Guinée : Jusqu’où ira le nouveau premier ministre Kassory Fofana ?

mai 23, 2018 6:18
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Le vœu de Kassory Fofana est enfin réalisé. Il est nommé par le président de la République au poste de Premier ministre après d’ultimes sacrifices de sa part : dilution de son parti, «GPT», dans le «RPG», parti présidentiel et renonciation solennelle à toute forme d’ambition présidentielle tant qu’Alpha Condé n’aura pas dit son dernier mot sur l’intention très surveillée qu’on lui prête de vouloir briguer un troisième mandat.

La nomination de M. Fofana après un forcing rarement vu ne s’annonce certes pas comme séisme de grande magnitude qui vient défaire le microcosme politique guinéen. Mais, il s’agit d’un acte majeur posé par le président de la République qui aura ses propres implications dans l’exercice du pouvoir.

Compte tenu des traits de personnalité de M. Fofana, le choix du président de la République n’est pas fortuit. Il semble avoir été motivé, dans le dernier virage de son second mandat, par une volonté d’atténuer son hyper présidence. Ceci, en laissant émerger pour la première fois, après huit années de présence sur tous les fronts, un PM fort qui sera au-devant de la scène. De manière prémonitoire, l’étendue des marges de manœuvre que le président entend laisser à son PM dépendra de l’empreinte de ce dernier dans la composition de la nouvelle équipe gouvernementale.

Jusque-là patron d’un parti minoritaire, entré depuis sa fusion avec le RPG dans le musée des partis disparus à jamais, M. Fofana peut désormais compter sur la machine de guerre bien rodée du RPG, un des partis tentaculaires du pays. Pour ceux qui ne se méprennent pas sur son ambition, la nomination de M. Fofana s’analyse pour lui comme une élévation en grade qui le décomplexe par rapport aux autres personnalités de l’opposition qui ont occupé ce poste avant lui : Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo et Lansana Kouyaté. Aussi, cette nomination lui fait franchir un pas décisif dans sa stratégie nourrie de longue date, de s’approprier un jour le grand fauteuil de Sekoutoureya.

D’après les traits visibles de sa personnalité, Kassory sera certainement un premier ministre différent de ceux qui l’ont précédé sous le magistère du président Condé. Malgré un passé controversé, il a la réputation d’être  ambitieux, charismatique, ouvert et capable d’avoir un ascendant sur son entourage. Il mettra certainement à profit ce poste pour réaliser trois objectifs majeurs : effacer l’image d’un des cadres corrompus que ne cesse de lui coller une certaine opinion, montrer qu’il est capable de relever à l’américaine les défis économiques et sociaux de la Guinée qui ne sont pas les moindres. Enfin, politiquement, outre son acceptation par le parti présidentiel, son dernier objectif sera de se battre pour se faire adopter par le RPG. Ce qui est loin d’être une mince affaire, lorsqu’on sait, ce qu’une telle opération pourrait susciter en termes de tiraillement ou même de risque d’implosion entre le courant progressiste du parti, favorable au changement de culture en son sein, et le courant conservateur, favorable à  l’ascension des seuls apparatchiks du parti. Et ceux-ci ne manqueraient pas de voir en Kassory le dauphin désigné par le président de la République. Donc une menace !

Du côté de l’opposition modérée ou radicale, la nomination de Kassory Fofana provoque une onde de choc qui ne laisse personne indifférente. Elle devrait logiquement conduire l’UFR (union des forces républicaines), la troisième force politique du pays, à méditer sur le sens de son rapprochement avec le parti présidentiel d’autant plus que le but ultime de ce rapprochement était de bénéficier d’un positionnement politique de faveur qui revient aujourd’hui à Kassory. Quant à la première force politique de l’opposition, elle devrait dès maintenant ajuster son angle de tir pour l’adapter à Kassory, nouvelle cible politique qui est tout sauf dormante.

En définitive, si l’acte de nomination de Kassory relève de l’exercice du pouvoir discrétionnaire du chef de l’Etat, il ne manque cependant pas de soulever au sein de l’opinion des interrogations. Il s’agit en particulier des raisons qui justifient la régionalisation du poste de premier ministre dans un contexte de diversité régionale et qui motivent le recyclage permanent des mêmes personnes aux postes de commandement il y a de cela des lustres, alors que le pays regorge de nouvelles compétences qui ne demandent qu’à être valorisées.

Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry.