Guinée : Nadine Bari, la femme au destin tragique

octobre 1, 2018 3:29
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«Je ne suis pas très optimiste ni sur ce qui s’est passé ni sur ce que peut se passer maintenant. Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour réconcilier les Guinéens non pas entre eux, ils le sont, mais entre les gouvernants et les Guinéens. Je pense que c’est ça une pierre d’achoppement pour l’avenir».

Nadine est la femme d’Abdoulaye Bari, disparu en 1972. Mariée à cet intellectuel guinéen, cette Française vit en Guinée depuis la mort de Sékou Touré. En 1972, rappelle-t-elle, des miliciens guinéens ont arrêté son mari en fuite sur la terre ivoirienne avant de le transférer à la prison de Kankan. Là, Abdoulaye Bari va être « torturé » avant d’être transféré au Camp Boiro à Conakry où il décède en cours de route à Tokounou, entre Kankan et Kissidougou. Après près de 20 ans de recherches, Nadine Bari va retrouver le lieu où son défunt mari est enterré comme « un chien » en bordure de route.  Dans cet entretien accordé à Guineenews©, elle revient sur la célébration du 60e anniversaire de l’indépendance guinéenne, son amour pour la Guinée, le destin tragique de son mari, les perspectives pour le développement de son pays d’amour etc. Entretien !

Guineenews© : depuis quand êtes-vous revenue en Guinée !

Nadine Bari : je suis en Guinée depuis janvier 1964. J’avais 23 ans. Aujourd’hui, j’ai mes 78 ans. Mais, il y a eu un hiatus. Quand mon mari a été arrêté, je n’étais plus en Guinée jusqu’à la mort de Sékou Touré en 1984. Chaque année, je faisais un mois ici au pays.

Guineenews© : la Guinée célèbre ses 60 ans d’indépendance le 02 octobre prochain. Qu’est-ce que cela vous rappelle?

Nadine Bari : cela me rappelle beaucoup de points d’interrogations pour l’avenir. Pour le passé, on le connaît. Donc, on peut se poser des questions pour l’avenir. Moi, je m’en pose. D’ailleurs, moi, j’ai un livre sur ce qui se passerait en Guinée dans 100 ans. Vous voyez que je vois loin. Mais, c’est ce qu’on appelle une dystopie. C’est-à-dire le contraire d’utopie. Je ne suis pas très optimiste. Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour réconcilier les Guinéens non pas entre eux, ils le sont, mais entre les gouvernants et les Guinéens. Je pense que c’est ça une pierre d’achoppement pour l’avenir.

Guineenews© : quelle appréciation faites-vous de ces 60 ans d’indépendance de la Guinée ? Un échec ou une réussite ?

Nadine Bari : Non, c’est toujours une réussite d’être indépendant. On a milité nous, mon mari et moi, pour l’indépendance de la Guinée à Paris dans le cadre de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France. Et, on est venus en Guinée pour se mettre aux services du pays non pas aux services d’un régime, lui en 1963 et moi en 1964. Je pense que c’est toujours une réjouissance, une source de joie d’être indépendant. Mais, il s’agit de savoir ce qu’on fait de son indépendance. Bon, je ne suis pas très optimiste ni sur ce qui s’est passé ni sur ce que peut se passer maintenant. C’est peut-être mon âge.

Guineenews© : partagez-vous cette assertion de Thierno Monénembo qui dans son œuvre ‘’les Crapauds Brousse’’ disait que ‘’les intellectuels africains qui devaient être la solution, ce sont plutôt eux les problèmes’’?

Nadine Bari : ce sont eux les problèmes parce qu’on les a éliminés. Donc, tous les cadres guinéens importants qu’il y avait à l’indépendance, il n’y avait pas des masses, mais il y avait quand même des médecins, des ingénieurs, des économistes comme mon mari. Finalement, au fil des ans, ils ont tous été éliminés pour des soi-disant complots, participation à des complots contre le gouvernement de Sékou Touré. Je vous rappelle que sur les premiers membres du gouvernement de Sékou Touré, il y a 9/10 qui ont disparu au Camp Boiro. C’est quand même symptomatique.

