Guinée : L’État dans tous ses états…

juin 11, 2018 1:10
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Avec un peu plus d’un demi-siècle d’indépendance, qu’est ce qui est devenu en Guinée l’État dans sa dimension institutionnelle, sachant par avance que les institutions de la République appartiennent aux citoyens qui incarnent la souveraineté et qui ont le droit d’accéder et de bénéficier des prestations de ces institutions selon certains critères prédéterminés et dans les meilleures conditions d’égalité pour tous ?

Les institutions de la République ont vocation à fonctionner selon les règles qui leur sont propres, indépendamment des desideratas des acteurs politiques et économiques. Mieux, elles ne sauraient faire l’objet d’une appropriation privative comme la régionalisation de certaines fonctions étatiques ou prendre carrément sur le terrain politique, l’allure d’un combat pour l’alternance ethnique. Bertrand Badie, politologue français et professeur à Sciences Po, déclarait  à ce propos que l’État se caractérise par le fait qu’il est un système politique institutionnalisé dans le quel « la règle est distincte de l’acteur, dans lequel le prince n’est pas propriétaire des institutions ».

La question qu’il convient de poser dans le contexte qui est le nôtre est de savoir si l’État en tant qu’institution a été et est en mesure de jouer réellement le rôle qu’on attend de lui : Protecteur des forts comme faibles, régulateur de la vie socio politique et économique, rempart contre l’arbitraire et garant des libertés fondamentales.

Le déroulement des campagnes politiques donne généralement l’occasion d’observer les difficultés d’existence de l’État en tant qu’entité institutionnalisée dispensant les mêmes services à tous sans égard aux distinctions fondées en particulier sur l’orientation idéologique des uns et des autres. A ce titre, on constate par exemple que les institutions de régulation des activités politiques n’inspirent confiance que chez les gouvernants. Les autres destinataires des services étatiques étant constamment dans une posture de plainte.

Exagérée ou pas, ces plaintes ouvrent la voie à l’arbitrage d’entités politiques nationales, comme c’est le cas depuis la tenue des récentes élections communales ou alors à l’intervention d’entités ou de personnalités étrangères comme ce fut le cas lors du second tour du scrutin présidentiel de 2010. Le recours à ce type d’arbitrage non prévu par les textes en vigueur illustre éloquemment la crise de confiance entre les acteurs politiques et surtout la méfiance chronique de certains acteurs envers le système judiciaire local jugé partial.

Le mal ainsi décrit vient de loin. En effet, les régimes qui se sont succédé à la tête de l’État en Guinée se sont appropriés les institutions étatiques dans le but soit de les soumettre à leur volonté propre, soit à leur soif de se pérennisation au pouvoir. Dans le quotidien, l’État ressemble à une belle et charmante demoiselle convoitée à raison du fait qu’il est  perçu comme une source abondante de pouvoirs, de richesses et de privilèges. D’où par exemple, l’engouement  de certains hommes d’affaires de se lier au pouvoir du prince dans le seul objectif d’en tirer des profits indus.  Avoir par l’exemple l’exclusivité de certains contrats publics en dehors du strict respect des règles de la commande publique.

Cet affairisme qui se renouvelle d’un régime à un autre au sommet de l’Etat a produit des conséquences déplorables mais pourtant prévisibles : certains ouvrages publics construits selon les normes inférieures aux standards admis se sont très rapidement dégradés sans que les destinataires ultimes, les populations, puissent en tirer véritablement profit.

L’étatisation des partis politiques à des niveaux variables, est un fait auquel aucun parti au pouvoir n’a encore véritablement échappé en Guinée, de l’indépendance à nos jours. Il suppose la vassalisation de l’État au parti au pouvoir. Dans un tel contexte, l’État perd sa capacité d’administrateur neutre, tant les principes qui le gouvernent sont structurellement déréglés et privatisés. Il s’agit alors d’un retour fatal dans un Etat où l’homme un loup pour son prochain selon les propos empruntés au célèbre théoricien anglais Thomas Hobbes dans son célèbre ouvrage Le Léviathan, publié en 1651.

Une des caractéristiques dominantes de l’État en Guinée tout au long de son histoire est la super puissance des hommes au pouvoir au détriment des institutions. De la sorte, lorsque la personne qui incarne le pouvoir se retrouve dans une situation d’incapacité partielle ou totale pour une raison ou une autre, on se rend rapidement compte que les relais devant assurer la continuité de l’État sont défaillants et que les mécanismes légaux de dévolution du pouvoir sont relégués au second plan. Ces constats sont confirmés par le dérèglement institutionnel qui a suivi la disparition du président Ahmed Sékou Touré et la perte du contrôle de la direction de l’État par le Général Lansana Conté tout au long de sa maladie.

Ainsi, force est de constater que le processus de légitimation des institutions étatiques auprès des populations est lent, même si l’Etat au cours de ces dernières décennies ne cessent de subir en ce sens les pressions de la société civile, des organisations syndicales, des médias, des partis politiques, de certaines organisations internationales non gouvernementales ainsi que des puissances démocratiques étrangères.

Les interactions qui se nouent entre ces différents acteurs (locaux et internationaux) dans un contexte irréversible de mondialisation des pensées et de recul des pouvoirs autoritaires dans le monde, y compris en Afrique, favoriseront à terme, l’ancrage dans un pays comme la Guinée, d’un État pour tous, capable de marquer des points notables en gain de légitimité. Deux faits pourraient accélérer le cours de l’histoire en ce sens : l’avènement d’une classe politique respectueuse des fondamentaux de la République malgré les obscures pressions communautaires pour le maintien d’une sorte d’Etat  tribal et l’éducation des citoyens dans le but de faire grimper le niveau de leurs exigences vis-à-vis des gouvernants.

Youssouf Sylla, analyste-juriste à Conakry.