Guinée : Dr Ousmane Kaba crie haro sur la mal-gouvernance et le déni de la démocratie (Interview)

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Le président du parti des démocrates pour l’espoir (PADES) a réagi au décret instruisant l’installation des conseils de quartiers et de districts. C’était lors d’un entretien (audiovisuel) accordé à Guineenews. A l’occasion, Dr Ousmane Kaba a réitéré sa candidature à la présidentielle prochaine présidentielle, non sans répondre aux critiques qui l’ont ciblé dans son propres quand pour la circonstance. Lisez !

Guineenews.org : le président la République vient d’instruire son ministre de l’Administration du Territoire d’installer des conseils de quartiers et des districts, plus de deux ans après les élections communales et communautaires dont les résultats déterminent ceux qui doivent être installés. Quelle en est votre réaction ?

Dr Ousmane Kaba: Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il aurait dû le faire plutôt. Il faut qu’on apprenne dans ce pays à respecter la loi. Qu’on soit d’accord avec ou pas, il faut la respecter. Je rappelle que je n’ai pas voté cette loi personnellement pendant que j’étais député à l’assemblée, parce que j’ai estimé que ce sont les habitants du quartier qui doivent élire leur chef. Mais d’après cette loi, le maire est désigné par les responsables de la liste qui gagne. Il peut y avoir des cas où les habitants d’un quartier ne souhaitent pas que quelqu’un devienne leur maire mais cette personne devient leur maire. C’est la raison pour laquelle, à l’époque je n’avais pas voté pour cette loi. Au fait je pense qu’elle est source de tension. Ceci dit, quand la loi a été votée il faut l’appliquer.

Guineenews.org : est-ce qu’il ne peut pas y avoir de fissures entre les partis de l’opposition membres du FNDC à cause de cette loi?

Dr Ousmane Kaba : En ce qui me concerne, non. Je ne pense pas. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas appliquer la loi. Il faut que les gens apprennent vraiment les règles de la démocratie. En ce qui me concerne, ce n’est pas du tout un point de discorde. Non.

Guineenews.org : le décret fait allusion aux conseils de districts et de quartiers ; mais pas aux conseils régionaux normalement concernés par la même loi.

Dr Ousmane Kaba : c’est toujours le même principe. Il faut toujours respecter les lois. Et le chef de l’État qui est le chef de l’exécutif a une obligation de respecter les lois qui sont votées par le peuple de Guinée. L’exécutif peut participer au débat mais une fois qu’on se met d’accord et qu’on vote une loi, il doit la respecter. Quand ce n’est pas fait, c’est toujours dommage pour moi.

Guineenews.org : l’actualité c’est aussi le PADES et son président qui décident d’aller à la prochaine présidentielle avec ou sans le président Alpha Condé. Expliquez-nous-en.

Dr Ousmane Kaba : nous avons un vrai problème dans notre pays. On est avec un chef de l’État qui fait son deuxième et dernier mandat. Il a décidé contre toutes les règles démocratiques, contre lui-même ses propres engagements, de solliciter un troisième mandat. Ce que j’appelle le pouvoir à vie. Je ne suis pas d’accord évidemment mais je me bats parce que ma lutte contre le 3ème 0 mandat n’a pas commencé avec  le professeur Alpha Condé. En 2001 on était dans la rue avec le doyen Sidya Touré pour nous opposer au 3ème  mandat. Donc moi je suis toujours cohérent. On a toujours lutté contre le 3ème  mandat, avant le professeur Alpha Condé,  avec lui et probablement après lui. C’est une constance parce que nous avons toujours pensé que lorsqu’on ne respecte pas l’alternance, on ne peut pas avoir une société démocratique ; qui est pourtant une aspiration fondamentale des peuples d’Afrique aujourd’hui. Et que (si on l’avait ndlr) ça pourrait limiter la mauvaise gouvernance…. Je rappelle à tout le monde que le FNDC n’est pas une coalition politique.  Sa mission citoyenne qui comprend et les partis politiques et les organisations de la société civile… c’est important de le savoir parce que les gens confondent le FNDC avec une coalition politique où il y aurait des accords politiques. Ce n’est pas du tout le cas. Nous sommes d’accord tous, partis politiques et organisations de la société civile, pour nous battre contre le troisième mandat. Ce qui est un défi pour notre société, au-delà même des problèmes politiques. Voilà ce sur quoi on s’est entendu. Alors, s’en prendre contre un troisième mandat, une présidence à vie ne signifie pas pour un parti politique dont la vocation est de conquérir le pouvoir par les urnes, l’abstention de ce parti politique aux différents votes qui sont…

Guineenews.org : dans quelles conditions vous irez à la présidentielle, sans oublier que vous n’avez pas pris part au double scrutin du 22 mars derniers parce qu’il y a des conditions préalables qui n’avaient pas été remplies?

