail.

Propos recueillis par Liz Sylla, depuis Paris pour Guinéenews©