La Guinée à la recherche du temps perdu…

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Éternel pionnier « éphémère » des grandes causes, dira-t-on. Premier pays de la sous-région Ouest-africaine à avoir défoncé la porte pour arracher entre les mains de la France le 2 octobre 1958 son indépendance, la Guinée est toujours à la croisée des chemins.
Six décennies après cette date historique, qu’est-elle devenue aujourd’hui malgré son enviable statut de pays gracieusement doté en ressources naturelles parmi les plus prisées au monde ? Évidemment peu de choses quand on la compare à certains de ses proches voisins comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Nigeria.
La Guinée se cherche encore. Sa population semble condamnée à une quête quotidienne des moyens de survie. Ses institutions sont à l’image de ceux qui les fabriquent : corrompues, médiocres et inefficaces. L’unité de ses fils et filles est le dernier souci de ses dirigeants. La démocratie y est littéralement en panne. Son système électoral est défaillant et non crédible. Les crises politiques, économiques et sociales sont ses traits les plus distinctifs. Le pays est devenu malgré l’existence d’un gouvernement, ingouvernable.
La responsabilité de cette situation est essentiellement imputable à ses gouvernants successifs. Ils ont maintenu sans cœur et dans leurs intérêts exclusifs, les gouvernés dans un état permanent de besoin et d’angoisse, allant du végétatif au comateux, en les privant de tous les attributs du progrès : une éducation de qualité en synchrone avec le monde en évolution, des possibilités d’emploi permettant de garantir à chaque individu sa dignité et son honneur, des institutions fiables qui assurent à chacun la liberté d’élire les personnes de son choix à la tête de son pays, un environnement physique paisible et sécuritaire pour la vie et la recherche du bonheur.
Aujourd’hui encore, le pays est confronté comme tant d’autres dans le monde, à une crise sanitaire sans précédent qui cache elle-même d’autres crises potentielles en ébullition qui n’attendent que le bon moment pour exploser. La nouvelle Constitution dont le pays s’est doté récemment par suite d’un référendum forcé est très loin de faire l’unanimité. Outre l’illégitimité des conditions de son adoption selon ce qu’en pensent bon nombre de juristes respectables, on dénonce également des différences flagrantes entre la version votée et la version promulguée de cette Constitution.
À cela s’ajoute la récusation de la volonté attribuée au président de la République de vouloir briguer un troisième mandat. Que faut-il faire alors pour sortir de cette situation ignafognable ? Certains visent l’alternance avec l’entrée en scène d’un nouveau leadership politique tandis que d’autres optent pour le maintien du statu quo. Des choix respectables et légitimes certes, mais la vraie solution ne tient ni dans l’une ni dans l’autre option.
Qu’est-ce que le changement du personnel politique a apporté à ce pays depuis 1984, sinon que la répétition mécanique, souvent en pire, de ce qui est dénoncé comme mal du pays par les camps en concurrence. De plus, ce personnel change-t-il vraiment lorsqu’on voit que les chefs d’État qui se succèdent font toujours appel aux mêmes têtes, à celles-là mêmes qu’ils accusaient d’être les architectes du régime qu’ils combattaient auparavant. Le personnel politique guinéen a l’extraordinaire génie de reproduire sa copie avec des dirigeants qui se vouent une animosité sans répit.
À l’évidence, on peut donc dire que la vraie solution résiderait en effet dans le changement de l’état d’esprit du guinéen vis à vis du pouvoir, de ses concitoyens et du bien public. Il s’agit au fond de ce que nous préférons appeler « une révolution des esprits » qui va bien au-delà de la défense du statu quo et du combat pour l’alternance, qui ont nettement montré leurs limites.
L’avantage de cette révolution des esprits est qu’elle transcende la rivalité politique et les appartenances ethniques. Elle touche les guinéens de tous les bords politiques, de toutes les ethnies, de tous les genres et de toutes les spiritualités. Elle vise à produire des guinéens nouveaux au service de leur pays et de la cause nationale.
Elle ouvre à la Guinée un chemin vers la reconquête de son « temps perdu ». Comme l’a pensé Marcel Proulx dont l’ouvrage monumental nous a inspiré le titre de ce texte, « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »