La tragédie de l’indépendance et l’urgence du présent

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Il n’y a aucune raison de fêter « l’indépendance » de la Guinée, parce qu’en réalité ce pays n’a jamais rompu avec le fondement colonial de la gouvernance : la domination, l’exploitation, la violence et le crime demeurent encore les déterminants essentiels du système politique. Pis, ledit citoyen guinéen présente tous les traits de l’indigène, en ce sens que les détenteurs du pouvoir continuent de regarder le Guinéen comme un sujet de non-droit, exactement comme les colons. En réalité, le citoyen guinéen dont les droits seraient opposables aux gouvernants n’existe que sur le papier, c’est-à-dire formellement. Concrètement, l’individu reste un outil, un instrument, mis à contribution dans les luttes impitoyables pour la domination du champ politique et le contrôle des réseaux d’accumulation des richesses. Comme tel, l’individu n’est rien ; aucune dignité ne lui est reconnue. Il suffira d’étudier les rapports sociaux, les pratiques du pouvoir et le rôle que joue les fonctions et les statuts dans la vie en société pour se rendre compte que le colonialisme compris comme une technologie de la domination n’a jamais pris vacance en Guinée.

De même, le 2 octobre 1958 n’a pas été une trêve. Il marque une étape majeure dans le renforcement de l’arbitraire, dont le régime totalitaire de Sékou Touré a été l’ultime aboutissement. Et contrairement à ce qu’a pu écrire l’historien Sidi Kobele Keita, le totalitarisme du leader du P.D.G ne s’explique pas par la volonté déstabilisatrice de la France. C’est dans la pensée politique du premier président guinéen, principalement dans son socialisme révolutionnaire, qu’il faut situer les causes du totalitarisme érigé en système de gouvernance. En fait, l’idéologie de la révolution et un panafricanisme dévoyé ont transformé le « Non de 1958 » en une logique sans précédente de dressage des consciences. Les aspirations de la lutte anticoloniale ont non seulement été trahies par le régime de Sékou Touré, mais ce dernier enracinera la culture politique guinéenne dans un autoritarisme régressif qui continue de définir les pratiques du pouvoir. Nous sommes encore sous l’ombre de Sékou Touré, non pas parce qu’il aurait fondé une nation ( ce qui est la grande imposture dans l’histoire politique de la Guinée), mais parce qu’il nous a légué ce qui précisément ravage la vie politique contemporaine, à savoir le refus de l’alternance au/du pouvoir. Comment alors fêter l’indépendance alors que le pays n’a pas rompu avec l’héritage politique colonial ? Que veut dire fêter l’indépendance dans un pays sous perfusion internationale et à l’imaginaire politique amorphe ?

L’heure ne devrait pas être à la fête ! Alors même que certains ministres tentent de magnifier un bilan que les Guinéens ignorent, il serait nécessaire de s’interroger sur l’échec humain, moral et politique qu’est la Guinée. Comment expliquer qu’après des siècles d’esclavage et de colonialisme, l’homme ne fait pas sens en Guinée ? Que les responsables politiques ont été incapables de transformer politiquement les humiliations historiques ? Que les Guinéens cherchent ailleurs, chez les Blancs ! , les possibilités d’une vie digne et sensée ? Comment expliquer que les idéaux de la liberté et de la justice ont laissé place au crime et à lâcheté ? à la « mocherie », pour reprendre l’expression de Sony Labou Tansi ? Ce n’est pas seulement sous la thématique du désenchantement qu’il faut comprendre l’échec des indépendances. La situation misérable et détestable de la condition humaine en Guinée devait nous conduire à lire l’échec des indépendances comme un acharnement à demeurer dans la bêtise et un refus assumé du sous-développement. Que disent de nous et de nos ministres surtout, l’état désastreux des travaux publics et la précarité des systèmes éducatifs et sanitaires ? Où est l’indépendance dans un pays où la sécurité publique est l’autre nom de la criminalité politique, que des ministres tentent de justifier au mépris des victimes et de leurs familles ? La Guinée demeure une terre aride, hostile à l’humanité de l’homme. Un désert, dont les frontières ont été élargies pendant ces dix dernières années de gouvernance. Comment favoriser l’avènement d’une oasis ? Susciter une nouvelle parole sur l’homme ? Voici les questions qui doivent nous préoccuper en ce 2 octobre 2020. L’indépendance commencera le jours où nous cesserons de croire que nous sommes indépendants.