Lamine Guirassy : « je suis un gladiateur. J’adore quand c’est la vague ou l’eau trouble »

avril 6, 2018 2:50
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Après sa tournée- marathon à Boké, Labé et N’zérékoré, le PDG du Groupe Hadafo Médias, Lamine Guirassy, a bien voulu nous recevoir dans son bureau décoré situé au quatrième étage de son siège pour une interview à bâtons- rompus. Dans la salle d’attente, ils sont nombreux à former la queue pour voir le patron.

Passionné de son métier, l’homme est incontestablement un patron-bosseur. Il se lève très tôt et se couche tard. Très sensible, pour rien au monde, il verse des larmes.

Alors qu’il fait le tour du pays pour fêter les dix ans de la création de sa radio avec la jeunesse de son pays, l’animateur- vedette de l’émission « Les Grandes Gueules », désigné deux fois parmi les cent les plus influents en Afrique, a brisé le silence, sur notre demande, pour parler de ses médias, de ses projets et de l’actualité.

Guinéenews : les Guinéens attendent avec impatience le nouveau premier ministre, qui doit venir de la Basse Guinée, selon la promesse du président à ses oncles.

Lamine Guirassy : honnêtement parlant, je pense que c’est un faux-débat, pour moi. Malheureusement, aujourd’hui, on a réussi à inculquer dans la tête du Guinéen, que le premier ministre devrait obligatoirement venir de la Basse Guinée comme si c’était inné. Pourtant, dans un pays comme la Guinée, c’est une erreur. Mais pour moi, il s’agit, ni plus, ni moins, de la politique politicienne, honnêtement parlant.

Guinéenews : pour vous, c’est quoi les critères pour être premier ministre ?

Lamine Guirassy : les critères, c’est d’abord être patriote. Ensuite, avoir les mains libres, c’est important. Je le dis parce que notre président est hyper actif. Dans ce contexte, est-ce qu’un cadre, jaloux de sa liberté, acceptera d’être premier ministre de Condé aujourd’hui, quand on sait qu’il est partout, et il veut tout faire en même temps ?

Personnellement, je ne suis pas dans le secret de Dieu, mais j’ai envie de dire que je connais des cadres qui m’inspirent confiance en Guinée. Loin de moi de donner des pistes ou de faire la promotion de qui que ce soit. Ce n’est nullement mon intention. Mais je dis que ces cadres à la Primature pourraient faire bouger les choses.

Guinéenews : avez-vous des noms entre autres ?

Lamine Guirassy : entre autres Kémoko Touré, l’ancien directeur de la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG). Bizarrement, il est de la Basse Guinée également. Il nous a fait des confidences. Il était censé être premier ministre depuis 2010, mais c’est lui qui avait décliné l’offre, c’est à son honneur. A part lui, il y a d’autres guinéens, qui sont rigoureux, qui peuvent jouer pleinement ce rôle. Mais encore une fois, la question, c’est de savoir si le président Condé leur laissera les mains libres.

Guinéenews : Espace FM fête l’an dix de sa création. En regardant dans le rétroviseur, êtes-vous fiers d’avoir pris les risques de venir investir tôt en Guinée ?

Lamine Guirassy : je suis fier, très fier. Dix ans après, quand je regarde dans le rétroviseur, ce qui est intéressant, c’est la bataille, c’est de regarder d’où l’on vient. Au départ, personne n’y croyait, même dans ma propre famille. Tout le monde pariait que je me casserais la gueule. Je le dis souvent, ce qui me motive tous les jours à travailler, c’est quand tout le monde prédise l’échec et moi, je puise l’énergie au fond de moi pour montrer que l’aventure est possible. Personne ne pouvait miser sur nous il y a dix ans. Non ! La preuve, même les sociétés de téléphonie censées miser sur les radios privées à l’époque étaient réticentes parce que nous étions jeunes et nous n’avions pas la bonne cible. Mais elles oublient, que ce sont les jeunes qui peuvent convaincre les parents à se décider à la fin du compte.

