Guinée – Dix ans du décès de Conté : ces nouvelles confidences de Dalein sur l’homme du 3 avril 1984

décembre 22, 2018 11:53

22 décembre 2008-22 décembre 2018, cela fait exactement 10 ans que le général Lansana Conté a tiré sa révérence après une longue maladie. Décédé à l’âge de 74 ans, Lansana Conté avait dirigé la Guinée durant 24 ans. Pour revivre cette étape de la vie de la Nation guinéenne, votre quotidien en ligne Guinéenews.org, a approché certains de ses proches collaborateurs pour davantage comprendre l’homme.  Parmi ces collaborateurs, il faut citer l’actuel chef de file de l’opposition guinéenne, Cellou Dalein Diallo. Celui-ci a travaillé pendant une décennie avec le président Lansana Conté. Il a été plusieurs fois ministre et pendant longtemps avant d’être nommé Premier ministre.  Cellou Dalein nous explique dans cet entretien qui suit, qui était l’homme, qu’est-ce qu’il a laissé comme héritage bref, leur longue collaboration qui a duré envrion 11 ans.

Guinéenews© : vous êtes l’un de ceux ayant pratiqué, côtoyé pendant plus d’une décennie feu président Lansana Conté. A ce titre, qu’est-ce que pouvez-vous nous dire succinctement de l’homme ?

Cellou Dalein Diallo : c’était un homme d’Etat qui avait peur d’être injuste. Il voulait être juste si bien que parfois il était lent. Il voulait s’assurer à tout moment que la décision qu’il prend n’est pas injuste et qu’elle est utile à la nation, au pays et il tenait beaucoup à l’unité. Et les ministres qui ont travaillé avec lui, savent que ce n’est pas tout le temps qu’il te demandait le niveau d’instruction, les diplômes et les CV des gens que tu proposes. Mais, il souhaitait qu’il y ait l’équilibre ethnique et régional et il prenait toujours le temps de vérifier si le ministre ne lui a pas proposé que ses parents. C’était bien connu. Par exemple, si tu étais ministre, il acceptait rarement que le Secrétaire général du ministère vienne de ta région. Il souhaitait toujours qu’il y un dosage pour que chacun se retrouve naturellement dans l’appareil qu’il avait le privilège de diriger.

Guinéenews© : comment vous êtes entré en contact avec le général Lansana Conté ?

Cellou Dalein Diallo : c’est en 1996 lorsqu’on constituait le gouvernement du Premier ministre Sidya Touré, j’étais à Abidjan à l’époque, on m’a appelé pour me demander de venir. Quand je suis arrivé, j’ai été invité au camp Samory Touré où m’attendaient Almamy Fodé Sylla, Sidya Touré et le président général Lansana Conté dans son bureau. Le président m’a fait savoir qu’il en train de constituer son gouvernement et qu’il voulait me nommer dans ce gouvernement. J’ai demandé à quel poste, mais il m’a dit que ce n’est pas important, l’essentiel est que j’accepte. Bref, j’ai  accepté. Et après j’ai été nommé à la tête d’un grand département parce qu’on avait regroupé trois grands ministères séparés auparavant : les Télécommunications, le Tourisme et les Transports. Donc à partir de là, on a commencé à travailler ensemble sous la direction du Premier ministre Sidya Touré. J’ai travaillé comme ministre jusqu’en décembre 2004 et après il m’a nommé Premier ministre. Et j’avoue que le général Conté ne m’a pas consulté et ne m’a jamais informé auparavant qu’il voulait me nommer à ce poste. On a travaillé ensemble jusqu’au 5 avril 2006 date à laquelle j’ai été limogé.

Guinéenews© : comment s’est passé votre collaboration pendant toutes ces années avec le général Lansana Conté ?

Cellou Dalein Diallo : j’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec l’homme. Nous avons collaboré dans la confiance. Il avait beaucoup d’affection et de confiance pour moi. Et c’est cette confiance qui m’a permis de faire très bon travail à la tête des départements que j’ai dirigés. Il a été très satisfait de ce que j’ai pu faire et de la relation qu’on a eue parce que je m’étais juré de ne lui dire que la vérité.

Guinéenews© : vous avez dit qu’il avait beaucoup de confiance et de d’affection pour vous, ce que d’ailleurs plusieurs citoyens disent d’ailleurs, selon vous d’où est née cette confiance ?

