Féminisation de l’immigration illégale: des Guinéennes au cœur du drame

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Elles bravent la traversée du désert et de la méditerranée et subissent toutes sortes de violences…

 

Depuis un certain temps, on assiste impuissant à la féminisation de l’émigration. On n’en parle pas assez, pourtant c’est un problème crucial. Aujourd’hui des femmes mariées ou célibataires n’hésitent pas à emprunter  la route migratoire avec son lot d’inconvénients et de drame humain. Pour « Aller en Europe par tous les moyens et à n’importe quel prix !». Et cela malgré les tristes témoignages des survivants de la traversée du désert et de la Méditerranée, malgré les campagnes de sensibilisation. Ces guinéennes qui sont de plus en plus nombreuses sur les routes migratoires risquent tout, y compris leur vie, pour entreprendre un périlleux périple qui leur fait traverser des dizaines de frontières et les dangereux courants de la Méditerranée.

Certaines parfois en état  de grossesse ou accompagnées d’enfants y laissent leur vie.  Cependant il n’y a pas assez d’informations sur la dangerosité du fléau, pour qu’elles aient connaissance des risques qu’elles encourent sur ces chemins qui mènent parfois tout droit à la mort.

Tout part d’abord des quartiers et même au sein des familles où on rêve de l’Eldorado européen. Aux marchés, dans les salons de coiffure, dans les ateliers de couture, au marché Avaria, toutes ces jeunes femmes  qui se débattent chaque jour, cherchent juste un fonds pour partir en Europe, en quête d’une vie meilleure. Mais connaissent-elles les risques qu’elles encourent ?

 « Vous savez ! Cette affaire de voyage est comme la croyance en Dieu. Parmi nous les vivants, certains disent que Dieu existe, d’autres ne croient pas en son existence. Et ceux qui sont morts ne sont plus  revenus pour nous départager. Mais nous croyons toujours en Dieu ! La réussite, ça se provoque« , se défend Fatoumata Yarie Camara, 34 ans. Cette commerçante rencontrée au Marché de Madina, connaît les dangers de la route de l’exil, qu’il s’agisse de la traversée du désert ou de celle de la Méditerranée, pourtant elle cherche tout de même à partir en Europe.

« On sait bien ce qui nous attend. Ce n’est pas de gaité de cœur que nous partons »

Chaque jour, la jeune femme se rend à Avaria dans le grand marché de Madina. Elie vient y chercher les conseils de Tantie N’nasira , la « grande » du marché et patron d’un magasin de pagne. La petite Yarie se ravitaille aussi dans la boutique pour se faire un peu d’argent. N’nasira affirme qu’au moins une dizaine de jeunes filles de son entourage sont parties pour l’Europe et Koweït depuis 2015. La dernière en date n’avait que 20 ans. « Elle était issue d’une famille de six enfants, seuls avec leur maman « , raconte Dame N’nasira. « J’ai fait comme pour toutes les autres, elle travaillait avec moi ici. Je l’ai formée à la vente mais surtout comment chercher l’argent, comment développer son activité. Je ne pouvais pas savoir qu’elle rêvait de l’Europe pendant tout ce temps. »

« Tantie N’nasira » du marché Avaria, dit avoir vu des dizaines de jeunes filles partir pour l’Europe et l’Asie ces dernières années. D’après elle, la jeune fille de 20 ans est parvenue à entrer en Espagne où elle aurait été prise en charge dans un établissement pour migrants mineurs non-accompagnés. « Elle a aussi trouvé un petit job, elle envoie de l’argent. Je suis fière, elle est en train de devenir une grande dame« , lâche la Tantie, avant d’ajouter : « Les mentalités ont changé. Désormais, la plupart des jeunes filles connaissent les dangers de la route migratoire, elles n’ont pas forcément envie de mettre leur vie en jeu pour aller en Europe, mais elles prennent quand même le risque pour réaliser leur rêve. »

Des propos corroborés par Fatoumata Yarie : « Aujourd’hui, nous les femmes on veut continuer à aller de l’autre côté. On sait bien que ce n’est pas le bonheur qui nous attend en Europe, qu’il faudra sûrement dormir dans la rue, mais on se dit qu’une fois là-bas la situation peut changer alors qu’ici tout reste pareil« , argumente-t-elle pour soutenir son choix. Vue l’atmosphère d’Avaria, on peut affirmer sans risque de se tromper que ce marché qui grouille de femmes est sûrement l’un des nids des vendeurs d’illusion et autres démarcheurs pour l’immigration illégale.

