Guinée : Plaidoyer pour une capitale durable, la ville de Conakry

0
1114
manif, tannerie, fndc
Manif du FNDC jeudi 7 novembre à Conakry. Sekou Sanoh/Guineenews

Auteur : Aboubacar Fofana, ingénieur en Structure, chroniqueur de Guinéenews©, à Victoriaville, Canada

À l’image de beaucoup d’autres villes d’Afrique, la population de la ville de Conakry est en croissance exponentielle. De 1996 à 2018, elle est passée de 1 092 936 à 1 877 924 habitants, soit une augmentation de 35 681 habitants par an au cours des 22 dernières années (cela équivaut à un taux de croissance annuel de 3.26%). Cette croissance démographique s’est traduite en pratique par une forte progression de la demande en logements, posant d’énormes défis en matière de répartition des personnes et des ressources, d’utilisation des sols et de gestion foncière.

Globalement, la consommation d’espace par habitant s’est accélérée à Conakry. Par exemple, au début des années 1960, le taux de consommation d’espace était de 190 m2 par habitant ; vingt-cinq ans plus tard ce chiffre s’établissait à 87 m2/hab. Et l’on constate depuis 1985, une tendance générale à la diminution de l’espace disponible par habitant à Conakry. Une telle manière d’occuper l’espace crée une spéculation indigeste sur le foncier et accentue le phénomène de croissance horizontale de la ville suivant deux modes distincts : la croissance continue qui se manifeste par l’adjonction progressive d’éléments de taille moyenne (zones d’habitats populaires, spontanés, résidentiels) ; et la croissance discontinue, laquelle se manifeste par la mise en place de grands fragments opérationnels non liés organiquement au tissu urbain préexistant (grands lotissements à usage d’habitation, zones industrielles, cités d’habitats groupés). Si la première reflète l’activité d’entrepreneurs individuels, la deuxième est l’expression d’une maitrise d’ouvrage plus forte, le plus souvent publique. À Conakry on peut identifier différentes parties de ville relevant de ces deux modes de croissance.

Selon ONU-habitat (l’agence des Nations Unies chargée de promouvoir socialement et écologiquement les villes durables dans le but de garantir un logement convenable pour tous), les villes qui se développent horizontalement font difficilement face à l’augmentation de la population urbaine et risquent de ne pas être durables à long terme, en raison des problèmes d’embouteillages, d’infrastructures, de pollution et de désagrégation sociale. En effet, la hausse de l’exode rural a accentué la pauvreté et les inégalités dans la capitale. L’afflux de migrants à la recherche d’emplois et d’opportunités a mis à rude épreuve les services disponibles tels que l’eau, le transport et le ramassage des ordures. De plus, l’urbanisation de masse et quasi-anarchique que connaît la ville depuis des décennies, s’accompagne généralement de la montée en puissance d’actes criminels et de violence.

Par ailleurs, les populations de la capitale guinéenne subissent en permanence les effets néfastes de la pollution de l’air causée par le trafic routier et les nouvelles industries qui se développent en banlieue ; se trouvent dans un environnement marqué par le manque chronique d’infrastructures d’assainissement, favorisant la pollution des eaux et le développement de maladies contagieuses telles que le paludisme et le choléra. C’est pourquoi, il est aujourd’hui plus que nécessaire de transformer Conakry en une « ville durable ». Concrètement cela voudrait dire que l’État doit prendre des mesures adéquates pour développer des transports durables; réduire la pollution urbaine ; permettre la mixité fonctionnelle des quartiers ; créer des emplois urbains ; améliorer la qualité de vie urbaine et mettre en place une démocratie participative.

Toutefois, dans l’état actuel de la ville de Conakry qui concentre à la fois l’essentiel des activités économiques, financières, politiques et administratives, un projet d’urbanisation durable et bien planifiée qui facilitera l’innovation, l’accroissement des capacités et des opportunités économiques tout en assurant la protection de l’environnement, serait non seulement très coûteux, mais aussi et surtout très difficile à réaliser en raisondes nombreux problèmes de conflits fonciers que soulèveraient les expropriations potentielles à consentir et sans lesquelles un tel projet n’aurait aucun avenir eu égard aux multiples répliques vis-à-vis de ses conséquences pratiques sur la circulation routière et sur les activités quotidiennes des populations urbaines, activités somme toute indispensables à la survie de ces dernières.D’autre part, la consommation énergétique future de Conakry en raison de sa forte croissance démographique pose la question de la prise en compte des impacts sur le climat et de la nécessité d’anticiper les infrastructures essentielles à leur adaptation.

Dès lors, la priorité pour les prochaines décennies doit porter à la fois sur la recherche d’une atténuation, basée sur la modification des systèmes de production (qui repose aujourd’hui principalement sur l’utilisation des combustibles fossiles et faiblement sur l’hydroélectricité malgré les projets d’ouvrages hydroélectriques en cours), et sur la réduction de leur vulnérabilité aux effets du changement climatique. Conakry étant une ville côtière, elle est doublement vulnérable, d’une partà cause de son surpeuplement, de la concentration en son sein d’activités, et d’infrastructures vétustes; et d’autre part parce qu’elle s’expose à la montée du niveau de la mer, l’érosion et la submersion des zones côtières; aux inondations et la subsidence du sol, dues à la densité du bâti, à l’imperméabilité des sols et l’absence de végétation qui empêche souvent une évacuation naturelle efficace des eaux; à la formation d’îlots de chaleur dans les zones de concentration, ainsi qu’au stress hydrique.

Cette problématique ainsi dressée, comment donc faire pour bâtir une capitale durable, qui préserve et met en valeur l’environnement, contribue à l’amélioration de la qualité de vie et offre un cadre propice au développement économique, tout en étant une ville citoyenne, accueillante et ouverte sur le monde ? Notre réponse est de proposer un projet de nouvelle capitale politiqueet administrative pour la république de Guinée, Conakry demeurant comme la capitale économique et financière en raison de sa position côtière favorable aux affaires. Cette nouvelle capitale devra répondre aux critères suivants, définis comme des objectifs à atteindre :

1. Préserver la biodiversité, la qualité et la quantité de la ressource en eau ; améliorer et préserver la qualité de l’air ; préserver les ressources naturelles
2. Anticiper les changements climatiques, démographiques, économiques et technologiques pour se prémunir de leurs conséquences négatives et tirer profit des nouvelles opportunités
3. Développer les réseaux locaux et régionaux, favoriser les interconnexions entre les réseaux
4. Produire et consommer de façon responsable, accroitre l’efficience économique
5. Reconnaître les interdépendances et favoriser la solidarité sociale, prévenir et lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale
6. Favoriser les opportunités d’interrelations sociales (lieux de rencontres et d’activités, évènements, etc) ; valoriser la qualité des aménagements, du design et de l’architecture
7. Favoriser la participation à la vie collective
8. Sauvegarder  et  partager  le  patrimoine  collectif ; valoriser la créativité

Pour conclure, on peut résumer les critères ainsi définis en unedémarche comportant trois volets, fondée sur une législation urbaine globale et efficace ; un bon aménagement urbain et une bonne planification urbaine ; ainsi que sur un financement adéquat des projets. Ces trois principes peuvent être des leviers de transformation de la ville de Conakry en offrant une plus grande durabilité environnementale, économique et sociale.