Guinée : plaidoyer pour une « nation » guinéenne…

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Dans un précédent article (lire ici), après avoir montré en quoi l’inexistence de nation constitue le noyau central du sous-développement d’un pays, nous avions aussi soutenu le fait qu’il y a un déficit de nation, du sentiment national en Guinée. Dans le présent article, l’ambition qui nous habite est celle de proposer des solutions à mettre en œuvre pour bâtir une nation guinéenne, une nation unie autour d’une mémoire collective dont chaque citoyen puisse s’approprier de manière à privilégier l’intérêt de toute la collectivité sur l’agenda personnel de chacun. Évidemment, une telle ambition loin de se vouloir prétentieuse, tire son inspiration de l’histoire des sociétés humaines, complexes dans leurs diversités culturelles et ethniques mais unies dans leur aspiration commune à la justice, l’équité et le bonheur pour tous. C’est donc dans cette voie qui exige humilité et sagesse que nous nous engageonsen portant en nous l’espérance de contribuer ainsi très modestement à l’édification d’une Guinée « nouvelle », porteuse d’espoir et de rêve pour les générations futures.

Emprunter une voie « nouvelle », source d’espérance

Le célèbre dramaturge grec Aristophane a écrit dans une de ses pièces : « Former les hommes, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu ». Il s’agit ici pour le philosophe de mettre en garde contre la réception dogmatique des connaissances en invitant à user de l’esprit critique en toute humilité. Pour redonner à notre pays toute sa chance de s’en sortir après tant d’essais sans issue, il faut indiscutablement commencer par réformer profondément notre système éducatif de base. C’est à partir de là que la marche vers le progrèscommence. Et cette volonté de réformer notre système éducatif en y inscrivant l’enseignement de la nation s’inscrit dans l’idée selon laquelle il revient à l’État de prendre en charge l’éducation nationale au motif que celle-ci ne doit pas relever d’institutions privées, religieuses ou laïques, mais des pouvoirs publics.

Pour ce faire, il faudra intégrer dans les programmes scolaires des cours d’éducation civique, comme c’était le cas pendant la première République. Mais à la différence de cette époque, ces cours, au lieu d’être basés sur l’idéologie du parti au pouvoir, devront être orientés sur l’enseignement de l’éthique, de l’amour de la patrie, de l’éloge de l’unité des guinéens en tant que peuple unique. À cet égard, une commission d’étude et d’élaboration des contenus de ces cours sera constituée afin de faire des propositions plus détaillées, mais en ayant toujours à l’esprit l’objectif visé : c’est-à-dire la préparation d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes déterminés à aimer leur pays, à le développer et à défendre les intérêts supérieurs de la nation dont ils concourent eux-mêmes à la formation par les sacrifices qu’ils consentent à offrir.

Dans cette démarche puritaine, l’accent doit aussi être mis sur le rôle de la famille en tant cellule de base de toute société. Dans une telle structure, le chef de famille doit assumer son rôle d’éducateur et d’instructeur pour transmettre aux membres de sa famille des messages de paix, de probité morale, d’amour du prochain et surtout d’amour de la patrie. Évidemment cela suppose d’assurer en amont la formation de ces leaders familiaux afin qu’ils soient eux-mêmes préparés à l’avance et bien outillés pourpouvoir communiquer ces savoirs et savoirs-être.D’autre part, on devra miser également sur l’apport des mouvements associatifs, des groupes de discussion, des médias (radio, télévision, presse écrite et numérique), brefs de tous les canaux de transmission de messages (incluant les réseaux sociaux) pour informer davantage le peuple surl’importance et la nécessité de l’unité du pays et de l’amour de la patrie. Bien sûr, toutes les dispositions devront être prises pour que ces messages soient transmissibles dans toutes les langues du pays afin de permettre à chacun d’en retenir la quintessence.

Aimer son pays c’est en être fier et ressentir qu’il est merveilleux, c’est l’aimer comme on aime sa propre personne et chercher à lui faire du bien. C’est montrer de la bienveillance et se sentir appartenir à un peuple avec lequel on a un destin commun. Cet amour du pays passe aussi par la restauration du service national (service militaire) dans notre pays. En effet, ce service existait sous la première République, mais il a été détourné de son objectif réel pour se cantonner uniquement sur l’endoctrinement d’idéaux révolutionnaires et la défense militaire.

Or, le service national pour nous doit être appréhendé différemment : il s’agit d’abord d’une école de discipline, de fabrication de l’espritpatriotique, l’endroit où l’on apprend à devenir un vrai citoyen de son pays, en brisant les clivages ethniques, tribaux, régionalistes ou claniques et en visant toujours plus haut que tout, l’intérêt suprême du pays. À cet égard, nous nous inscrivons à l’opposé du discours de certains penseurs (comme le poète russe Léon Tolstoï) sur le refus du service militaire. Car nous considérons quant à nous qu’aucune forme de sédition au nom de la liberté des peuples et du droit de disposer de soi-même en toute quiétude, ne doit être tolérée pour empêcherun citoyen de s’enrôler, non pas seulement dans le but de défendre son pays par les armes, mais surtout de le préserver de s’autodétruire de l’intérieur par le moyen de l’intellect, en l’aimant, en dépassant les clivages ethniques et en mettant toujours l’intérêt supérieur du peuple au-dessus deson désir personnel de liberté.