Guineenews© : aujourd’hui, vous êtes veuve. Après le mariage en 1961 avec Abdoulaye Bari, que vous avez rencontré à la Faculté des droits à la Sorbonne. Votre mari disparaît en 1972. Comment vous avez vécu ce destin tragique ?

Nadine Bari : il disparaît. On l’a kidnappé en Côte d’Ivoire. On a envoyé des miliciens guinéens qui l’ont kidnappé en Côte d’Ivoire. Il avait déjà passé la frontière. C’est ce que j’ai découvert au fil des ans et au cours de mes nombreuses recherches. J’ai mis dix-neuf ans pour savoir où, quand, et comment, mon mari avait disparu. C’est très long, 19 ans. Mais, je suis tenace, opiniâtre. Je dois dire que des miliciens qui traversent la frontière guinéo-ivoirienne pour aller chercher un Guinéen, c’est une violation de la déclaration universelle des droits de l’homme. Qui, dans son article 13 dit : « Tout homme a le droit de quitter tout pays y compris le sien ». Donc mon mari, c’est ce qu’il a fait. Il a quitté la Guinée pour nous rejoindre, non pas parce qu’il avait, comme l’ont dit ses accusateurs, emporté des dossiers des affaires étrangères pendant sa fuite, non pas du tout. Les accords bilatéraux dont il a été accusé, de transporter des textes. Ils sont encore aux affaires étrangères, ça aurait été deux cantines au moins sur sa tête puisqu’il était à pieds. Je crois qu’il y a beaucoup à redire. C’est un destin tragique pour quelqu’un qui était franchement très pro-guinéen, très ardent dans la défense des intérêts de la Guinée. Je l’ai connu comme en Guinée et je l’ai connu comme ça au début de notre séjour commun ici. Mais l’avenir a dit qu’il avait tort d’être aussi optimiste.

Guineenews© : vous dites, citation : « j’ai une dette d’amour en vers la Guinée ». Pourquoi ?

Nadine Bari : oui, c’est vrai ! C’est pourquoi je suis revenu parce que mon mari et moi, on s’aimait beaucoup. La preuve, je ne me suis jamais remariée. Il m’a donné le meilleur que les Guinéens peuvent donner. Donc, j’ai une dette en vers la Guinée. C’est comme ça que j’ai choisi d’y passer ma retraite aussi. J’ai écrit douze livres sur la Guinée et le treizième va sortir sous peu.

Guineenews© : pourquoi avez-vous décidé de revenir en Guinée ?

Nadine Bari : je suis là, je me sens bien. J’ai beaucoup de sympathie pour le Guinéen quel qu’il soit. Le pays m’a toujours attirée, m’a toujours plu parce que mon mari aimait beaucoup ce pays et qui me l’a fait aimer. Parce qu’il me l’a fait aimer, je suis revenue.

Guineenews© : après dix-neuf ans de recherches, vous avez retrouvé les restes de votre cher époux. C’était dans quel endroit de la Guinée ?

Nadine Bari : je suis la seule femme de disparus à avoir retrouvé où son mari a été enterré nuitamment. Cela n’était pas une fosse commune. C’est ma chance parce qu’il y a beaucoup de charniers, de fosses communes en Guinée et moi le mien est mort après tortures à la cabine technique de Kankan. Et on l’a transporté à Boiro. Il n’y est jamais arrivé parce qu’il est mort en cours de route à Tokounou sur la route Kankan – Kissidougou.