Cellou Dalein Diallo : je crois que cette confiance est née de son appréciation de mon comportement, le courage que j’avais de lui dire ce que je pense mais aussi le succès que j’ai eu dans mes projets et dans mes entreprises. J’étais chargé de la modernisation des infrastructures et j’ai pu grâce à une crédibilité bâtie sur mon comportement, ma rigueur, mon souci de réussir, mettre en œuvre tous les projets et les réussir. J’ai obtenu aussi beaucoup de résultats dans la mission qui m’était confiée.

Guinéenews© : pouvez-vous  nous en citer quelques-uns ?

Cellou Dalein Diallo : par exemple, le président était un grand routier, il n’aimait pas l’avion et il avait horreur des bacs. En ce qui concerne l’élimination des bacs, j’avais eu de bonnes performances. Par exemple, lorsqu’on a fini de construire le pont sur le Niger à Yirikidi, à Kouroussa, un pont long de 372m, j’ai invité personnellement le président de la République à aller assister à son inauguration et sa voiture a été la première à traverser le pont. Il était émerveillé. Et quelques mois après, j’ai lancé les travaux de la route Kankan-Siguiri-Kourémalé, il y avait deux grands ouvrages à construire là-dessus. Et j’ai invité le président à venir lancer personnellement les travaux. Je lui ai fait comprendre que les deux bacs qui se trouvent entre Siguiri et Kankan vont disparaître. Il était très content. Il y avait aussi un autre bac sur le Diani qu’on à réussi à faire disparaître en construisant la route Sérédou-N’Zérékoré-Lola.

Il y avait un autre pont sur la Fatala. Il était extrêmement content lorsqu’on a trouvé le financement pour ce pont. C’est un ouvrage qui a coûté extrêmement cher. Non pas parce que le tablier est long, mais parce que le pont est construit à un endroit où il y une profondeur de 40 mètres. Et là où on devait poser les fondations, la vitesse de l’eau était de 7m par seconde. Il fallait donc des spécialistes de fondations sous-marines pour le faire.

Guinéenews© : outre la réalisation des infrastructures routières, quel autre bilan pouvez-vous attribuer à feu général Conté ?

Cellou Dalein Diallo : nous sommes loin de finir de parler des infrastructures routières réalisées en son temps pendant que moi-même j’étais à la tête des TP. Mais le bilan de Conté pour moi, c’est d’abord la Liberté des citoyens. On ne peut contester que feu Ahmed Sékou Touré est le père de l’indépendance du pays. Mais le père de la liberté des Guinéens, c’est Lansana Conté. Il a libéralisé la politique, l’économie, a libéré les citoyens de la peur. Il y a eu la liberté d’expression, la liberté d’entreprendre, la liberté de mouvements. C’est avec lui que le citoyen guinéen eu la liberté de construire la maison qu’il veut, de rentrer dans son pays avec tout ce qu’il a eu à l’extérieur, d’exercer son droit de propriété sur son bétail, la récolte. Il n’y avait plus la fourniture, la norme, la fourniture obligatoire de bétails… Vraiment, il a libéré le citoyen guinéen. La Guinée a été libre en 1958 avec feu Sékou Touré mais, le Guinéen pris individuellement, a été libre avec général Lansana Conté. Pour moi, le bilan le plus important, c’est d’abord la liberté du citoyen.

Comme  vous le savez, il y avait beaucoup de Guinéens à l’extérieur, beaucoup sont rentrés au temps de Conté pour exercer l’activité de leur choix. Le général n’était pas jaloux, il n’était pas haineux, donc chacun était libre d’exercer l’activité qu’il aime.

Le secteur de l’éducation a aussi bougé, le taux d’inscription a fortement augmenté, il avait atteint près de 80 %, c’était une bonne performance parce qu’on était à 26%. Donc, il ya eu des progrès non négligeables avec le général. Il y a eu des routes, des pistes rurales, des centres de santé dans beaucoup de villages, des écoles… Mais le plus important pour moi, c’est cette liberté. Il a été l’acteur de la libéralisation des ondes aussi. Vraiment on ne peut pas citer ici tout ce que le général a pu laisser comme héritage.

Guinéenews© : en dehors du travail, comment étaient vos relations ?

Cellou Dalein Diallo : on était très proche. On a passé beaucoup de temps ensemble en privé le week-end. Les dimanches par exemple, le Président Conté venait me cherchait chez moi pour que je l’accompagne dans ses plantations. Et lors de la construction du pont sur le Fatala, on en profitait toujours pour faire une visite de chantier. Il était très content, si bien que quand je lui ai proposé de construire sa maison de retraite au bord du lac, il m’a demandé de faire le plan de ma maison aussi pour qu’il puisse la construire à côté de la sienne au près du Lac. Mais, je n’ai pas donné suite à sa demande parce que je n’ai jamais montré au président Conté que j’étais porté sur le matériel. C’est ce qui a été peut-être aussi la base de cette confiance qu’il a eue envers moi. J’ai tellement de souvenirs que lorsque je parle du général président Conté, je me demande comment sélectionner. On a été ensemble dans toutes les régions du pays, Kankan, N’Zérékoré, au Fouta…

Guinéenews© : vous qui l’avez pratiqué pendant longtemps, parlez-nous de la capacité d’écoute du président Lanasana Conté ?

