La Guinée, empire des valeurs républicaines inversées

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Notre culture politique depuis l’obtention de notre indépendance, il y a de cela plus de 60 ans est construite sur des clichés. Ces choses qui nous mettent dans la tête que tel par son identité est une menace pour tous et que tel autre pour la même identité est contre l’autre. Nous oscillons invariablement entre deux esprits, l’un victimaire et l’autre d’autoprotection. Les guinéens vivent aujourd’hui dans la peur, la peur imaginaire des uns à l’égard des autres. Nos démons comme dans un scénario de pure fiction sont devenus les déterminants de nos vies. Pire, la base de nos relations exécrables et le fondement de nos perceptions politiques déformées et décalées. Cette vision apocalyptique explique la nature de nos enjeux et de nos positionnements politiques, sans oublier qu’elle nous  projette à des milliers de kilomètres de nos véritables défis. Tout ceci parce que la relation de confiance entre le citoyen et l’État est rompue. C’est l’ultime signe d’une crise de l’Etat, cet instrument créé par les hommes pour les protéger des forces maléfiques d’autres hommes plus puissants et prêts à les soumettre à leur bon vouloir.

Toutefois, il ne suffit pas d’avoir un État ou une Constitution qui fixe ses limites et consacre certains droits fondamentaux pour se croire libre. Il faut des hommes et des femmes de bonne volonté à la tête de l’État prêts à donner du sens à ces notions. Un État qui se détourne de sa mission devient plus dangereux que l’homme loup, celui contre lequel l’État fut créé selon Thomas Hobbes. Nos discours politiques ne sont autre chose que la traduction de nos angoisses qui se multiplient à l’infini dans notre corps social comme des microbes nuisibles. Chacun se prend pour le maitre absolu de l’intérêt collectif, oubliant que par essence cet intérêt est le produit d’un consensus social incluant les filles et fils du pays. Tout se passe alors comme si la Guinée n’était pas un bien commun à tous. A l’allure où vont les choses et tenant compte de l’état d’esprit sectaire dominant, le processus de transformation de nos mentalités égoïstes en mentalités altruistes, demande un incroyable effort de dépassement de soi. Mais aussi d’effacement des préjugés encore incrustés dans notre mode de fonctionnement pour ne pas oser dire dans nos gènes.

En effet, la Guinée est un pays qui s’est mis en place sans le moindre sentiment national, sans le moindre attachement aux symboles et aux récits communs. L’Etat s’est donc construit dans la déconstruction de la nation, un socle pourtant fondamental pour le tenir dans toutes les circonstances. La classe politique surfe encore sur les failles de notre société et rivalise d’ingéniosité pour les aggraver, car elle sait par expérience que l’exploitation de ces failles est un formidable moyen d’ascension sociale dans un des environnements les plus chaotiques. L’idée d’un retour à l’ordre et à la normalité est donc combattue avec la dernière énergie, car signifiant la fin des privilèges indus et d’une société dont le fragile équilibre vient de ses vices et de sa corruption.

Ce statu quo ne peut être entretenu que si la population est privée de savoir et maintenue dans un état d’extrême vulnérabilité. C’est pourquoi l’école est et a toujours été la cible à abattre par la classe dirigeante. Plus une population est en marge de la connaissance plus Il est facile de disposer d’elle. Telle est l’idée maîtresse qui guide les démarches de nos politiques envers l’école, haut lieu de savoir et de transformation positive des idées. Pendant que l’école guinéenne est réduite à zéro, les dirigeants du pays avec l’argent du contribuable, envoient avec fierté leurs enfants étudier dans les écoles étrangères, se moquant ainsi de la qualité de l’enseignement dans le pays. Ceci n’est pas seulement une abdication face à ses propres responsabilités, c’est un crime perpétuel contre le peuple, qu’on condamne à vivre dans la médiocrité.

L’ignorance est le terreau le plus fertile pour conduire une nation vers les destinations les plus folles. Pour réussir cet objectif, la classe dirigeante n’a aucune gêne, aucun scrupule à combattre ceux et celles qui réclament une meilleure éducation dans nos écoles, des moyens et un traitement à même de rendre à l’enseignant sa dignité et son honneur. Les fonctions les plus valeureuses comme l’enseignement sont tout simplement réduites à leur plus petite expression, et les fonctions les plus vicieuses comme l’appropriation des ressources collectives par les hauts cadres de l’administration, sont les plus valorisées. Un exemple parfait de cette inversion des valeurs est la super protection dont bénéficient de la part du gouvernement certains de ses membres, lorsque ceux-ci se retrouvent être accusés d’avoir spolié les deniers publics et l’exposition aux griffes d’un système judiciaire froid et instrumentalisé, des journalistes qui osent pointer du doigt les voleurs de notre argent à nous. Un vol qui nous rend malade par soif d’eau potable, qui nous enfonce dans l’ignorance par le manque d’investissement dans l’éducation, qui nous empêche de circuler librement à cause de l’état désastreux ou du déficit d’infrastructures routières.

La crise que traverse l’Etat n’est pas une malédiction tombée du ciel. Elle est le fait de la classe politique qui doit réaliser un examen de conscience pour un nouveau départ. Cette crise interpelle également la nouvelle génération qui doit tirer leçons des échecs répétés des aînés. C’est à ce prix que les peuples avancent et s’améliorent.