Insolite : une case ronde à Conakry

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A l’heure des tours et des buildings, des immeubles et des duplex qui poussent comme des champignons, qui pour penser à l’existence d’une seule case à Conakry, dans cette vertigineuse course à la construction d’habitat moderne de type européen et autres ? Pour bon nombre d’entre nous, une telle question n’a pas lieu d’être, tant elle semble simplette voire saugrenue. Nous rétorquons toujours mordicus qu’une case, surtout au toit de chaume, cela ne se voit qu’en zone rurale, dans les villages. Nous aurions sans doute raison de réagir de la sorte… Jusqu’au moment où nous découvrons cette exception qui confirme la règle. Eh, oui, il existe bien une case ronde couverte de paille à Conakry ! Elle est située le long de la route Le Prince, au quartier Simbaya, commune de Ratoma, à cheval entre les rails de Friguia et le passage dénommé « escaliers » qui conduit à l’ancienne gare de Simbaya.

La voici en image.  Son enclavement et les ‘’autorisations’’ requises pour la clicher ont influencé un tant soit peu la qualité de la prise de vue.  Pour le doyen (elhadj ?)  Daouda Bangoura propriétaire, « cette case a été construite en 1982. « En ce temps, dira-t-il, elle était bien en vue, en bordure d’une piste qui tenait lieu de route. Aujourd’hui on ne l’aperçoit plus, entourée qu’elle est de tous les côtés par des immeubles et constructions qui la masquent à la vue des passants. »

Pendant ce bref échange nous avons senti, à chaque évocation de ce passé qui semble l’avoir profondément marqué, une pointe de nostalgie qui s’imprime sur le visage de notre interlocuteur et module sa voix. Et la comparaison des époques de remonter à la surface : « moi qui vous parle, je suis de Télimélé où j’ai vu le jour en 1922. Beaucoup d’années ont passé depuis et la ville de Conakry s’est développée et a grandi. A mon arrivée Ici, au début des années 80, c’était encore la brousse. A part quelques hameaux ou des cases isolées et des champs, il n’y avait presque rien comme habitation jusqu’à Kagbelen, Km 36 et plus loin… A une certaine époque on n’entendait que le train Conkry-Niger à la gare, pas loin d’ici. Jusque récemment, à Bantounka particulièrement, pour ne citer que ce quartier, on voyait encore des cases, des vraies, parce que rondes et couvertes de chaume, comme au village. Mais aujourd’hui tout a disparu, remplacé par des maisons en dur.

 Il ajoute pour expliquer l’origine de ce changement : « peut-être bien que la disparition de ces cases n’est pas toujours le fait de leurs propriétaires- bâtisseurs. Souvent, c’est au décès de ces derniers que les données se bouleversent. Les héritiers choisissent de vivre différemment. Les époques n’étant pas les mêmes, il faut les comprendre. Ils choisissent de construire des maisons en dur à la place des cases. Le plus souvent par mimétisme pour faire tendance et singer les autres ou par crainte de paraître pauvre ou de souche rurale dans l’environnement urbain. En somme peu réussissent à garder intact l’héritage légué par les parents. »

 A la question de savoir comment il a fait pour réussir à rester le même jusque-là, le doyen Daouda Bangoura, dit « aimer vivre ainsi. » Il poursuit, chapelet en mains devant la mosquée, à une dizaine de mètres de sa case : « c’est ma façon de rester authentique comme je l’ai appris auprès de mes parents, dans mon village. Je suis un homme de foi, naturellement simple. Je ne suis pas facilement influençable et me satisfais du peu que j’ai. Pour moi, on peut, si on le veut, résister sans problèmes à la tentation de vivre strictement à l’européenne, comme les toubabs. D’ailleurs, cela nous évite bien de problèmes. »

 Il nous avouera disposer d’autres habitations. De nos déductions, il nous a semblé percevoir chez lui une inclination plus marquée pour celle de Simbaya où nous l’avons trouvé. Sa case est là. il y tient et  la laisse  en l’état.  Il en est fier. C’est la résidence pour une bonne partie de sa famille. Et, affirme-t-il avec fierté : « personne d’entre ceux qui y vivent ne s’est jamais plaint à moi d’y avoir chaud pendant la journée, d’être trempé pendant qu’il pleut, ou quoi que ce soit.

Pour les besoins d’entretien, notamment le renouvellement périodique de la toiture, il part chercher la paille nécessaire à Maférinya (Forécariah) ou à Dubréka.

Notre interlocuteur ne se plaint pas d’habiter encore une case ronde couverte de paille dans la capitale, au milieu d’immeubles cossus. Il la garde non pas en raison de son âge avancé, ce qui pourrait sembler plausible à première vue, mais par choix et par amour. Cela n’exclue pas qu’il se pose des questions. Comment trouver dans le moyen ou long terme, la matière d’œuvre nécessaire à l’entretien de sa case ? Comment surtout trouver les artisans au savoir-faire traditionnel encore intact, capables de réaliser des travaux spécifiques propres à ce type d’ouvrage dont la conduite ou la pérennisation, semble de plus en plus être reléguée aux oubliettes, du fait de l’acculturation ?  Comment enfin résister aux ‘’appels du pied’’ de la soi-disant modernité, une tendance insidieuse qui englue nos espaces et nos communautés et dilue les convictions les mieux établies du ‘’rester soi-même’’ ?

Nonobstant toutes ces pressions, le doyen Daouda Bangoura invoque Dieu de le garder encore longtemps ainsi que sa case. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

 Et de nous dire ensuite fièrement, en guise de conclusion : « je sais que ma case a une certaine utilité ou sinon un certain intérêt pour bien de gens. En tout cas, les années passées, elle faisait l’objet de visites périodiques, surtout des blancs, sans doute des touristes, qui venaient la prendre en photo et la filmer. »

Espérons que cette époque généreuse revienne et perdure pour lui permettre de mieux entretenir sa passion du haut de ses 97 ans, si son décompte est exact. Tant il paraît encore solide et lucide ce nonagénaire affable, de belle taille et de bonne tenue, à qui nous souhaitons tout le bien possible.