Le chamboulement politique : La démocratie est-elle un arrimage ou un mirage en Guinée ?

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L’année 2020 s’est annoncée sous de funestes auspices pour notre pays en proie à des convulsions sociopolitiques. Le nombre de morts n’a fait que grossir dans les rangs des opposants à une présidence à vie, tandis que le président Alpha Condé, tout en gardant la haute main sur l’appareil d’État,    a doté le pays d’une nouvelle constitution susceptible de lui garantir le renouvellement de son bail. C’est déjà fait, le vote sans enjeu a eu lieu le 22 mars dernier sans la participation des principaux partis de l’opposition ; et comme il fallait s’y attendre, le « oui » l’a remporté sur le « non » pour une nouvelle constitution. L’assemblée nationale est contrôlée par les « élus » de la mouvance présidentielle avec la victoire sans surprise du parti au pouvoir.

Après plusieurs jours de heurts entre forces de l’ordre et opposants au changement constitutionnel, on en est à plus d’une trentaine (une soixante ?) de morts dont plus de dix à Conakry et une vingtaine ou (soixante ?) à N’zerekore, selon les statistiques non officielles. Tous tombés sous des balles ainsi que plusieurs dizaines d’arrestations dans les rangs des manifestants et autres passants cueillis dans les rues, jouxtant les théâtres d’affrontements.

Certains agents des forces de l’ordre sont accusés de se comporter comme en terrain conquis avec une arrogance de matamore. Les  parents de toutes ces personnes dont la majorité est constituée de mineurs sont ensuite rançonnés, moyennant la relaxe de leurs enfants ou proches.

La tension reste latente dans la cité, malgré une timide reprise des activités dans certaines parties de la capitale. Tout cet espoir s’est estompé avec l’apparition du Coronavirus qui a dépassé la barre de trois mille cas positifs avec des décès parfois non rapportés.

Ce climat délétère et de friction qui règne dans le pays,  à moins d’un an de la fin du second et dernier mandat du chef de l’Etat, faisait déjà penser à une ambiance de fin de règne, mais qui pourrait se perdurer à l’allure où vont les choses.

D’autant que même au sein de l’appareil d’État, les différents clans qui entourent le président se livrent un combat sans merci (nous allons y revenir). D’ailleurs, avec la rumeur d’un nouveau gouvernement qui sera très bientôt mis en place, tous les coups sont permis. Toutes sortes de manœuvres sont en cours en ce moment pour débarquer même ceux qui semblent donner crédit au gouvernement actuel avec tous les risques que cela comporte. Le premier ministre est affaibli par le président   de la république lui-même !

C’est le lieu de parler ouvertement de guerre de succession, avec des coups bas, des intrigues, sur fond de délation. Ceux-là mêmes qui sont censés aider le président de la république dans son programme de développement sont devenus amnésiques et allergiques à toute personne qui voudrait l’aider à accomplir correctement sa mission au bénéfice de la Nation. À cet égard, des combines malsaines et autres dénigrements à travers une machine à calomnie bien huilée dans le seul but d’assoir ou imposer leur hégémonie : profiter ou abuser impunément l’argent public.

Chaque camp voudrait positionner ses jokers dans les starting-blocks, au cas où le « grand timonier » ne serait pas partant pour se pérenniser au pouvoir.

La composition des listes électorales du parti au pouvoir en prélude aux législatives du 22 mars a mis à nu cette crise interne qui mine la majorité présidentielle où aucune voix n’ose s’élever contre les désidératas du patron. Chacun ayant peur pour son pain.

L’expérience ayant démontré qu’en Guinée, on vient à la politique plus pour se servir que pour servir, tous ceux qui occupent la scène, sans exception se battent juste pour tirer leurs marrons du feu, pas plus.

Il n’y a qu’à lorgner dans l’entourage du président pour se rendre à l’évidence que ce sont ses irréductibles pourfendeurs qui sont aujourd’hui ses plus proches collaborateurs. Des gens qui mangent à toutes les gamelles.

« Ôte-toi de là que je m’y mette » : formule à la mode…

C’est le lieu de reconnaître que le combat politique en Guinée provoque le plus souvent la lassitude chez certains observateurs, qui ne font pas dans la passion ni de parti pris.

Dans notre landerneau politique, l’adversité porte plus sur la subjectivité. L’adversaire est moins combattu pour la politique économique, sociale et culturelle qu’il mène. Mais plutôt combattu pour la position qu’il occupe et les avantages qu’elle donne. Sinon, comment comprendre l’absence de tout débat de fond entre les adversaires politiques ? Dans le contexte actuel de la Guinée, les vrais sujets d’un véritable débat  de fond ne manquent pas pourtant. Ce sont les questions de gouvernance et de transparence dans la gestion des affaires publiques, de salubrité, de transport, de santé publique, d’éducation, de lutte contre la corruption et du chômage, de fuite des cerveaux mais aussi des jeunes gens, bras valides de la nation.