Dans son célèbre discours d’investiture sur la grande place du Capitole à Washington le 20 janvier 1961, le trente-cinquième président élu des États-Unis,John Fitzgerald Kennedy prononça la phrase suivante: « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». C’est fort de cet esprit patriotique, porté par un cœur sincère et agissant pour la transformation qualitative de notre pays que nous allons conclure ce réquisitoire. Tout cela semble bien naturel, mais il incombe au prochain gouvernementguinéen, que nous espérons issu d’élections libres,transparentes et justes une tâche considérable : faire naître et renforcer l’esprit de nation, ce sentiment qui lie chaque citoyenne et chaque citoyen à sa patrie. Nous en résumons ci-dessous les conditionsd’accès.

Mesures « phares » à mettre en œuvre pour édifier une « nation » guinéenne

Réformer le système éducatif à la base. Mettre l’accent sur l’instruction civique et l’enseignement del’histoire de notre pays avec ses côtés fastes et néfastes en insistant sur les récits épiques qui ont fait sa gloire (comme l’histoire des grands empiresafricains médiévaux et les grandes figures de la résistance à l’oppression coloniale ou qui ont œuvré à l’expansion de l’islam en Guinée, tels Dinah SalifouCamara, Samory Touré, Alpha Yaya Diallo, Bocar BiroBarry, Elhadj Oumar Tall, Nzegbela Togba Pivi, etc.).

Développer, sans tomber dans le déisme, un certain culte pour les figures patriotiques historiques qui ont contribué à la construction de l’histoire de notre pays, les commémorer et les honorer. Célébrerfastueusement les fêtes nationales et les événements mémoriels. « Malheur au peuple qui a besoin d’un héros » a écrit le philosophe Hegel. Pour nous, cette phrase aurait pu être retournée avec profit tant il est vrai que les héros nationaux dépendent, pour leur survie, des peuples qui les fabriquent.

Dresser haut le drapeau et entonner l’hymne national dans chaque campement des forces armées du pays (poste de police, gendarmerie, douanes, camps militaires) et dans tous les établissements publics (écoles, universités, ministères, hôpitaux, usines, centres d’achats, aéroport, ports maritimes, etc.), ainsi que lors des événements culturels et sportifs. Le drapeau national doit en plus être visiblesur les plaques d’identification des rues, sur les grandes places publiques, ainsi que sur les plaques d’immatriculation des véhicules et de tous les moyens de transport du pays.

Renforcer l’amour du pays en régénérant le scoutisme que nous avons malheureusement oublié et en rendant le service militaire comme une exigence partielle à l’obtention du diplôme pour tous les étudiants de la République, sauf pour des cas d’exception encadrés par une loi. Un bon citoyen est d’abord quelqu’un qui aime son pays, en cela le service militaire est une bonne école qui assure la transition vers la vie professionnelle.

Encourager fortement tous les citoyens qui en ont acquis le droit, à participer à tous les scrutins. Aimer son pays c’est aussi participer à sa vie politique.Toutefois, pour être pris au sérieux et recueillir une grande participation des citoyens, le vote doit être légitimé par son caractère libre, transparent et crédible et l’État doit en être le garant et en assurer la conformité.

La télévision, la radio et le théâtre doivent aussi jouer leur rôle en présentant des émissions, des séries et des spectacles qui puisent dans notre patrimoine culturel et historique. Par exemple, l’État peut, à travers son ministère de la culture, donner mandat à des artistes et cinéastes de haut calibre pour faire des films portant sur notre passé glorieux de peuple issu des grands empires de l’ouest africain, parfois conquérants et parfois résistants. Il ne s’agit pas ici de montrer les faiblesses historiques, comme le récit habituel nous le montre parfois, mais de mettre l’accent sur ce qui peut alimenter le désirpour le citoyen d’être guinéen et d’en être fier.

Mettre en exergue les succès réalisés dans le pays, comme on les connaissait jadis ; par exemple, à travers les tournées mondiales de nos « Ballets africains », crées en 1950 à Paris sous l’impulsion de l’artiste guinéen Fodéba Kéita. Ces Ballets avaient connu un grand succès international avant d’être consacrés « Ensemble national de Guinée » en 1960 par le président Sékou Touré. On peut également citer l’exemple du groupe de musique national Bembaya Jazz, créé en 1961à Beyla et qui était devenu grâce à ses belles performances, l’orchestre national officiel de Guinée en 1966. Ce groupe a reçu en avril 2011 le prix du meilleur orchestre africain des 50 dernières années lors de la 8ème édition du festival des Tamani d’Or à Bamako, au Mali.

Organiser des événements spectaculaires et grandioses comme la Coupe d’Afrique des Nations, cela participe à la communion des citoyens, développe l’esprit d’appartenance à une même entitéet stimule la fierté nationale.

Reprendre la tradition des grands défilés militaires qui étaient si appréciés au début de notre indépendance et dont se servait bien le président Sékou Touré pour prononcer un de ses discours magistraux pour rassembler son peuple autour de l’idéal révolutionnaire. Il ne s’agit point ici de reproduire son style, mais de s’en inspirer pour marquer la mémoire collective.

Enfin souvenons-nous en terminant que l’ignorance engendre la dévotion et l’intolérance. C’est par l’éducation et les sciences qu’on évitera les sombres superstitions et les dérives sectaires. Un citoyenéduqué est un esprit éclairé qui, assis, debout ou couché est toujours capable de semer ses grainespour faire une moisson glorieuse : celle d’une citoyenneté assumée au sein d’un peuple uni qui concourt à la réussite et au bonheur de tous.