Dr Ousmane Kaba : Nous nous sommes abstenus d’aller aux législatives. L’une des raisons en ce que me concerne c’est que les législatives étaient couplées avec le problème de troisième mandat; parce qu’on a mélangé deux vote qui sont de natures différentes ; alors qu’on s’est vraiment battus contre le référendum. C’est ce qui a pesé chez moi surtout. Je ne pouvais pas accepter de cautionner un troisième mandat. Je ne pouvais accepter une nouvelle constitution qui va à l’encontre de toutes les règles démocratiques. Voilà les raisons. Aujourd’hui, quel est le choix que nous avons? Malgré tout, nous n’avons pas pu empêcher le président de la République de passer outre et d’imposer une nouvelle constitution. D’ailleurs on va en parler parce que de constitution, il n’y en a point. En réalité, la constitution qui a été votée est différente de la constitution qui a été promulguée, parce qu’il y a eu falsification sur plus de 41 articles, c’est-à-dire le tiers. C’est extraordinaire.

Guineenews.org : il y en a qui parlent de 21 articles changés.

Dr Ousmane Kaba : je peux vous en dire parce qu’on a eu des études très sérieuses en termes de comparaison… Le projet de nouvelle constitution a été publié dans le journal officiel. Donc nous avons un repère. C’est ce qui a été voté. Maintenant, ce qui a été promulguée a été aussi publié dans un journal officiel. Donc la comparaison est toute simple. On s’est rendu compte qu’il y eu modification de 41 articles. C’est extraordinaire. Prenez l’article 42 simplement entre les deux. Dans l’article 42 qui a été publié, les candidatures indépendantes étaient autorisées parce qu’elles n’étaient pas prohibées. D’ailleurs il y a eu campagne sur ça et cela a amené beaucoup d’organisations à soutenir le projet. Eh bien,  tenez-vous bien, dans la constitution promulguée c’est interdit expressément. Falsification évidente! Dans la constitution promulguée, on parle maintenant de parrainage. Ce qui n’a existé nulle part dans le projet. Cela n’a jamais été discuté. C’est un exemple type de grande malhonnêteté intellectuelle qui serait passible de trahison à la haute cour de justice. Et on comprend maintenant pourquoi on n’a jamais pu mettre en place cette haute cour de justice.

Guineenews.org : du côté de la mouvance présidentielle on va vous opposer que ces différents documents sont dans le processus.

Dr Ousmane Kaba : ça n’a absolument aucun sens. Dès lors qu’on publie le projet officiel dans le journal officiel on ne peut pas dire que cela fait partie d’un brouillon parce que c’est ce qui a été publié dans le journal officiel comme projet soumis au vote. Donc l’argument est faible et fallacieux. Il y a eu beaucoup de discussions certes. Mais c’est la version finale qu’on publie dans un journal officiel. Voilà. On ne peut pas parler de différentes versions. Ça n’a aucun sens. La version finale a été  publiée dans le journal officiel et c’est sur cette version finale que les citoyens ont été appelés à se prononcer. Que l’on reconnaisse la nouvelle constitution ou pas, le débat n’est même pas là en réalité parce que rappelez-vous, nul n’est censé ignorer la loi. Ça nous ramène d’ailleurs à notre discussion. Nous avons lutté contre la nouvelle constitution et nous avons dit que nous ne reconnaissons pas l’assemblée nationale. Cela ne signifie pas que l’assemblée nationale n’existe pas. Elle existe; c’est ça le fait. Comme en droit il faut distinguer le fait du jure. Je vous donne un exemple terre à terre. Cette assemblée nationale que nous ne reconnaissons pas vient de prendre une décision pour proroger l’état de siège. Et ça s’impose à tous les individus, à toutes les personnes. Donc je crois que les gens n’ont pas compris la notion de non reconnaissance juridique. Pour simplifier, lorsqu’on dit qu’on ne reconnait pas une institution, ça veut dire simplement qu’on ne veut pas travailler avec cette institution. Nous allons l’ignorer en termes de rapports de travail. Mais cela ne signifie nullement que l’institution n’existe pas. Donc nous sommes dans une situation où nous avons fait un demi-échec ou une demi-réussite. Ça dépend de quel côté on veut se placer. Pourquoi? Parce que nous n’avons pas pu arrêter la nouvelle constitution. Nous n’avons pas pu arrêter le vote. Ça existe. Mais par ailleurs nous avons réussi à décrédibiliser et le double scrutin et l’assemblée nationale au niveau de l’opinion nationale et des organisations internationales…