Pourtant, que de drames pour ces femmes  lors de la traversée du désert et de la Méditerranée !

Dans ce marché, lors de l’enquête, nous avons eu beaucoup d’informations de la part de nos différents interlocuteurs. C’est ici qu’on a appris par exemple, qu’au cours de la traversée, les femmes et les mineures non accompagnées sont souvent victimes d’agressions qui demeurent impunies et presque cachées, de la part des criminels ordinaires. Elles ont peur d’en parler à cause de la honte. Surtout  de la peur engendrée par leur situation sur le terrain. Selon des témoignages recueillis dans ce lieu, beaucoup de ces femmes, au départ, succombent le plus souvent aux belles paroles convaincantes des démarcheurs de nombreux réseaux qui végètent à Conakry. Ces vendeurs de rêves promettent monts et merveilles, une vie de paradis aux potentiels candidats à l’aventure, prêts à tout abandonner pour partir.

Bountouraby S. a déserté les cours à l’Institut du Tourisme d’Hamdalaye, (dans la commune de Ratoma). Accompagnée d’une camarade du quartier (Sans-fil, dans la commune de Kaloum), elle s’est envolée pour le Maroc. Ayant pris l’avion, ces deux jeunes filles guinéennes pensaient avoir échappé aux abus et autres violences dont les voyageurs sont victimes sur les routes d’immigration. Mais hélas ! Elles vont déchanter. Raby et sa camarade vont souffrir dans leur chair. Et pour cause. Elles subiront toutes sortes de violences et des abus sexuels une fois sur le territoire marocain.

 « Après avoir pris des renseignements à Avaria, auprès d’une tante, nous avons décidé de partir au Maroc, mais par vol. J’ai détourné les frais de ma scolarité pour me faire un passeport et ensuite aller pleurer auprès de mon copain pour mon billet. A lui, j’ai mentionné que je me rendais au Maroc pour le commerce. C’est ainsi que ma camarade Mayeni et moi avions pris le vol un soir. On a été accueilli par un monsieur qui nous a conduites à  Larache, une petite ville située au nord du Maroc où il nous a abandonnées pour se fondre dans la nature. On lui avait remis tout l’argent qu’on avait sur nous. Ce passeur nous a laissées sans aucun sou. Que faire ?  On était obligé de se prostituer pour payer le droit de poursuivre notre voyage jusqu’à Tanger, l’un des points de départ pour l’Espagne, dans les embarquements de fortunes. On n’avait plus d’argent pour se nourrir et payer le transport. Donc on n’avait pas de choix. Mais si on savait ! On était devenues les proies des….Nuits et jours on subissait les assauts sexuels de nos logeurs… Nous leur avons échappé grâce aux autres migrants (un Camerounais et un Sénégalais) qui nous ont arrachées dans leurs griffes. C’est ainsi qu’après quelques jours nous avons atterri à Tanger où nous nous sommes embarquées une nuit pour l’Espagne. Mais là encore, que de problèmes ! Après un jour et demi de navigation, le piroguier perd la direction. Il nous fait tourner en rond durant des heures. Dans ce mouvement (giratoire) de tourbillon, ma camarade, prise par le mal de mer et de froid, s’est mise à vomir dans la pirogue. Tout le monde a pris peur. On lui donne des comprimés. Elle se calme et s’endort. Un sommeil profond dont elle ne se réveillera plus…Je revois encore son corps flottant dans l’océan…Hééé Allah Mayeni !!! …Ce n’est qu’après une journée de souffrance que les gardes de côte sont venus à notre secours. Une fois les pieds sur la terre ferme, j’ai sauté sur la première occasion pour retourner à Conakry…Depuis mon retour au pays, je ne veux plus entendre parler de voyage si ce n’est pas officiel », jure-t-elle avant de nous apprendre que « les villes de Maroc qu’elles ont eu à traverser sont aujourd’hui peuplées de filles guinéennes en attente de voyage sur mer. Le mode de vie qu’elles y mènent n’est pas enviable. C’est la vraie galère et la prostitution à ciel ouvert »

Bountouraby raconte que les abus sexuels, les trafics humains, la vie d’esclave sont monnaies courantes dans les villes côtières du Maroc. Elles y ont subi des abus sexuels pour pouvoir payer leur transport jusqu’au point de d’embarquement.

