Guinée : L’opposant Baadiko très amer envers Alpha Condé (Interview) 

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« Il n’y a que des régimes faibles qui se reposent sur la dictature. Les régimes forts n’ont pas peur d’affronter les adversaires devant la population dans des élections libres, honnêtes et transparentes ; pas des élections où on contrôle tous les démembrements de la CENI, où on a un fichier électoral avec 40% de voix de réserve. »

L’adresse à la nation faite par le président de la République continue à susciter des vagues, notamment au sein de la classe politique guinéenne où la prise de parole du locataire de Sékououréa était visiblement très attendue. Sollicité à cet effet par Guineenews©, l’opposant Mamadou Baadiko Bah rejette, à son tour,  la main tendue d’Alpha Condé mais pas seulement, il va plus loin. Le leader de l’Union des forces démocratiques (UFD) fait des propositions de solution que son ancien compagnon d’infortune ne serait tout de même pas prêt à appliquer selon lui.

Guineenews© : Monsieur le président de l’UFD bonsoir ! Vous faites partie de l’opposition guinéenne qui n’accueille pas favorablement l’adresse à la nation du président de la République le 4 septembre dernier. Qu’est-ce que vous n’appréciez pas dans ce discours ? 

Mamadou Baadiko Bah : On s’attendait à ce qu’il tire la conséquence de la faute qu’il a commise quand il n’a pas tenu les élections à date. Qu’il tire la conséquence de cet échec lamentable pour dire: « je pensais bien faire en voulant cette révision constitutionnelle, mais comme la population ne comprend pas, je renonce ». C’est ce message qu’on attendait de lui, mais pas ce qu’on a vu, qui est plutôt de l’autosatisfaction. Un écran de fumée derrière lequel il va manœuvrer pour gagner encore du temps et peut-être nous sortir un mandat à la Kabila pendant qu’on est en train de discuter… Nous n’accordons aucun crédit à des dialogues organisés sous son égide. S’il veut le vrai dialogue national, il faut fermer l’assemblée, dissoudre la CENI et convoquer une conférence nationale vérité, justice et réconciliation permettant d’avoir des élections mieux adaptées aux exigences de la situation en Guinée et qui nous sortent de ce système de présidence à vie qui perdure depuis 61 ans… Je dois rappeler qu’au mois de mars 2018 il avait lancé la même idée. Il fallait que tous les corps de métiers, toutes les catégories socioprofessionnelles viennent lui dire qu’est-ce qui ne va pas ? Ce qu’ils veulent. Donc c’est un dialogue qui n’a aucun sens et n’aura aucun impact…

Guineenews© : Mais cette fois-ci, il s’agit d’une adresse à la nation. N’est-ce pas différent des discours comme celui de 2018 que vous évoquez ?

Mamadou Baadiko Bah : Nous, nous estimons que c’est les mêmes méthodes/ Il n’y a rien de sérieux. Si nous étions convaincus qu’il est capable  d’écouter des gens qui ont une opinion différente de la sienne, la jauger et l’appliquer, on l’aurait compris. Mais on sait que c’est pour amuser la galerie, faire semer la confusion et lui permettre de manigancer son troisième mandat ou l’installation d’une marionnette qu’il va contrôler à la tête de l’Etat pour continuer le même système corrompu, prédateur et impopulaire qui a ruiné et mis à genou la Guinée aujourd’hui contrairement à ce qu’il dit.

Guineenews© : En rejetant de façon aussi vigoureuse la main tendue du président de la République, est-ce que vous ne risquez pas de corser une situation sociopolitique déjà très tendue dans le pays ?

Mamadou Baadiko Bah : Je vous comprends. Mais est-ce qu’il faut aider le pouvoir à tromper les gens? Ce que nous reprochons à certains amis, c’est de servir de faire valoir au pouvoir pour ses actes illégaux. Aujourd’hui, le maintien des députés de l’opposition à l’assemblée nationale et la présence de cette opposition à la CENI montrent qu’ils (ndlr des opposants) accompagnent le régime dans ce qu’il veut… C’est ainsi que nous disons que nous sommes d’accord pour le dialogue mais il faut qu’on nous dise à quoi ça va servir. Si on veut le vrai dialogue, honnête, sérieux, productif et novateur qui puisse nous permettre de sortir le pays de cette crise, il faut convoquer la conférence nationale vérité, justice et réconciliation. Et c’est tout à fait possible. Si non nous considérons qu’il s’agit d’un écran de fumée pour manœuvrer encore comme ils savent le si bien faire et s’accrocher au pouvoir. 

Guineenews© : Vous connaissez particulièrement le président Alpha Condé que vous avez connu dans la politique et en dehors de la politique. Pourquoi vous ne pensez pas qu’il puisse aller vers l’option que vous préconisez là, en faisant de sorte que la situation se calme et qu’une discussion sereine puisse s’instaurer entre tous les acteurs sociopolitiques en vue de sortir le pays de sa situation actuelle ?