Donc, quand je regarde dans le rétroviseur, je suis fier du bilan, mais attention, il y a beaucoup de choses qui restent encore. En dix ans, le développement de la radio Espace a été extraordinaire. En regardant tout ça, je dis que c’est trop beau, honnêtement

Guinéenews : c’est beau, certes, mais quand on regarde aussi vos mésaventures, n’y a-t-il pas lieu de craindre ? Suspensions de vos émissions, attaque de votre siège, poursuite judiciaires et disparition de vos journalistes…

Lamine Guirassy : je pense qu’il fallait passer par-là. Tout combat où il n’y a pas d’obstacle, ce n’est pas intéressant. Honnêtement, c’est l’adrénaline pour moi. Personne ne peut se réjouir des catastrophes chaque année. Je parle de ce que nous avons vécu, mais c’est incroyable. Personne ne pouvait penser avoir un média qui dérangerait à ce point. C’était la délation, les rapports tous les soirs, il fallait écrire sur nous pour envoyer là-haut. On nous accuse de manger avec tel mais tout cela, c’est de l’adrénaline pour moi. Parce que; mine de rien, nous avons essayé de jouer notre partition. Par contre, il est arrivé un moment où j’ai douté, où j’ai failli arrêter parce que quand on touche à un journaliste, pour moi, le combat n’a plus le sens de continuer. Quand je pense à ces reporters, tel Chérif Diallo, qui est porté-disparu, officiellement, est-ce que ça vaut la peine ? Mais quand tu penses qu’il était déterminé, très actif sur le terrain, est-ce la bonne solution, en voulant arrêter ? Je dis non parce qu’il faut continuer. Je pense aussi à notre cadreur, Michel Tolno, qui est décédé l’arme à la main. Comme vous le voyez, on est face à un dilemme : arrêter ou continuer. Finalement, la passion prend le dessus.

Guinéenews : voulez-vous dire que vous tirez votre énergie de cette adversité ?

Lamine Guirassy : oui, oui, oui. Peut-être qu’ils ont compris qu’il ne sert à rien d’aller sur ce terrain. Moi, je suis un gladiateur. J’adore quand c’est la vague, quand l’eau est trouble. C’est mon truc, j’adore ça, comme ça. Après, quand je m’en sors, finalement, je me dis que je suis sorti vivant. Voyez-vous donc ? Peut-être qu’ils ont compris ça ou qu’ils vont continuer à le faire ? Je dis grand merci à toutes ces personnes qui tirent les ficelles dans ce sens pour faire un rapport sur moi, en disant que l’UFDG finance les « GG Tours ». Je reçois des infos de gauche à droite. Pour moi, c’est juste magique. Ils ne savent pas qu’ils sont en train de me donner une énergie, pas possible.

Guinéenews : toutes les grandes personnalités ont défilé à tour de rôle dans « Les GG » sauf une seule, le président Alpha Condé, qui vous pose des lapins.

Lamine Guirassy : aujourd’hui, je n’ai plus envie de le recevoir.

Guinéenews : parce que votre studio est au quatrième étage et il ne pourra pas monter…

Lamine Guirassy : (rire). Non ! Je pense qu’il a tout dit. Que puis-je tirer de lui, qu’il n’a pas dit ?

Guinéenews : peut-être le troisième mandat

Lamine Guirassy : justement, tout ce qui reste, c’est qu’il se prononce sur 2020. Pour nous, c’est important. Au fond, tous les jours, le président m’enseigne. Quand je dis tout à l’heure que j’adore la vague, l’eau trouble, il l’adore aussi. On a frôlé la catastrophe récemment avec la grève du syndicat de l’éducation. Finalement, nous avons des points en commun. Donc, quand on va se voir ou l’interviewer, que va-t-il me dire, qu’il n’a pas dit aux autres ? Je voudrais qu’il se prononce par rapport à ses ambitions en 2020. En même temps, ce n’est pas mal qu’il garde le silence. J’entends dire que ce n’est pas le moment de se prononcer parce que s’il le fait, c’est la pagaille, le chaos. Dieu seul sait combien j’aime ce pays. Mais je me demande pourquoi il garde le suspens aussi longtemps ? Il ne reste que 24 mois. Ce n’est pas un rêve de rencontrer ou d’interviewer le président Alpha Condé. Pour le président, ce n’est pas apporter du nouveau qu’il n’a jamais dit, je pense que ce n’est pas la peine, honnêtement parlant… Mais à un moment donné, douze mois avant les échéances de 2020, il va falloir qu’il se prononce. Pour moi, c’est important. A part lui, nous souhaiterions avoir Emmanuel Macron en interview. On a fait la demande. L’Élysée nous a appelés pour dire que la demande est forte, qu’elle avait le choix entre le Sénégal et la Guinée. Malheureusement, ils ont choisi le Sénégal tout simplement qu’il a effectué une visite officielle Dakar en février.