Sur ces terrains, le combat politique est relégué au second plan.  Parce que la vérité a foutu le camp chez nous. Le combat oppose en grande partie des personnes qui n’ont aucune virginité sur ces questions. Comme on dit, ils sont généralement « mouillés ». Le seul intérêt qui semble le plus évident dans le combat politique est l’envie de la place de son adversaire pour faire la même chose que lui. C’est la formule du « ôte-toi de là que je m’y mette ».

Si ce n’était pas le cas, nombreux sont les problèmes qui auraient été déjà résolus en Guinée. Mais hélas !

La plupart du temps, on épouse les thèses de l’opposition politique seulement, lorsqu’on est écarté du système pour une raison ou une autre. Mais lorsqu’on est dedans, on combat l’opposition. Sous d’autres cieux, ce dédoublement de personnalité scelle définitivement comme dans du marbre le sort de la personnalité politique concernée. La Guinée est certainement l’un des rares pays où les véritables convictions politiques sont les plus méconnues.

Les grands perdants dans  ce combat, ce sont bien sûr les populations qui sont instrumentalisées et mobilisées dans une bataille dont les retombées positives profiteront à de petits malins. Ainsi, les populations sont montées les unes contre les autres, pas dans le cadre d’un combat d’idées, mais dans le cadre d’hostilités  entre personnes d’intérêts divergents.

Et l’une des grandes raisons de l’opposition entre ces personnes est la stricte défense d’un  intérêt personnel, loin des préoccupations des pauvres populations, utilisées et instrumentalisées à dessein, dans le but d’asseoir une hégémonie durable sur elles.

 Quid de la société civile ?

Comme en 2006-2007, c’est la société civile qui aurait pu jouer un grand rôle dans la conscientisation des populations par rapport aux agendas cachés des uns et des autres dans le combat  politique. Cette bataille menée avec la crédibilité requise, il ne devrait y avoir l’ombre d’aucun doute et d’aucun soupçon sur la possible existence d’accointances entre cette société civile et les formations politiques aux positions connues. Mais le combat politique est devenu si dominant que la société civile elle-même a du mal à trouver son identité.

On peine à tracer aujourd’hui la frontière entre le monde de la politique pure et dure et celui de la société civile. Les deux sont si imbriqués sur le même terrain et dans le même combat, qu’on a l’impression qu’ils constituent la même chose.

Il faut toutefois noter que depuis quelques mois, le Front National pour la défende de la constitution (FNDC), reste pour l’instant, la seule plate-forme qui a réussi à fédérer les forces sociales et politiques pour le respect de l’ordre constitutionnel en Guinée. Ses manifestations comme moyen de pression sur le pouvoir quoique émaillées de pertes en vie humaine et de dégâts matériels importants, parviennent tant bien que mal à paralyser le pays. Mais pour quel résultat en fin de compte ?

Après avoir organisé plus de 7 grandioses manifestations à travers tout le pays depuis le 14 octobre 2019, le FNDC a changé de stratégie, pour appeler désormais les populations à la désobéissance civile et à la « résistance historique ». Cette autre stratégie  a atteint ses limites pendant que le pouvoir continue à jubiler sa double victoire pour la nouvelle assemblée et la nouvelle constitution synonyme de la naissance d’une quatrième république.

Aucun couloir de négociation n’a été ouvert par le pouvoir, afin de calmer les esprits. Plutôt, on fait dans la banalisation des cas de morts et la diabolisation des adversaires. Ceci dénote la détermination du chef de l’Etat à poursuivre son œuvre celle de se pérenniser au pouvoir comme ses prédécesseurs.

A cette allure, c’est comme si le dialogue était devenu impossible entre le pouvoir et l’opposition.

En somme, le problème guinéen est à la fois systémique, endémique et cyclique (SEC). Ceci est caractérisé par la cupidité de la classe politique guinéenne, gangrené par l’hypocrisie de la branche pourrie de la société civile. On ne peut prétendre avoir du beurre et l’argent du beurre. C’est l’essence même de la complexité du problème guinéen : les gens sont plus aptes à détruire qu’à construire et à tous les niveaux !

Dans une telle hystérie, le peuple de Guinée a son destin en main. A lui de trouver la voie à suivre, pour sauver le pays et mettre fin à sa propre misère qui perdure. Pour y arriver, elle doit sortir de son apathie. Mais quand on sait que l’ignorance est le terreau du danger dans une telle nation et que les manipulations politiciennes ont atteint leur paroxysme, il y a lieu de se demander s’il pourrait réussir dans une telle bataille noble et républicaine qu’aucune arme de destruction massive ne peut arrêter !

La Guinée et son développement durable et harmonieux, sa population et son bien être d’abord ; tel doit être le leitmotiv de tout Guinéen soucieux de l’avenir de la Nation au détriment des intérêts narcissiques et personnels des politiques et autres agités en manque de repère et de notoriété.

Méditons-y !