La nouvelle constitution guinéenne ou la trahison de la République

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La Guinée traverse depuis plus de huit mois la pire crise politico-économique et sociale de toute son histoire. Grèves récurrentes, manifestations de rues, répressions policières meurtrières, arrestations arbitraires de manifestants ou d’opposants au régime, crise sanitaire sans précédent, suspension de travaux et d’activités d’intérêt public, fermeture d’écoles, etc.

Tout commence en octobre 2019 où, accusé de vouloir intenter une réforme constitutionnelle en vue de pouvoir briguer un troisième mandat, le président Alpha Condé et son gouvernement décriés et harcelés de critiques, finissent par donner raison au peuple en le faisant voter par voie référendaire le projet de changement de la Constitution guinéenne du 7 mai 2010, le 22 marsdernier. Le « oui » l’emporte malgré un vote boudé par l’ensemble de l’opposition guinéenne et tous les partenaires internationaux.

Toutefois, cette entreprise ne s’est pas accomplie sans d’énormes sacrifices, notamment en vies humaines.

C’est l’heure de faire le bilan : combien de Guinéens et de Guinéennes sont morts au cours de ces derniers mois à cause de la nouvelle Constitution dont la Guinée vient de se doter ? Quelques-unes parmi ces victimes étaient favorables au projet de cette nouvelle Constitution tandis que d’autres et de loin les plus nombreuses y étaient catégoriquement opposées. Mais pour les unes comme pour les autres, la nouvelle Constitution de la Guinée est une trahison.

Une double trahison

D’une part, la grande majorité du peuple guinéen est trahie par la République puisque sa souveraineté a été violée par l’autorité gouvernementale qui, malgré l’opposition farouche du peuple à toute forme de tripatouillage constitutionnel a décidé bon gré mal gré de changer la Constitution du pays. Une Constitution qui a pourtant permis à ce dernier de gouverner le pays durant neuf ans, soit jusqu’à seulement une année de la fin de son dernier mandat constitutionnel.

D’autre part, cette infime partie du peuple qui a soutenu ce projet de changement constitutionnel est elle aussi trahie par son gouvernement en raison du fait que la Constitution qui lui a été soumise par référendum n’est pas celle qui est finalement validée par la plus haute juridiction du pays, en l’occurrence la Cour constitutionnelle et qui est donc adoptée par le gouvernement.

Il s’agit ici donc d’une double trahison que le peuple de Guinée vient de subir de la part de l’Exécutif et du Judiciaire. Une telle trahison déshonore la République, sape les fondements mêmes de son existence et met la démocratie en danger de mort.

La démocratie menacée de mort

La politique est pour la justice ce que le virus est pour le corps humain : une menace hautement mortelle si elle n’est pas éradiquée à temps. Quand la politique s’introduit bruyamment par la grande porte dans un palais de justice, le droit en sort par la fenêtre, car le droit pour s’exprimer librement a horreur de l’ingérence politique.

C’est exactement ce qui vient de se passer en Guinée, avec l’Arrêt du 11 juin 2020 de sa Cour Constitutionnelle sur la validité de la Constitution promulguée le 26 avril 2020 par un décret du président de la République versus la Constitution issue du référendum du 22 mars 2020.

Cette Cour, sans surprise pour quiconque a la moindre idée de la nature de ses rapports vicieux avec le pouvoir, vient de déclarer la Constitution promulguée par le président de la République comme étant la valide alors même que sa différence avec la Constitution votée par le peuple souverain de Guinée ne fait l’objet d’aucun doute, comme l’ont si bien démontré un certain nombre de juristes respectables.

La Cour a donc purement et simplement substitué la Constitution votée par référendum à la Constitution présidentielle, tout en considérant, comble de l’hérésie, la Constitution votée comme un simple acte préparatoire de la Constitution présidentielle.

En procédant ainsi, la Cour se dérobe de sa mission de protection de la volonté souveraine du peuple et prend une part active dans l’imposition de la volonté du président de la République au peuple.

Quand une Cour de justice atteint un tel niveau de corruption dans un pays, c’est la société qui perd ses ressorts moraux et sa croyance dans une justice égale pour tous.

Cette dérive judiciaire est frappante, mais elle n’est pas nouvelle en Guinée. La confiance dans la justice est ébranlée depuis fort longtemps dans ce pays. Dans le premier régime, la justice était au service des idéaux du parti unique. Dans le deuxième et troisième régime, la justice est toujours restée au service du politique mais aussi de l’argent.

Aujourd’hui, il s’agit d’une justice politisée et financiarisée, loin des exigences du droit. C’est dire donc que les juges sont des sujets prioritaires de cette « révolution des esprits » dont la Guinée a nécessairement besoin pour retrouver le chemin de son salut.