Mamadou Baadiko Bah : Je le dis et ce n’est pas une insulte, dans l’âme c’est un dictateur. Il ne peut pas écouter quelqu’un et prendre conseil. Il faut que ça corresponde à ce qu’il veut. Donc, c’est pourquoi nous avons rompu avec lui en 1974. C’est mon grand frère, c’est vrai et j’ai du respect pour lui en tant que grand frère. Mais en tant qu’homme politique, il a toujours été comme ça. Il ne peut que manœuvrer et manipuler. Faire semblant, c’est tout ce qu’il sait faire. Vous avez vu comment il fait un discours d’autosatisfaction pour s’attribuer les mérites d’avoir éteint ébola… La porte d’entrée d’Ebola, c’est en Guinée. Tous les pays contaminés par cette catastrophe s’en sont sortis avant nous parce qu’ici son régime corrompu faisait de l’Ebola business. Il ne fallait pas qu’Ebola finisse… C’est l’incurie et la corruption de son gouvernement et de son régime qui ont prorogé la souffrance des populations pendant que tous ses gens dont la plupart sont du parti au pouvoir s’enrichissaient avec des 4X4, des maisons etc. Il fallait que tout cela dure. Et lui, aujourd’hui s’attribue le mérite d’avoir éteint ébola…

Guineenews© : Il y a dix ans, vous étiez dans un combat similaire avec l’actuel président dans le même camp. C’était face au régime militaire qui avait pris le pouvoir au décès du président Conté et qui voulait s’installer durablement au pouvoir. En comparant les deux situations, à quoi peut-on s’attendre pour le pays ?

Mamadou Baadiko Bah : Il faut s’attendre au pire parce que ce sont ses clans qui tentent de proroger le système, le régime. Et il ne fera rien pour changer cela. Le discours d’hier permet justement de calmer les ardeurs des longs couteaux autour de lui mais ça ne règle pas les problèmes du pays. Mais je vous dis qu’il a y a une voie royale pour lui permettre de se racheter en convoquant une conférence nationale… qui soit souveraine pour doter la Guinée d’institutions mieux adaptées à nos réalités et qui préviennent les présidences à vie, les dictatures ethniques, la confiscation du pouvoir, l’exclusion, la corruption et le bradage des ressources du pays. Il pouvait le faire mais il ne le fera pas parce qu’il est clair que ce n’est pas cela son objectif. Son objectif, c’est de perdurer au pouvoir, d’en profiter comme il peut avec ses amis. Donc je ne le vois pas faire ça… Nous avons travaillé ensemble en 2007, lors des grèves et manifestations mais je ne vous dis pas tout ce qui s’est passé après. C’est lui qui a piloté toutes les grèves de 2007 malgré tout ce qu’on dit. Et tous les résultats sortis de là, c’est lui qui les a mis dans sa propre stratégie. C’est exactement comme les forces vives de 2009 qu’il a manipulées jusqu’au bout pour le porter au pouvoir.

Guineenews© : A écouter la description que vous faites d’Alpha Condé, vous donnez l’impression que votre adversaire est trop fort face à l’opposition qui se dresse contre lui…

Mamadou Baadiko Bah : Cette force est une apparence. Il n’y a que des régimes faibles qui se reposent sur la dictature. Les régimes forts n’ont pas peur d’affronter les adversaires devant la population dans des élections libres, honnêtes et transparentes ; pas des élections où on contrôle tous les démembrements de la CENI, où on a un fichier électoral avec 40% de voix de réserve. Donc, c’est une faiblesse parce le jour où on ira devant pour des élections libres et équitables, sans le bourrage auquel ils sont habitués, vous verrez, le pourcentage qu’ils auront. Mais le reste traduit plutôt sa faiblesse. 

Guineenews© : Nous sommes au terme de cet entretien, y a-t-il un aspect que vous souhaitez aborder pour conclure ?

Mamadou Baadiko Bah : Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Devant le désarroi du peuple de Guinée, devant le malheur, la situation inexplicable dans laquelle ce régime nous a plongés, nous avons pensé nous retourner vers nos aînés qui ont participé au combat pour l’indépendance, qui l’ont eue et qui ont travaillé dans le cadre du syndicat des enseignants, mais que Sékou TOURE a emprisonné et torturé dès 1961. Nous disons qu’il faut que la jeunesse guinéenne revienne particulièrement aux valeurs fondatrices de la République de Guinée c’est-à-dire le patriotisme, le don de soi à la patrie, le refus de la corruption, de l’enrichissement illicite pour que nous arrivions à bâtir un pays prospère qui reprenne sa place en Afrique et dans le concert des nations. Parce que là aussi, il (ndlr le président) dit que la Guinée est tellement influente que je suppose que tout le monde vient recevoir des ordres ici, pendant que moi je ne vois que des dictateurs, des amateurs de troisième mandat qui applaudissent et qui viennent chercher conseils ici ; je n’en ai pas vu d’autres. Par ailleurs, je voudrais parler du cas de Mamadou ISSOUFU, le président du Niger. Le journaliste qui l’a dit a eu des ennuis. Le prédisent Alpha Condé voulait s’emparer de la direction de la CEDEAO pour la mettre au service de ses ambitions de se maintenir au pouvoir  ou de mettre ses amis illégalement au pouvoir. Et il a disputé ce siège à son camarade ISSOUFU qui l’a emporté haut les mains et qui a dit devant le monde entier qu’il est totalement contre ces manipulations de constitution pour s’agripper au pouvoir.  En tant qu’ancien membre de la FEANF, je suis fier de ce monsieur qui organise sa succession en choisissant comme dauphin quelqu’un qui est issu d’une ethnie minoritaire…

Entretien Réalisé par Thierno Souleymane Diallo