Sinon, pour moi, je tiens aux vrais gens. Interviewer un agriculteur, qui me raconte ses difficultés, c’est juste magique. Parce que la politique a pris tellement la place chez nous qu’on oublie l’essentiel, c’est-à-dire l’économie. Aujourd’hui, on ne se préoccupe plus du quotidien du guinéen. Or, c’est cela l’essentiel. Pour moi, c’est important.

Guinéenews : parlons à présent des festivités des dix ans de la création d’Espace FM. D’abord, on commence par ce concert géant au palais du peuple, l’arrivée en Guinée de la star française, Zaho et de vos larmes d’émotion…

Lamine Guirassy : je pouvais m’attendre à tout, sauf ça parce que c’est le retour à l’ascenseur. Dix ans, tu réveilles une bonne partie de la Guinée. Je ne m’attendais pas à ce public. D’où la surprise, l’émotion et cette peur de décevoir ces millions de guinéens, qui nous font confiance, qui font confiance à notre média. Dieu sait que ce n’est pas facile. Tous les jours, on a l’impression de se répéter. Mais on essaye de ne pas avoir la même chose dans « Les GG ». Tantôt, on a un ministre de la république, tantôt un cultivateur, tantôt un citoyen lambda. C’est ce qui fait la beauté.

Nous devons nous inscrire sur cette ligne, maintenir cet élan, tout en restant crédible. Pour nous, c’est impossible. On peut manger avec les politiques. Mais je ne mange jamais avec les politiques. Je ne voudrais pas trop en parler parce que le monde politique est bizarre. Demain, au lieu de critiquer ou d’être observateur, je préfère être acteur. Cela veut dire qu’on peut ouvrir beaucoup de branches demain.

Guinéenews : cela sous-entend que vous rêvez d’une carrière politique ?

Lamine Guirassy : oui et non. On ne peut pas continuer à être observateur. A un moment, soit on est guinéen, soit on est sous-guinéen. Quand on voit, aujourd’hui, notre classe politique, il faut la renouveler parce qu’elle a montré ses limites. Parfois, je suis ému, ou c’est le cœur qui prend le dessus, même en live à l’antenne. Cela s’est passé récemment avec le président de l’UFDG, après son tête-à-tête avec Alpha Condé. Beaucoup de ses militants ont été tués. Ils se voient une soirée. Après, ils décident de faire des arrangements, ces choses, je ne peux pas les comprendre, ce n’est pas possible. On pouvait les éviter, avant d’arriver là.

Guinéenews : pour revenir à vos festivités, après le spectacle géant au palais du peuple, vous avez commencé votre tournée à Boké, puis Labé, ensuite N’zérékoré.

Lamine Guirassy : Labé, oui, parce que c’est ma région de cœur. J’aime cette région. Et la Moyenne Guinée nous a rendus la monnaie à travers ce concert magique au stade de Labé. Pour nous, il était important de remercier les auditeurs de cette région. Aujourd’hui, nous sommes la première radio au Foutah. Nous sommes la première à s’y installer. Mais c’est dire que l’équipe de Labé est à encourager et à féliciter parce qu’elle a réussi à garder le cap comme celle de Conakry. On est numéro un, il faut continuer sur cette lancée. Ce n’est pas l’équipe de Conakry qu’il faut remercier pour ce qui s’est passé à Labé. Je pense surtout à l’équipe de Labé, notamment les deux Ousmane Tounkara, Alahidy Sow, un garçon très actif et super bien. Quand on a la chance d’avoir une telle équipe, c’est fou.

(A suivre la deuxième et dernière partie)