Un autre témoignage poignant est celui de cette autre dame, Maimounatou D. qui a échappé à la mort avec son enfant lors de la traversée sur la mer. Cette mère de famille a mis toute sa fortune en jeu dans le but de rejoindre son mari en Italie. Dans la matinée du mercredi, quand nous l’avons rencontré à son domicile à Tayouah Jean-Paul II C’est avec une voix tremblante et les larmes aux yeux que Maï a accepté de se confier à nous : « Je servais dans une cabine de Transfert d’Argent à Kaloum, grâce à mon grand frère. Je percevais 800.000gnf chaque fin de mois. J’ai économisé cet argent puisque je vivais avec mon fils chez les parents de mon mari. Je voulais aller le rejoindre en Italie avec notre fils. C’était aussi le souhait de mon mari. Une fois en possession d’une somme consistance avec l’aide de son grand frère, j’ai pris la route de Bamako. Nous sommes passées par le Niger avant d’arriver en Libye où nous allons vivre l’enfer. Je m’abstiens des détails, sinon c’est honteux et horrible pour une mère que je suis. J’ai tout subi…. (Elle éclate en sanglots, ndlr). Je vais vivre les pires moments de ma vie pendant la traversée. Coincée avec mon enfant dans les bras, j’étouffais et vomissais par moment dans la pirogue. Je n’arrivais pas à fermer l’œil toute la nuit. Je passais mon temps à réciter les versets coraniques. Mais non ! Mes prières n’ont pas suffit  Après des heures sur la mer, nous apercevons un bateau des gardes de côtes libyens qui s’est mis à nos trousses. Une course poursuite s’est alors engagée. Ceux qui savaient nager plongeaient pour rejoindre l’autre rive, puisqu’on voyait l’Italie de l’autre côté. C’est dans ce mouvement que la pirogue chavire…Je me suis accrochée au flanc de la pirogue. Le temps de récupérer mon enfant, il est passé par-dessus bord…J’ai paniqué et j’ai crié. J’ai voulu plonger, mais les garde-côtes libyens m’ont saisi…Un d’entre eux a plongé pour ressortir mon enfant presque à moitié mort. Ils nous ont emmenés sur leur bateau pour le réanimer…On a échappé de justesse, mon enfant et moi… Ah Dieu !…On est revenu à Conakry grâce à une ONG internationale »

Maïmounatou, a tout perdu. Elle n’a plus l’argent, elle n’est pas non plus auprès de son mari. Et aujourd’hui, selon ses dires, elle est devenue la risée de tout le monde, elle essuie des moqueries dans son quartier de Tayouah Jean-Paul II.

De la responsabilité des  parents  du départ massif des filles vers l’Europe 

Tous ceux qui ont échangé avec nous lors de notre enquête sont unanimes. Beaucoup de parents, par ignorance ou par manque d’informations sur les risques et les dangers de l’immigration clandestine, incitent leurs filles à quitter le pays avant qu’elles ne deviennent « filles-mères dans la maison » ou n’adoptent des comportements indignes. C’est le cas de cette dame qui a échappé à la mort avec son enfant dans la Méditerranée lors de la traversée. Très sereine après le départ de son mari. Elle sera perturbée quelques années par sa mère qui la « voyait mieux »auprès de son homme en Italie. « Je n’accuse pas…  Mais je tiens à vous dire que j’étais tranquille dans ma tête. Je gagnais mon petit salaire et j’entretenais mon enfant. Je ne manquais de rien, puisque j’étais aux soins de mes beaux-parents. Mais ma mère…Elle ne cessait de me rabattre à l’oreille d’aller à côté de mon mari. Pour elle, mon absence donnera des idées à mon homme et lui poussera à s’amouracher d’une autre femme. Ça ne me prenait pas la tête  au début. Sur la pression,  j’ai accepté de l’écouter et accepter sa proposition. Elle a même déboursé une somme importante pour l’occasion. J’ai tenté l’aventure qui a tourné au drame…Je ne l’en veut pas. C’est une mère qui pensait au bien-être de sa fille et de son petit-fils…Tout ce que Dieu fait est bon », dit humblement Maïmounatou.

A écouter cette Dame, ce sont très souvent les parents qui poussent leurs enfants à s’engager dans cette aventure périlleuse. Beaucoup de chefs de familles rivalisent pour envoyer les enfants à l’extérieur par tous les moyens.