Guineenews.org: même si cette assemblée sort peu à peu de l’isolement…

Dr Ousmane  Kaba: …elle a des difficultés à se faire reconnaître à l’international. Donc on ne peut pas dire que notre combat au FNDC a été inutile. Ce n’est pas vrai. Nous avons eu des résultats, mais nous n’avons pas pu empêcher cela. Alors la question est celle-ci: supposons qu’on arrive comme ça à l’élection présidentielle. Notre objectif aujourd’hui, c’est toujours de ne pas reconnaître la constitution, c’est de ne pas reconnaître l’assemblée nationale et donc d’empêcher le président de la République de se présenter pour un troisième mandat. C’est ce que nous souhaitons. C’est l’objectif de notre combat. Mais si on arrive à l’élection présidentielle sans parvenir à dissuader le président de la République d’être candidat. Notre question est de savoir si nous allons laisser le président tout seul…ou bien nous allons en compétition pour donner la chance au peuple de Guinée de choisir? … C’est ce qu’on appelle la politique de la chaise vide. Je pense que ce n’est pas une bonne chose. La politique de la chaise vide n’a jamais fait avancer une opposition. Ceci ne signifie nullement que nous cautionnons ce que le gouvernement fait. Il y en a qui disent que si nous le faisons c’est que nous cautionnons ce que le gouvernement fait. Ce n’est pas vrai. Ça s’impose à nous. Imaginez une situation où le président est tout seul… si nous allons en compétition avec  lui, le peuple de Guinée peut changer et renverser la situation. Donnons une chance au peuple de Guinée. Ne faisons pas le dos rond. Ne nions pas la réalité.

Guineenews.org : nous sommes d’accord que l’attitude du peuple peut être déterminante. Mais derrière, vous êtes de ceux qui ont dénoncé le manque de qualité  du fichier électoral sur la base duquel les dernières législatives ont eu lieu. Est-ce que ce fichier ne risque pas d’être un handicap sérieux pour vous?

Dr Ousmane Kaba: pas du tout parce que nous sommes en train de lutter pour que ce fichier soit assaini. Tout ce que nous faisons actuellement c’est pour avoir des élections libres et transparentes. Ce combat n’est pas abandonné. Il faut le continuer tous les jours. Ce que je dis, si jamais nous n’arrivons pas à infléchir la position du chef de l’Etat, il nous trouvera sur son chemin pendant les élections. Nous n’allons pas faire le vide. Je ne peux pas l’accepter parce que nous avons un parti politique ; nous engageons des milliers de jeunes. Et on ne va pas s’amuser à dire à ces jeunes, tout le temps, qu’on les a engagés dans un parti politique où nous nous préparons, pour nous désister  à la dernière minute. Nous n’allons pas faire ça pas ce que nous sommes une organisation politique.  Il y a deux choses que je voudrais bien clarifier parce que les gens mélangent les choses. Un parti politique est créé pour participer à des élections et prendre le pouvoir politique. C’est ça l’objet d’un parti politique. Ce n’est pas le cas de la société civile. Donc déjà nous avons des objectifs différents. On s’est retrouvé dans le cadre du FNDC qui n’est  pas, encore une fois, une alliance politique. J’entends les gens dire qu’ils sont trahis. Alors je me pose la question de savoir comment ils sont trahis? Est-ce que nous avions un accord politique? Pas du tout. L’accord que nous avons n’est pas politique. C’est un accord citoyen encore une fois. Ce n’est pas une coalition politique. C’est une coalition citoyenne. En plus, je précise que nous sommes contre le troisième mandat du professeur Alpha Condé et moi je ne change pas de camp. Moi j’ai commencé à lutter contre ça avant le FNDC. Encore en 2001, j’étais dans la rue. Je suis un homme cohérent. J’entends des politiciens qui crient aujourd’hui. Lorsque  nous avons fini notre mandat à l’assemblée nationale, j’étais le seul à faire le vide. Et j’ai demandé à tout le monde de ne pas prolonger notre mandat, pour que nous soyons en position de demander au chef de l’État de ne pas prolonger son mandat. Ces formations politiques, qu’est-ce qu’elles ont fait? Elles ont continué à siéger à l’assemblée nationale malgré que leur mandat était fini, pour leur intérêt personnel. Aujourd’hui, ces formations politiques sont très mal placées pour me dire…parce que moi je suis un homme cohérent et la politique du PADES est une politique cohérente. Il n’y a pas de trahison. Nous, nous avons notre position bien avant le FNDC. FNDC ou pas, nous allons toujours lutter contre la mauvaise gouvernance du professeur Alpha Condé. Nous allons toujours lutter contre le troisième mandat. Et nous allons lutter pour qu’il y ait l’alternance démocratique dans ce pays.

