Initiative présidentielle pour les artistes : le gros coup de sang de Petit Condé contre le choix des ayants droit

0
1189

’Tout ce qui m’a choqué, c’est le fait de faire bénéficier des gens qui ne le méritent pas…’’

Il sort encore de son silence. Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’, musicien, guitariste du ‘’Groupe Standard’’ n’est pas tout à fait à son aise face à ce dossier de répartition d’argent aux artistes.

Dans cette interview, l’artiste dépeint son parcours séparé au bout duquel la tristesse est venu s’adjoindre par le rappel à Dieu de deux de ses collègues musiciens. Musicien indépendant, Petit Condé réfute toute allégation qui lui attribue une obédience politique et dit-il, assume et concrétise son rôle de griot en perpétuant la tradition orale et écrite.

Enfin, en ce moment où cette pandémie frappe le monde entier, Petit Condé plaide pour la cause des artistes, des musiciens confondus aux griots, des hommes de culture de tous bords afin que des solutions d’amélioration de leurs conditions de vie soient trouvées pendant cette période critique.

 Il s’appelle Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’, musicien, guitariste, arrangeur, fondateur de la formation orchestrale, le ‘’Groupe standard’’ et est l’actuel Président de l’Union Nationale des Artistes et Musiciens de Guinée (UNAMGUI).

‘’Petit Condé’’ est né en 1966 à Conakry. Fils de feu Franmady et de Hadja Manty Dioubaté, il est marié à une femme et père d’une (1) fille.

Scolarisé en 1974 à l’âge de 8 ans, Ansoumane Camara débuta ses études primaires à l’école de Tombo dans la commune de Kaloum. Il enchainera celles secondaires, respectivement au CER 28 Septembre et au Lycée Matam jusqu’en classe de 10ème année.

Très tôt regagné et dominé par les valeurs de sa caste, une tradition qui circule dans les veines, Petit Condé s’arrêtera là et va se jeter dans le monde des artistes.

C’est cet immense artiste que Guinéenews a rencontré à son domicile, sis au quartier Yimbaya Tannerie dans la commune de Matoto.

Guinéenews : dites-nous comment vous êtes venu à la musique et relatez-nous, votre parcours de musicien guitariste ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé : je suis issu d’une famille griotte de père et de mère. Mon père possédait plusieurs guitares à la maison et animait en compagnie de ma mère les cérémonies de mariage, de baptême et plusieurs autres fêtes de réjouissance. Les mélodies des guitares étaient mes voisines. Car, ma mère aussi jouait à cet instrument et c’est surtout auprès d’elle que j’ai commencé à grincer et à apprendre correctement à jouer à la guitare. Mon père s’était toujours opposé que j’apprenne à jouer à la guitare. Il m’avait interdit de toucher à ses guitares au risque de me faire tabasser. Il tenait à ce que j’aille à l’école pour bien étudier.

A l’époque, j’étais complètement enivré par la guitare. Pour jouer, il fallait voler la guitare du vieux et grincer en cachette. Un jour, et ce jour sera d’ailleurs celui décisif, car une des guitares de mon père va se casser dans mes mains. J’ai eu la peur de ma vie ce jour. Il a fallu l’intervention d’un de ses amis voisins pour atténuer sa colère contre moi. Et c’est ce même jour que mon père s’est solennellement résolu de me laisser jouer à la guitare.

Pour mon parcours, il faut signaler que tout a commencé en 1978. Quand j’ai intégré la Brigade Nationale des Pionniers. J’ai rencontré au sein de cette Brigade des pionniers, Kabinet Kaabi Kouyaté, Sékouba Kandia Kouyaté, N’Faly Kouyaté et plusieurs autres qui s’intéressaient à la musique. L’amitié aidant, nous avions tissé de bonnes relations qui se sont étendues en dehors même de la Brigade nationale. C’est ainsi que j’ai fait aussi la connaissance de Fodé Baro, Doura Barry et autres.