En fait, j’ai mis quinze ans pour savoir qu’il avait été enterré comme un chien en bordure de route à l’entrée de Tokounou. En le sachant, j’ai acheté le terrain. J’ai fait une tombe pendant 15 ans. Mes enfants sont venus. On fait la lecture du Saint Coran. Au bout de 15 ans, cette tombe a été profanée. On a cassé tout y compris la plaque que vous allez voir au fond de mon jardin puisque je l’ai récupérée et collée.  Tout a été détruit parce que la famille propriétaire du terrain avec qui j’ai acheté deux fois le terrain, a voulu le récupérer car, Rio Tinto devait faire passer son chemin de fer sur le lieu. Alors, ce qu’elle ne savait pas, c’est que moi j’étais allée voir les gens de Rio Tinto pour leur dire qu’ils ne peuvent pas passer sur le terrain où quelqu’un est enterré.  Donc, ils ont accepté de déplacer de 80 mètres le tracé de leur chemin de fer. Ils m’ont demandé : « voulez-vous qu’on déplace votre mari, j’ai dit non ! Vous allez déplacer votre chemin de fer ». Quand la tombe a été profanée à cause de l’indemnisation qui était prévue pour les propriétaires de terrain sur lequel devait passer le chemin de fer, je suis allé avec un imam, avec ma belle-sœur, on a recherché. On a creusé et les restes, il y en avait très peu parce que ça faisait 43 ans que mon mari était sous terre. Cela veut dire qu’il n’y avait pas grand-chose mais on a ramené tout ça et je l’ai enterré au fond de mon jardin à Kipé. Avec l’imam de la localité, nous avons fait une grande cérémonie et beaucoup de gens ont assisté parce que c’était une première. Comme je vous l’ai déjà dit, la plupart des gens sont enterrés dans des fosses communes et la Guinée a des charniers sur tout le territoire.  Nous sommes en train de faire la cartographie de ces charniers. Je vous assure que vous serez étonné de savoir tout ce qu’il y a jusqu’en forêt.

Guineenews©: quand on parle de charniers, on se rappelle du Camp Boiro qui aurait fait 50 mille morts… ?

Nadine Bari : ce n’est pas seulement le camp Boiro, ce sont les camps Boiro. Il y en a eu à Kankan, à Kindia, dans tout l’intérieur du pays. Il y avait toujours une section de prison politique dans toutes les prisons civiles. Après, on les dirigeait sur Kankan, Kindia ou Boiro. Mais, il y a eu des Camps Boiro.

Guineenews©: quels sentiments avez-vous quand on évoque le tristement célèbre Camp Boiro ?

Nadine Bari : j’ai des sentiments de tristesse pour tous les intellectuels mais aussi des hommes d’affaires, des grands commerçants, des paysans, des marins. Si vous regardez la liste des pendus du 25 janvier 1971, il y en a eu 85 pendus dans tout le pays. A part les quatre de Conakry qui sont bien connus, tous les autres sont des inconnus. Moi, j’ai la liste, vous avez des paysans, des marins, des chômeurs, etc. Il y a plein de gens qui ont été pendus dans toutes les régions de Guinée. Les préfectures en ont eu deux ou trois. Quelques sous-préfectures aussi en ont eu. Au total 85 Guinéens ont été pendus et pas forcément des gens très connus.

Alors, c’est une grande tristesse de voir qu’on a décimé la population du pays. Des gens qui étaient aptes à servir et à développer le pays. Quand je pense à Bangoura Karim qui a été jeté d’un hélicoptère, ligoté dans un sac avec des pierres pour être jeté dans la Fatala, c’était le seul ingénieur de mines que nous avions à l’époque. Vous parlez tantôt d’Abass Bah (président de l’AVCB, ndlr), c’était le seul ingénieur hydrologue que nous connaissions en Guinée. Cela veut dire qu’on s’est privé de tous ces cadres et cela a beaucoup nui au développement de la Guinée.

Guineenews© : à l’occasion de la dédicace du livre « La Mémoire Collective » au CIRD, le 26 septembre 2018, un des témoins du régime de Sékou Touré a affirmé que l’échec de Sékou Touré est dû au fait qu’il s’est mis à se défendre seulement et non à défendre le peuple de Guinée. Est-ce que c’est votre avis?