Guineenews.org: vous avez anticipé monsieur le président, mais vous permettrez que je revienne là-dessus… En ce qui concerne vos relations au niveau du FNDC où certains de vos collègues semblent vous reprocher ce que vous venez de rejeter, aujourd’hui, les rapports qui existent entre vos collègues des partis politiques et de la société civile et vous sont-ils bons?

Dr Ousmane Kaba: je peux vous assurer qu’au FNDC, on se parle et qu’il n’y a aucune animosité ni avec les partis politiques ni avec la société civile. D’ailleurs, le jeune qui avait parlé a parlé trop vite, il a présenté des excuses. Je ne reviens pas sur ça, parce qu’encore une fois, permettez-moi de me faire comprendre : le FNDC n’est pas une coalition politique…. c’est une coalition citoyenne qui regroupe des partis politiques qui ont pour vocation de conquérir le pouvoir par les urnes ; et la société civile qui n’a pas pour vocation de concourir pour le pouvoir. Donc la décision de se présenter aux élections présidentielles ne revient qu’aux partis politiques, au le PDES et à ses militants. Il n’y a absolument aucune permission à demander à qui que ce soit. Et ce n’est pas du tout un cas d’indiscipline. Je trouve que c’est incohérent, parce que ce n’est pas ce sur quoi on s’en convenu… Et si les hommes politiques avaient été cohérents comme moi à la fin de notre mandat à l’assemblée nationale, s’ils avaient démissionné, on aurait eu le vide institutionnel. La Guinée aurait été sanctionnée à l’international et on n’aurait pas traîné pour faire ces élections législatives. Le gouvernement aurait été obligé d’organiser des élections législatives immédiatement, parce que la Guinée allait être soumise à des sanctions à la fois diplomatiques, économiques et financières. Malheureusement, les politiciens n’ont pas pris leur responsabilité. Ils ont continué à siéger à l’assemblée nationale, sur la base d’un décret… et ça nous a affaiblis. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles on n’a pas réussi à bloquer la nouvelle constitution. Donc aujourd’hui, la tentation est très grande de raconter du n’importe quoi, de parler de trahison quand il n’y en a pas, de mélanger les objets des différentes organisations parce qu’encore une fois, nous n’avons aucune coalition politique. Il faut que ce soit clair.

Guineenews.org : et pour ce qui est de la marche projetée par le FNDC le huit (8) juillet, est-ce que vous êtes dans des dispositions d’y participer?

Dr Ousmane Kaba: Mais c’est nous qui avons pris la décision. C’est moi le FNDC (rire)… Vous oubliez. Il ne faut pas que les gens profitent pour vouloir faire éclater le FNDC parce qu’il y a beaucoup de forces négatives dans le pays. Le pouvoir est aux aguets pour faire croire que le FNDC est en train d’éclater. Ce n’est pas vrai… Nous nous asseyons avec les partis politiques et les organisations de la société civile pour discuter de l’agenda du FNDC, de la stratégie et des actions à entreprendre. Donc je peux vous rassurer que la décision du PADES ne met pas en cause la cohésion au niveau du FNDC. Même aujourd’hui nous avons une réunion pour discuter de tous les aspects. Là où je suis d’accord avec vous, il faut qu’on discute pour que tout le monde se comprenne et qu’on partage les opinions des uns et des autres. C’est ça aussi la démocratie.

Guineenews.org : Pour terminer, vous faites allusion à des forces négatives, à des tentations. Dans le même sillage, il y en a qui dans leurs interprétations mettent votre sortie au compte de la situation actuelle où on s’attend à un remaniement du gouvernement actuel, sachant que la main vous avait  été tendue, une proposition vous avait été faite lors de la composition du gouvernement sortant. Est-ce que cette possibilité existe encore?

Dr Ousmane Kaba: c’est une très bonne question, parce que je vous ai toujours dit que je n’agis pas comme les autres Guinéens. J’agis par principe. Et c’est la raison pour laquelle les autres pensent toujours qu’il y a trahison parce qu’ils ont l’habitude de trahir pour leurs intérêts personnels (rire). Moi Docteur Ousmane Kaba, je ne participerai jamais à un gouvernement du professeur Alpha Condé. Pour une raison très simple. Je ne peux pas encourager la mauvaise gouvernance et le déni de démocratie dans notre pays. C’est très simple!

Entretien réalisé par Thierno Souleymane Diallo en collaboration avec Sékou Sano