Guinée : Les conséquences du vote passionnel

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Par Youssouf Sylla, analyste à Conakry.

Rien de ce qui se passe comme violence dans le pays après l’élection présidentielle du 18 octobre dernier n’est étonnant pour ceux qui ont vu venir les choses. En effet, la violence politique est un fait social qui a ses origines, ses manifestations et ses conséquences sur le corps social. Il n’est pas le fruit du hasard.

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Les origines des violences qui éclatent dans le pays, faisant des victimes, résident dans la bipolarisation à forte dose ethnique du jeu politique dans le pays. En Guinée, politique rime avec ethnie et les deux figures emblématiques des deux majors ethniques en compétition, Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo, sont plus que jamais résolus, chacun de son côté à remporter la partie.

A regarder de près l’évolution de la situation, on se rend compte que ces deux candidats qui dominent et structurent en grande partie la vie politique du pays, se retrouvent eux mêmes pris au piège tendu par les ailes dures de leurs partis respectifs. Pour ces faucons, la victoire finale sera au bout des muscles et non dans les urnes.

Leur état d’esprit soulève de légitimes interrogations sur le sens même du vote dans la jeune démocratie guinéenne. Pourquoi mobiliser tant de ressources et de personnes autour du vote, si en réalité, les plans de victoire conçus par les dominantes forces antidémocratiques des partis reposent sur des logiques qui n’ont rien à avoir avec les mécanismes du vote ?

Outre la bipolarisation à forte dose ethnique du jeu politique, il y a aussi le déficit de confiance dans les entités administratives et judiciaires en charge de l’administration du vote et de règlement des contestations qui en résultent. Il s’agit en l’occurrence de la CENI (commission électorale nationale indépendante) et de la Cour constitutionnelle. Il convient de rappeler que le transfert, sous la pression de l’opposition politique, de la responsabilité de gestion des élections du ministère de l’intérieur vers une structure dédiée, la CENI, n’a jamais résolu la question de ce déficit de confiance.

La CENI est historiquement soupçonnée de rouler toujours en faveur du parti au pouvoir et les juridictions chargées de vider le contentieux électoral avec. En 2010, entre les deux tours de la présidentielle, il a fallu faire appel à un général malien (Toumany Sangaré pour diriger la CENI après le décès de son président Ben Sylla, tant les principaux candidats, les mêmes en tête de compétition aujourd’hui, lui manquaient confiance.

En effet, la confiance ne se décrète pas, et si son absence est avérée dans le camp de l’opposition politique dans les structures en charge des questions électorales, deux choix se présentent logiquement à elle : le premier est de sortir du processus électoral comme l’ont fait certains, Sidya Touré et Lansana Kouyaté. Et le second, d’y rester mais sans jamais faire confiance, comme l’a fait Cellou Dalein Diallo dans le cadre de cette élection présidentielle. Bref, ce déficit de confiance conjugué à la bipolarisation ethnique du jeu politique étaient suffisamment mélangés pour ouvrir la voie aux violences d’origine politique dans le pays.

Les premières manifestations de cette violence politique se sont d’abord manifestées par la rupture de toute communication dynamique et constructive entre les candidats. Ensuite, les violences ont pris la forme d’une escalade verbale discourtoise et haineuse faite de dénigrements sur l’état  de santé et la forme physique de l’un par l’autre par medias et réseaux sociaux interposés. Enfin, depuis la tenue du vote le 18 octobre, les violences prennent désormais l’inquiétante forme d’un affrontement physique qui a fait des morts, des blessés et de nombreux dégâts matériels. Le gros risque maintenant est le franchissement du rubicon, autrement dit, la réalisation d’un acte fatidique qui aggravera l’intensité desviolences et conduira inexorablement à un point de non retour.Ce risque est à craindre, après la proclamation des résultats provisoires par la Ceni et la désignation du vainqueur de l’élection.

Les conséquences de ces violences marqueront encore pour un temps les esprits en Guinée. Elle augmentera à coup sur laméfiance entre les ethnies et renforcera le déficit de confiance de certains à l’égard des institutions publiques. La victoire d’un camp sur l’autre risque de ne jamais être perçu par le perdant comme la manifestation de la vérité des urnes. Elle sera plutôt perçue par ce dernier comme l’imposition d’un ordre issu des rapports de force sur le terrain, donnantpossiblement lieu à l’effritement de son sentiment d’appartenance à la communauté nationale.

Quelle issue à la crise ?

S’il est facile de créer les conditions d’une crise, il estcependant difficile de s’en sortir par coup de baguette magique. A l’état actuel des choses, toutes les conditions semblent réunies pour que la crise perdure. Car les mécanismes internes de résolution des crises n’ont pas la confiance de toutes les parties et les mécanismes externes, faisant ici référence à la Cedeao, divisent aujoudhui plus qu’ils n’unissent en Guinée, depuis le récent cas malien.

Malgré tout, une prise de conscience collective au plan national des dangers qui guettent le pays tout entier peut être le premier pas décisif vers un dénouement durable de la crise,même si les tensions sont encore à un niveau élevé. Quels sont alors les éléments fondamentaux susceptibles de constituer les bases de cette prise de conscience collective ? C’est avant toutl’abandon par les uns et les autres du projet d’une présidence ethniquement tournante et de la perception du pouvoir pour servir les ambitions hégémoniques d’une communauté et non de la nation dans son ensemble. Ces approches « nocives » du pouvoir ont pour effet immédiat d’alimenter les cycles répétitifs de violences politiques.

A l’issue de cette prise de conscience, il faudrait retourner auplus simple en démocratie, mais naturellement le plus compliqué en Guinée: la transparence du processus électoral, l’indépendance de la justice électorale et le bannissement des démarches unilatérales mettant à mal la cohésion nationale.Ces garanties sont nécessaires pour neutraliser les forces antidémocratiques et belliqueuses au sein des partis et surtout pour avoir un vainqueur de l’élection pour permettre au paysde continuer sa marche dans la paix sociale. En tout état de cause, il en va de l’élection comme d’un procès, il y aura nécessairement un vainqueur et un vaincu. Les guinéens n’étant pas des extra terrestres, ils ne feront pas durablement exception à ce principe basique de la démocratie, à condition bien sûr d’être collectivement conscients du sort de leur payset de le placer au-dessus de la personne leurs leaders aussi idolâtrée soit elle.