Pour le cas de Bountouraby, là encore sa mère connaissait son projet de voyage. Elle aurait même sacrifié ses revenus issus de la vente du riz pour aider sa fille à partir au Maroc. « Le jour de mon départ, ma mère a prié pour moi jusqu’à l’aéroport. Elle m’a encouragé à quitter le pays avant qu’un « vaurien » ne tombe sur moi  pour me détourner  et me filer une salle grossesse», affirme Bountouraby , aujourd’hui convertie en vraie commerçante au marché Niger à Kaloum.

Les parents nient en bloc ces accusations

Interrogés, ils sont nombreux les parents qui soutiennent le contraire de ce que racontent les victimes. Beaucoup disent que ces filles se cachent pour partir. « Ma fille vit aujourd’hui à Koweït, dans des conditions extrêmement difficiles. Je ne savais pas qu’elle s’était rendue  dans ce pays. Je ne sais pas non plus quand elle a pris la décision d’y aller. C’est un jour son mari est venu me voir ici qu’elle a quitté la maison conjugale. Plus tard, on apprend qu’elle est à Koweït et qu’elle pleure pour revenir au pays. Voyez-vous ! Ces filles prennent la décision de quitter le pays sans que les parents ne soient au courant. Pourquoi on nous accuse? » s’est interrogé le vieux Ousmane B.

Quant à cette mère de famille dont la fille est portée disparue depuis quatre ans, elle nous apprend que sa fille a été victime des mauvaises compagnies. Et que jamais elle ne lui a soufflé un mot sur son départ. C’est après qu’à travers les rumeurs qu’on lui a appris que sa fille serait aperçue à Agadez au Niger. Et qu’elle aurait perdu la vie dans le désert nigérien, vers le plateau du Chigai, au nord du Niger : « ma fille a quitté la maison sans informer personne. Au départ on pensait à une fugue comme toutes les jeunes de son âge aiment le faire…Ensuite on s’est mis à sa recherche partout…Ce que trois ans plus tard qu’on apprend par des rumeurs qu’elle a été aperçu dans une ville qu’on appelle Agadez…D’autres parlent même de sa mort au nord du Niger…Mais je ne crois pas. Ma fille ne doit pas mourir de soif et de faim….(Elle n’a pu retenir ses larmes, ndlr)… Je ne peux pas pousser ma fille dehors. Pourquoi ? J’ai des garçons ! Pourquoi c’est elle que je vais chasser à la maison ? Non», s’est-elle interrogée.

Et pourtant que de mesures prises par les pays traversés par les migrants !

Le gouvernement du Niger a mis en place, en 2007, un comité interministériel pour élaborer une politique migratoire censée permettre de mieux gérer les flux migratoires internes et internationaux. Ce comité est dirigé par le Ministère de l’Intérieur, de la Sécurité publique et de la Décentralisation, qui est la principale institution étatique chargée des questions migratoires sur le plan juridique et sécuritaire. Le Niger s’est donc doté d’un arsenal juridique satisfaisant en matière de protection des migrants, mais n’a pas su le mettre en œuvre avec diligence raisonnable de manière à éviter que ses effets ne conduisent à l’exposition des migrants à la torture. D’un autre côté, le pays n’a pas doté son cadre juridique de garanties nécessaires pour incriminer et éradiquer la torture et les mauvais traitements des personnes migrantes lorsqu’elles sont confrontées à ses forces de sécurités aux frontières et dans les lieux de privation de Liberté.

Il faut noter que le Niger apparaît aujourd’hui comme la sentinelle de la migration en Afrique vers l’Europe en particulier. Selon les données recueillies par l’OIM, cinq principales nationalités ont été les plus touchées par la migration. Il s’agit du Sénégal 25% ; Guinée Conakry 13% ; Niger 12% ; Cameroun 11% ; Mali 7%. Les autres nationalités, à savoir Guinée Bissau, Gambie, Côte D’ivoire, Libéria, Nigéria, Burkina Faso, Tchad, Togo, Centre Afrique, Ghana, Benin, Sierra-Leone, Mauritanie, RDC, Tanzanie, Congo représentent 32 %.

Quant aux pays du Maghreb, l’Europe en a fait des zones tampons où se joue le sort des migrants subsahariens. Ainsi, plusieurs dispositions ont été prises pour faire face au problème de l’immigration illégale. Mais hélas les réalités restent les mêmes.

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