Cellou Dalein Diallo : il avait une grande capacité d’écoute. Mais il avait cette qualité aussi, l’intelligence pour savoir ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut laisser. Il écoutait beaucoup et tout le monde avant de prendre une décision importante. Parce qu’il voulait toujours s’assurer que ça va dans l’intérêt du pays et non de servir des intérêts particuliers.

Guinéenews© : est-ce que ce n’est pas le fait qu’il écoute tout le monde qui vous a valu le renvoi du gouvernement ?

Cellou Dalein Diallo : oui ! Mais, il faut comprendre deux choses. Il m’a nommé à la fonction de Premier ministre à un moment où il y avait une crise économique sévère. La monnaie ne faisait que se déprécier, les réserves de changes  étaient épuisées à la Banque Centrale ; l’inflation était devenue galopante, les projets étaient bloqués, l’endettement était à un niveau insoutenable. Donc, le pays était bloqué. Bien entendu lorsque je suis arrivé comme premier ministre, j’ai élaboré un programme de stabilisation.  Je suis venu lui expliquer et il a accepté. Parce qu’il fallait d’abord être un peu crédible avec les partenaires. Il fallait par exemple mettre un terme aux exonérations ad hoc parce que les gens venaient avec des connaissements pour demander au président une exonération juste pour profiter. Et je m’étais toujours opposé. Donc on a pris des décisions qui ont touché beaucoup de gens mais c’était dans l’intérêt du pays et non d’un groupe de personnes. Parce que pour beaucoup, le président étant malade, c’était la fin de règne, il fallait donc profiter. Alors moi, j’étais le gardien du temple pour refuser cela, pour que mon programme de stabilisation marche et que la confiance qui a été placée en moi soit méritée par le relèvement de l’économie.  Bien entendu, il fallait discuter avec les bailleurs de fonds et les partenaires. Donc après avoir élaboré en accord avec le président le programme de stabilisation, je suis allé rencontrer les bailleurs de fonds. Je suis allé en France où j’ai été reçu par les autorités concernées par la coopération, à l’Agence Française de Développement par exemple où j’ai pu débloquer automatiquement la suspension de décaissement avec la Guinée, j’étais avec l’ancien ministre Salif Sylla. A l’AFD, ils étaient fiers de voir un de leur ancien stagiaire devenir Premier Ministre. Après on est allé à Bruxelles, à Washington, à la Banque Mondiale où j’ai été bien accueilli par le président que j’ai connu à travers un ami qui était son Vice-président. Ensuite, je suis allé au Fonds Monétaire International. J’ai rencontré Condoleezza Rice puis le patron du Trésor. On a validé mon programme de stabilisation et on a décidé de m’accompagner. Partout, ça s’est bien passé. Donc, je suis rentré très satisfait du soutien que j’avais reçu des partenaires techniques et financiers et j’ai commencé à mettre en Œuvre.

Ce n’était pas facile. Parce qu’il y avait des résistances internes qui étaient énormes. Mais grâce au soutien du président, même si parfois on faisait fléchir sa position dans le mauvais sens, j’ai réussi. J’ai supprimé toutes les exonérations ad hoc, les dépenses extra budgétaires, les marchés de gré à gré, les monopoles qu’on avait accordés à certaines entreprises… Et donc, j’ai eu beaucoup d’adversité. Et après j’ai été limogé.

Après donc mon limogeage, je suis allé à l’extérieur, j’ai fait un an. Quand je suis rentré, j’ai décidé de faire la politique. Je suis allé le voir et lui ai fait part de mon projet. Je lui ai dit que j’ai besoin de sa bénédiction et de son soutien. Il m’a marqué son accord. Il m’a dit des choses agréables. Et j’ai gardé le contact avec lui même en étant dans l’opposition.

Guinéenews© : si on vous demande qu’est ce que vous avez admiré de plus chez lui, que direz-vous ?

Cellou Dalein Diallo : l’humilité, l’attachement à l’unité des Guinéens, l’attachement à la paix en Guinée et la peur de l’injustice…

Entretien réalisé par Nassiou Sow