Immigration irrégulière des Guinéens, faux documents administratifs, relations franco-guinéennes, Camara Amara, l’ambassadeur de Guinée à Paris dit ses vérités

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C’est un ambassadeur préoccupé par une certaine situation que nous avons rencontré dans ses locaux dans le 16e arrondissement de Paris. Camara Amara, l’ambassadeur de la Guinée en France, au Portugal et en Israël, a immédiatement voulu présenter à l’équipe de Guineenews©, la situation des mineurs « dits isolés ». Selon lui, ils prennent d’assaut tous les jours l’ambassade pour des besoins de documents nécessaires pour leurs démarches.

Notre équipe n’a pas pu les rencontrer ce jour mais rendez-vous est pris pour croiser cette entité de la diaspora guinéenne en France qui inquiète tant les autorités de l’ambassade à cause de leur nombre qui ne décroît toujours pas.

Pour cela, l’ambassadeur s’est dit indigné que la Guinée soit le premier pourvoyeur de mineurs isolés selon des Ong internationales.

Dans cet entretien avec le chef de la diplomatie guinéenne en France, nous avons fait le tour de l’actualité et évoquer l’épineuse question du blocus dans la délivrance des passeports au niveau de l’ambassade et l’immigration irrégulière.

Guineenews© : Vous êtes ambassadeur de la Guinée en France, du Portugal et d’Israël depuis le 23 mars 2011. A votre prise de fonction, quelle était la nature des relations entre la Guinée et la France après une période de transition militaire 2008-2010 ?

Camara Amara : On a trouvé des relations normales entre la France et la Guinée. Il faut savoir que les relations entre ces deux pays n’ont jamais été un long fleuve tranquille depuis 1958. Il  y a toute une génération qui n’a jamais pardonné à la Guinée cette période-là. Pour des raisons historiques et économiques, les choses ont beaucoup évolué. La chance que j’ai eue par rapport à mes prédécesseurs, c’est l’élection du président François Hollande en 2012, grand ami du président Alpha Condé.

Cela a permis de faciliter les relations. Ce que le président Hollande lui-même appelait « la normalité ». La Guinée n’était plus une exception, on rentrait dans les rangs de la coopération comme les autres pays africains. J’ai bénéficié de cette faveur jusqu’à nos jours. C’est normal que les choses ne marchent pas sous la junte militaire. C’était un régime d’exception. Le pays était dans les mains des personnes qui n’avaient que des armes comme arguments et sans expérience. N’importe quel pays en quête de développement a besoin de stabilité institutionnelle parce que tous les jours que vous perdez coûtent cher à votre population.

Guineenews© : Quelle est la nature de vos interventions au sein de la communauté guinéenne de France ?

Camara Amara : C’est un principe de base depuis le début. Je suis là pour les Guinéens pas l’inverse. Je suis donc à leurs services, partout où je peux aider soutenir et accompagner. Vous pouvez mener vos enquêtes au sein de la communauté. Depuis 8 ans, nous sommes présents partout où besoin se fait sentir pour les Guinéens de France. C’est d’abord cela avant toute chose.

Guineenews© : Nombreux sont les Guinéens qui attendent impatiemment l’arrivée prochaine de l’équipe d’enrôleurs pour les passeports. Avez-vous une date et quelles sont les mesures prises à votre niveau pour permettre à l’ambassade d’avoir son autonomie dans la délivrance dudit document ?

SEM Camara Amara: C’est d’abord une bataille qui a été menée pour qu’on passe au biométrique. Ce n’est pas normal qu’on considère pour un Guinéen qu’avoir son passeport est une faveur, au contraire, c’est un droit. Une mission avait été annoncée le 20 janvier, cela fait 6 mois aujourd’hui qu’on les attend.

Dans un premier temps, on avait demandé qu’on délocalise un kit ici à Paris comme le font beaucoup d’autres ambassades. Les empreintes seront prélevées, transmises et les passeports nous seront envoyés en retour. Et s’il y avait des doutes sur la gestion financière de ce kit, qu’on dépêche un commissaire ou qui de droit pour faire la lumière. Ce qui m’intéresse est que les Guinéens aient leurs passeports sur place ici.

Les conséquences du blocus des passeports se reflètent dans le renouvellement des titres de séjour. Et quelqu’un qui n’a plus de titre de séjour ne peut plus travailler, comment peut-on priver quelqu’un de son droit de travailler ? C’est cette lutte que nous menons depuis quatre ans. On est là, on attend. Nous sommes en contact quasi permanent avec Mohamed Lamine Keita, directeur de la police de l’air et des frontières (PAF) pour trouver des solutions rapides à ce problème.

 Il y a certains qui se déplacent pour aller au pays pour faire leurs passeports. Je trouve les déplacements coûteux et ce n’est pas normal. Cela devrait se régler ici sur place. Je ne suis pas capable de vous communiquer une date précise aujourd’hui.

Périodiquement, si on est positif une semaine, la semaine d’après, on est beaucoup plus réservé. Le blocus proviendrait du nombre de personnes que comptent l’équipe et la durée de la mission estimée à 90 jours. Ce qui est très couteux, raison pour laquelle je me bats pour que notre ambassade ait son propre kit d’enregistrement.

Guineenews© : Ces dernières années, une vague importante de jeunes guinéens se lancent dans l’aventure vers l’Europe notamment la France en passant par la méditerranée. Que pensez-vous de cette fuite massive des jeunes guinéens ?