Notre petit groupe se retrouvait le plus souvent à la SIG Madina, pour des répétitions avec des guitares acoustiques. C’est ainsi qu’en 1979, naitra d’ailleurs par l’initiative de Tabass Baro, le groupe orchestral dénommé ‘’Tabaro’’. Nous avions eu à l’époque, l’opportunité de faire un enregistrement à la RTG par le biais de Justin Morel Junior.

Vers 1980-1981, il y a eu l’arrivée des commandes d’instruments de musique pour les préparatifs du festival 1982, qui fut le dernier du feu Président Ahmed Sékou Touré. C’est à cette occasion que Mme. Rabiatou Sérah Diallo, à l’époque Secrétaire Générale du Comité d’Arrondissement des Travailleurs (CAT) du 1er arrondissent et actuelle Présidente du Conseil Economique et Social, avait acheté un lot d’instruments pour former l’orchestre des travailleurs, qui a été baptisé ‘’CAT 1 Mélodie’’. Nous avions été réunis dans cette formation par Prince Bah, qui dirigeait l’orchestre et qui était musicien du Kaloum Star de Conakry 1. Finalement, c’est cet orchestre qui deviendra ‘’l’Atlantique Mélodie’’.  

J’ai poursuivi mon bonhomme de chemin et je me suis retrouvé plus tard dans le Kaloum Star de Conakry 1 en compagnie du Maestro Maitre Mamadou Aliou Barry.

Après mon passage dans le Kaloum Star, nous avions pris l’initiative de créer l’ensemble orchestral dénommé ‘’les Héritiers de Sory Kandia Kouyaté’’. C’est suite à l’accident tragique qui a couté la vie à deux de nos collègues en l’occurrence Mamady Kouroumah’’Tabuley’’ et André Kouyaté (paix à leurs âmes), que ce groupe musical a commencé à sombrer.

L’année 1990 fut celle de l’avènement du vedettariat. C’est après que nous ayons pu concocter quelques albums en compagnie de Mory Djély Deen Kouyaté et Sékouba Kandia Kouyaté, l’idée de fonder un constant groupe de musique est venu de l’agence culturelle ‘’Conakry Magakhoui’’. Feu Aly Badara Diakité à la tête de cette agence, épauler par Isto Kéira, ont sollicité mes services et vont d’ailleurs baptiser l’ensemble du nom du ‘’Groupe standard’’. Depuis, beaucoup d’eau ont coulé sous le pont et je suis toujours actif au sein de cet ensemble qui me procure de très grandes satisfactions.

Guinéenews : vous aviez eu un parcours mixte, étagé et pleins de succès sur le plan musical. Certainement, un beau et un mauvais souvenir retiennent encore votre attention ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : le plus beau souvenir que je retiens dans ma vie artistique est le jour où j’ai franchi les portes d’un studio d’enregistrement moderne. C’est le plus beau cadeau que j’ai eu dans ma vie. Je nourrissais vivement dans mon cœur cette ambition, celle de m’illustrer dans le registre d’arrangeur musical. J’ai arrangé près de 100 albums aujourd’hui qui sont sur le marché du disque et cela, grâce au studio. En franchissant cette porte du studio JBZ d’Abidjan, je me suis dit que j’ai gagné le pari de ma carrière musicale.

Mon plus mauvais souvenir est l’accident de circulation qui a emporté Mamady Kourouma ‘’Tabuley’’ et André Kouyaté. Cet accident a eu lieu à proximité de mon ex-domicile, au quartier Matam. C’est après un concert bien réussi au Cinéma Liberté que ’’Tabuley’’ a sollicité de repartir avec le véhicule qui nous a été prêté par un de nos amis, un admirateur de notre groupe pour enfin continuer sa soirée. Et ce fut finalement le drame. Ce douloureux souvenir m’a totalement désorienté et restera éternellement gravé dans ma mémoire. Paix à leurs âmes !