Nadine Bari : c’est possible. Le 1er complot de 1960 dont on a évoqué à cette occasion a semé l’idée dans l’esprit de Sékou Touré que les anciens colons allaient absolument le poursuivre indéfiniment. Donc, ça lui a donné l’idée de ces complots permanents. Je vous rappelle qu’en 26 ans de règne, il y a eu 24 complots dénoncés. Cela veut dire presqu’un complot par an. C’est une façon de gouverner et de se maintenir au pouvoir. C’est mon point de vue. Il a eu toujours peur de perdre son fauteuil et il a pris l’initiative d’éliminer tous ceux qui pouvaient à des degrés divers lui faire de l’ombre et l’inquiéter. Mais, il y a plein de gens à Boiro qui ne savaient pas pourquoi, ils ont été arrêtés.

Guineenews© : vous avez une Ong ‘’Guinée Solidarité’’ qui a beaucoup d’antennes en Guinée et en France. Pourquoi avoir songé à créer cela ?

Nadine Bari : toujours parce que je suis désolé de voir l’état de la Guinée. Et la première fois après que je suis revenue en Guinée en 1985, j’ai fait une tournée à l’intérieur du pays en taxi. Arrivée au Nord, dans la région de Koundara à Ourouss, j’étais catastrophée. Il n’y avait que des écoles qui n’avaient pas de tables bancs, de livres pour les élèves, des dispensaires qui n’avaient que trois ou quatre boites de médicaments sur les étagères. C’était dramatique à l’intérieur du pays. On a créé Guinée Solidarité à Strasbourg pour pallier cette pénurie. C’était urgent. Je vous rappelle que dans le budget actuel (de l’Etat guinéen, ndlr), le social et le scolaire n’ont pas un grand pourcentage par contre l’armée à quarante pour cent. Ce n’est pas nouveau. Cela continue, on ne développe pas, on n’aide pas les enfants déscolarisés. C’est honteux au 21e siècle. (…)

Guineenews©: quel appel avez-vous à lancer au gouvernement pour la restitution des fosses communes ?

Nadine Bari : nous avons été patients. Les fosses communes sont nombreuses. Je vous l’ai dit. Il y a quelques années, nous avons fait le déminage des charniers du mont Gangan, à Kindia. Après avoir enfoui les cadavres, le gouvernement de l’époque Sékou Touré, a miné les fosses pour ne pas que les vivants aillent déterrer les morts.  Il a fallu de l’aide de l’Union Européenne et de la France pour qu’il y ait une opération de déminage. C’est indicible comme souffrance pour les femmes qui ont les leurs dans ces fosses. Je crois que tant qu’on n’a pas rendu un peu de terre parce que les restes, il y en a plus maintenant, que les gens puissent faire leur deuil et enterrer chez eux dans leurs régions d’origine, ce sera compliqué. D’ailleurs, cela se fera bientôt pour un des fils de l’Almamy qui va être rapatrié à Mamou pour être enterré. Ce sont des exceptions.

Guineenews© : votre dernier mot ?

Nadine Bari : je trouve que les Guinéens ont une chance d’avoir un pays riche. Je ne parle pas du sous-sol. Ça, les sociétés minières vont les exploiter. Je parle de la richesse humaine et de la richesse agricole. Les Guinéens ont la chance contrairement à des pays désertiques. La Guinée est riche de sa nature. Il faudrait quand même prendre conscience de cela et développer le secteur agricole beaucoup plus que le reste. Or, vous constatez que les campagnes se vident pour l’extérieur. 40 % des migrants actuels en France sont des Guinéens dans les 4 derniers mois. Cela veut dire qu’il y a une immigration énorme. Il y a aussi l’exode rural. Cela a été simplement un choix de ne pas aider le paysan.

Interview réalisée par Amadou Kendessa Diallo pour Guineenews©