Camara Amara : Je vais me permettre de le dire. Je ne pense pas que ça soit une fuite massive. C’est mon sentiment. Je n’ai pas de preuve à propos. La plupart de ses jeunes se trouvaient ici déjà. Je vais employer un mot très très dur. C’est une escroquerie. Prétendre que ces personnes partent de la Guinée pour venir ici parce que la belle-mère a été méchante, ou on a voulu l’exciser, c’est du mensonge, pour passer par la Libye et la mer ils paient minimum 3000 euros.

J’espère que vous aurez l’occasion de vérifier ce que je dis en intégrant leur milieu. Le niveau d’expression de certains en français, leur habillement ou leurs façons de raisonner prouvent que ce ne sont pas des mineurs isolés comme ils le prétendent.

J’aurais bien voulu que vous rencontriez ces mineurs que j’appelle « dits isolés », on les reçoit ici toute la semaine avec les assistants sociaux. Et ça me blesse pour mon pays. Je trouve qu’on sacrifie l’image du pays et l’avenir de ces jeunes qu’on met dans les foyers ici, privés de l’affection de leurs parents.

Guineenews© : Une fois en France, quel rôle joue l’ambassade dans leur accueil et leurs démarches ? 

Camara Amara : On est dans un pays de droits. L’ambassade ne peut faire que ses obligations d’état civile, la délivrance des attestations et des cartes consulaires si la nationalité guinéenne de la personne est établie. Tout ce qui dépend des lois guinéennes, nous accomplissons nos tâches. Je vous le répète cette ambassade est au service des Guinéens.

Guineenews© : Seules les associations d’accueil des migrants en France s’occupent de ces jeunes à leur arrivée. Qu’en est-il des associations des Guinéens vivant en France ?

Camara Amara : Les associations guinéennes font beaucoup mais pour l’immigration régulière. Les étudiants s’occupent des étudiants. L’AJGF (Association de Jeunes Guinéens de France) par exemple s’occupe très bien de l’insertion et l’installation des jeunes étudiants arrivés en France et c’est quelque chose que nous encourageons. Ceux qui viennent de façon irrégulière ont leur propre filière. Un réfugié politique ne peut pas se présenter à l’ambassade ainsi que des journalistes qui se disent persécutés, et qui présentent la Guinée comme une dictature sanglante. La liberté d’expression qu’il y a en Guinée ne peut qu’être louée. Il y a certaines choses qui se font en Guinée, dans d’autres pays, l’auteur est passible d’une peine d’emprisonnement. Il n’y a pas un jour qui passe sans que le président et son gouvernement ne soient critiqués. Mais quand vous entendez certains ici, on a l’impression que le pays est dans une dictature sans précédent. On peut ne pas être d’accord avec ce qui se passe mais dire ce qui est, c’est une preuve de responsabilité.

Guineenews© : Vous ne croyez donc pas en la sincérité de toutes ces personnes qui demandent l’asile politique au nom de la Guinée ?

Camara Amara : On est tous de la Guinée. Est-ce que vous avez vu quelqu’un qu’on a persécuté pour ses opinions politiques et qui a été obligé de fuir ?

Guineenews© : Il y a les jeunes de l’axe Bambeto-Cosa !

Camara Amara : Excusez-moi ! Mais les jeunes qui jettent les cailloux sur cet axe n’ont pas les moyens de prendre Air France et venir demander l’asile politique en France. Ce sont des personnes qui profitent de ces situations ici pour salir le pays et demander l’asile. Il y a aussi des gens qui réussissent à se procurer des documents d’identité guinéenne qui profitent de la situation…

Guineenews© : Qu’avez-vous à dire au sujet des documents guinéens que l’administrations française refoule pour non-authenticité ?

Camara Amara : Il s’agit surtout des jugements supplétifs. Une mission du service de l’immigration française a été dépêchée en Guinée. Elle s’est vite rendue compte que n’importe qui pouvait se procurer de ces documents. La conséquence de cette enquête à leur retour a été un acte administratif qui ordonnait l’annulation de tous les documents français émis sur la base d’un jugement supplétif guinéen qui sont réputés faux à 90 pour cent.

Quelqu’un qui a eu sa nationalité sur la base de ce jugement supplétif la perd automatiquement et la même chose pour les titres de séjour. Ce sont nos compatriotes de Lille, une avocate qui m’a contacté pour contester ladite démarche devant le conseil d’Etat. C’est ce qui nous sauve jusque-là.

Cela dit tant que l’obtention de ce document sera si facile, tant qu’on n’aura pas dématérialisé notre état civil, on aura des problèmes avec l’administration française. La France et l’Union Européenne sont prêtes à nous aider à rendre fiable notre fichier d’état civil parce qu’il ne l’est pas. Si vous êtes à Paris, faites un tour à Château-rouge vous pouvez vous en acheter. La solution, c’est vraiment l’aide que va nous apporter nos partenaires afin de dématérialiser ce fichier.

Guineenews© : Récemment, une circulaire de votre ministère de tutelle adressée aux différentes ambassades et consulats demandant de soutenir le projet de modification de la constitution a fuité dans la presse. Est-ce que vous pouvez nous confirmer que vous l’avez bien reçue ?

Camara Amara : Non seulement je l’ai reçue, mais je suis aussi fier de l’avoir reçue. Quant à la question de savoir si je soutiens ou pas le contenu, ça c’est mon problème.