Guinéenews : vous êtes le président de l’Union Nationale des Artistes et Musiciens de Guinée (UNAMGUI). Aux dires de certains, votre structure à travers vos différentes prestations dans la capitale et à l’intérieur du pays, milite au compte de la Mouvance. Peut-on savoir votre tendance par rapport à ces affirmations ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : je ne dis pas non ! Je crois que je suis un musicien indépendant. Et s’il y a une cérémonie au niveau de la mouvance à laquelle on me demande de venir animer tout en payant les cachets, je ne refuserai pas. Le jour où l’opposition manifestera le même désir et ce qui n’a jamais été le cas, je ne vois pas de raisons qui m’empêcheraient d’honorer de ma présence à ces manifestations culturelles.

Guinéenews : pourtant, cela ne persuade guère certains qui persistent et continuent de vous taxer de porteur du foulard jaune (la couleur du RPG AEC, le parti au pouvoir)?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : moi, je vis des fruits de mon travail qui est la musique. Un artiste est un républicain. J’ai eu la chance de vivre le temps des défunts Présidents Ahmed Sékou Touré et Général Lansana Conté. J’ai toujours œuvré pour que les gouvernants puissent apporter ce qui est bon pour la Guinée et sur le plan culturel et celui, en général, du développement de la Guinée. Nous sommes des artisans de la paix. Je ne suis pas un politicien et je suis un griot qui a pour rôle de perpétuer la tradition orale et écrite. Rassurez-vous donc que je suis prêt à répondre à l’appel de n’importe qui. Pourvu que les clauses du contrat de prestations soient respectées.

Guinéenews : peut-on aujourd’hui vous appelez ancienne gloire ou tout court une gloire de la musique guinéenne ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : Ecoutez ! Je ne suis pas un prétentieux. Etre une gloire est un fait et ce n’est pas quelqu’un qui le décide. Ceux dont nous appelons aujourd’hui anciennes gloires, c’est qu’ils ont posé des actes pour la nation. Ce ne sont pas eux qui se sont levés pour se faire appeler anciennes gloires. C’est à travers leurs œuvres qui survivent au temps et qui leur permettent de mériter cette distinction.

Moi, je ne suis pas une ancienne gloire et je ne veux même pas l’être. Pour le moment, je suis encore au début de ma carrière et très loin de finir ce que j’ai entrepris.

Guinéenews : n’étant pas ancienne gloire, qu’est-ce qui donc pourrait expliquer votre sortie médiatique, à propos de l’argent octroyé par l’Etat aux anciennes gloires ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : j’ai suivi ce projet en partie. C’est-à-dire à l’annonce officielle de la nouvelle et quand le doyen Sékou Le Grow m’a informé au téléphone en ma qualité de Président de l’UNAMGUI. C’est ainsi que je me suis dit qu’il faille laisser les doyens travailler sans aucune pression et dans la plus grande liberté. C’est bien quelques mois après que j’ai eu vent de cette répartition. Tout ce qui m’a choqué, c’est le fait de faire bénéficier des gens qui ne le méritent pas. Des artistes qui sont venus après nous dans la musique, ont bénéficié de cet argent. C’est bien ce fait que je déplore et qui a valu ma sortie dans une radio de la place. J’ai demandé la liste des bénéficiaires à notre ministère de tutelle et personne n’a voulu satisfaire à cette requête.

Je peux vous citer les noms de Ousmane Camara ‘’Hervé’’ que j’ai recruté dans mon groupe et qu’on qualifie de sociétaire de Kèlètigui est ses tambourinis. Je suis désolé et c’est un argument qui ne tient pas debout. Il y a Mamady Sidimé, le grand frère de Tiranké Sidimé, quelqu’un qui vient de nulle part, qui se retrouve sur la liste des bénéficiaires. Et pour justifier sa présence sur la liste, on le considère comme étant membre du Horoya Band National. C’est ridicule ! Il y a Laye Sidiki Diabaté ‘’Laye Dodo’’ qui est bénéficiaire aussi mais au titre de quelle gloire et de quelle formation orchestrale. Ecoutez, ils ont rajouté des gens peut-être par affinité ou je ne sais par quel autre critère… Ils n’ont pas tenu compte de la sensibilité de ce dossier et c’est là qu’ils ont flanché et perdu la crédibilité. Il faut qu’on se respecte dans ce pays et surtout respecter la succession.

Guinéenews : êtes-vous réellement touché par la gestion de ce dossier ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : j’ai salué ce geste, disons cette initiative présidentielle. C’est un engagement du Chef de l’Etat et du gouvernement qu’il faut saluer, soutenir et entretenir. La gestion de ce dossier a pris une autre tournure dans le choix des ayants droit. C’est le fait d’incorporer ces différents noms cités, qui m’a choqué. C’est cet aspect du problème qui est d’ailleurs interne au niveau de nos différentes structures, qui m’a réellement touché dans la gestion de ce dossier.  

Après 1984, la musique guinéenne et ses musiciens ont   été complètement abandonnés. Le bébé et l’eau de bain ont été jetés ensemble. Qui est revenu à la rescousse ? Je fais partie de cette jeune génération de musiciens, qui est venue proposer une relève et qui jusqu’à présent tient bon. Il faut qu’on nous le reconnaisse. Nous reconnaissons la valeur de nos aînés et ceux-ci ne veulent pas à leur tour, nous reconnaitre. Nous les reconnaissons comme de véritables icônes, ces aînés. Et quand il s’agit de partager des acquis, nous ne sommes pas dans leur calcul.

Guinéenews : vous envisagez entreprendre des démarches pour éclaircir les points obscurs dans la gestion de ce dossier ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : par respect des principes, nous attendrons la fin de ce mois saint et la fin de cette crise sanitaire qui frappe le monde entier, pour manifester notre mécontentement. Nous avions été frustrés dans la démarche et demandons des explications. On ne peut pas confier une si lourde mission à un seul individu qui pourtant relève d’un département. Il faut que le Département de tutelle s’implique à fond et prenne des dispositions à l’avenir.

Guinéenews : peut-on connaitre les perspectives sur le plan musical, qu’envisage d’entreprendre ‘’Petit Condé’’ ou son groupe, à court ou à moyen terme ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : effectivement, j’ai beaucoup de projets qui, malheureusement par défaut de moyens, dorment encore dans les tiroirs. Je tiens à faire un album avec ce module que je dirige présentement. Avec ses quatorze chanteurs, nous avions entamé un travail depuis plus de quatre ans, qui ne voit pas encore le jour par manque de moyens. Je dirais que nous avions effectué au moins les 45% du volume du boulot qui se résument à nos instruments et nos compositions musicales. Le financement pour l’enregistrement au studio et la réalisation des différents clips à réaliser est loin d’être obtenu. Dans le registre des perspectives, nous avions aussi entamé la construction d’un studio d’enregistrement. Vous savez quand on est musicien professionnel, on n’est pas tout à fait indépendant, il est difficile d’avoir son propre temps. Car, les sollicitations fusent de partout. Les demandes sont énormes ici et un peu partout dans la sous-région. Donc, il est difficile de se concentrer pour soi-même. Le Groupe Standard a beaucoup d’initiatives et seulement le manque de moyen freine nos élans.

Guineenews : il y aurait, certes, quelque chose qui vous tient à cœur et que vous aimeriez déballer… C’est lequel ?

Ansoumane Camara ‘’Petit Condé’’ : il me tient à cœur d’exprimer mon soutien à tous ces artistes, musiciens ou griots qui ont cessé d’être en activité depuis l’apparition de cette pandémie dans notre pays. Aujourd’hui, je vous dis franchement qu’il y a des familles de griot qui ne parviennent même pas à trouver de quoi subvenir aux besoins de la famille. J’en appelle donc aux dirigeants à tous les niveaux, de venir en aide aux artistes, aux hommes de culture. Afin de trouver des solutions d’assistance tampons en cette période de pandémie et d’urgence sanitaire.

Entretien réalisé par Abdoul LY pour Guinéenews