Le regard critique du ministre de la Justice sur l’ouvrage de son collègue de l’Economie

septembre 30, 2018 7:08
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Le ministre d’Etat, ministre de l’Economie et des Finances, Mamadi Camara a procédé à la dédicace de son nouvel ouvrage intitulé Les clés pour le développement de la Guinée ce weekend à Conakry. Une œuvre littéraire qui fait une analyse de la marche du pays au cours des 60 dernières années, avec une croissance économique essentiellement portée par le secteur minier dont la contribution au PIB s’est établie à 16,9¨% en 2017 et est projetée à 18,4% en 2018.

Invité à faire un témoignage sur l’ouvrage de son collègue du gouvernement, le ministre d’Etat, ministre de la Justice Garde des Sceaux a porté un regard plutôt critique sur le travail de Mamadi Camara pensé qui bâtit les 15 chapitres de son livre sur 4 piliers.

Lisez plutôt les propos de Me Cheick Sako !

« Vous me donnez un travail redoutable pour un juriste. Donc, vous comprendrez que ce que je vais dire là, c’est un juriste qui accepte de s’exprimer sur un ouvrage à caractère économique et de développement. Donc, c’est beaucoup plus l’ancien Maitre de conférences à la Faculté de Droit de Montpellier qui a beaucoup travaillé sur ce bouquin ces jours-ci, plus que l’avocat ou le ministre de la Justice.

Dans cet ouvrage reparti en 15 chapitres, sur 196 pages, mon cher collègue le livre traite d’une question centrale que j’ai résumée en ma façon : Les politiques de développement de la Guinée depuis 58 à nos jours n’ont pas permis de lutter contre la pauvreté. En outre, les défis du développement durable du pays restent hypothétiques à condition que les autorités guinéennes optent pour un changement de paradigme économique et social. Pour y arriver, il convient de mettre une stratégie de transformation de la Guinée. Bien entendu, ce résumé est subjectif. Et je dirai même partial.

Ce résumé qui est tiré de votre ouvrage suppose que la Guinée satisfasse 4 conditions : diversifier son économie, développer et mieux gérer les industries extractives, développer l’agriculture et le potentiel hydroélectrique et améliorer la gouvernance en renforçant les capacités.

Sur toutes les questions économiques et les limites des théories du développement, je partage le constat qui est le vôtre. Cependant, je trouve fort utile de montrer les limites des politiques libérales inspirées par les thèses propres au Consensus de Washington qui n’a fait que prôner les libéralisations, la dérégulation, les privatisations ; nous connaissons la suite : l’affaiblissement de nos Etats, le démantèlement de nos patrimoines économiques, le chômage de masse, la suppression de nombreux services publics d’éducation et de santé. Nous devons donc absolument faire du développement du capital humain la priorité des politiques économiques ;

Je reviens un peu sur les 4 piliers, mon cher collègue. Je ne dirai rien de la production agricole. Ce n’est pas tellement mon domaine même si c’est la matrice, puisque d’ailleurs vous avez commencé par celui-là. La valorisation du potentiel hydroélectrique de ce pays qui est la Guinée, tout le monde sait que dans ce pays l’importance du courant pour utiliser un terme pluvial dans notre pays. Quand vous allez à Yomou, à Koundara ou à Siguiri, vous verrez que le pauvre citoyen a besoin de lumière pour vivre.

Troisièmement, une meilleure utilisation des ressources publiques. Vous êtes bien placé, mon cher collègue. Il n’y a pas longtemps que vous êtes là. Je pense que vos débuts nous ont ouvert un d’espoir. Et puis le dernier pilier qui est l’amélioration de la gouvernance, de l’Etat de droit et le renforcement des capacités.

Vous comprendrez que je vais rester sur ce quatrième pilier, puisque c’est celui-là que je maitrise, et c’est celui-là qui est le mien. Dans ce quatrième pilier, il y a lieu d’évoquer le rôle de l’institution judiciaire qui est centrale en matière de développement. On semble l’oublier dans certains pays, notamment en Guinée aussi. J’ai entendu dire en Guinée : ‘‘Oh (…). Bon, de toutes les façons, je vous renvoie sur le budget du ministère de la Justice : zéro virgule et quelques (moins de 1%). Ce qui est une honte.

Et le rôle central de l’institution judiciaire me parait quand même incontournable. A cet effet, tous les investissements financiers pour exploiter le potentiel minier et améliorer la gestion des ressources publiques ne sauraient être pleinement productifs au bénéfice des promoteurs ou des populations que lorsque la justice œuvre pour assurer leur sécurité, les garanties notamment pour les partenaires ou les privés qui viennent investir dans notre pays, afin de lutter contre toutes les formes d’impunité : la petite comme la grande.

Quand on entend le vocable impunité, on voit tout de suite les questions de violence physique. Or, l’impunité, ce n’est pas que la violence physique. L’impunité, c’est aussi le cadre qui est terré dans une administration et qui, subrepticement, vole, recycle, etc. Celui-là aussi, il faut le punir.

(…). On constate malheureusement que notre pays souffre des fragilités des équilibres. Parce que de nombreux efforts restent à faire, restent à être déployés pour renforcer le droit et promouvoir la bonne gouvernance. Vous avez insisté là-dessus, s’il n’y a pas de bonne gouvernance, on peut continuer à patauger et on n’ira pas loin. Donc, là aussi, au-delà des clivages politiques dans ce pays, il faut que tout le monde pointe du doigt cette bonne gouvernance.

En fin, sur le dernier chapitre, mon cher collègue dégage une vision prospective de la Guinée les 30 ans à venir. Quelques mots là-dessus. Je vais vous dire mon cher Mamadi que je salue cette démarche qui est la vôtre. En poussant l’analyse sur l’évolution démographique de développement des infrastructures, l            a place de la Guinée au sein de la CEDEAO, je m’en tiens à l’aspect sous-régional -je ne vais pas plus loin, parce que c’est déjà quelque chose- où la création d’une monnaie unique pour les 16 Etats concernés.

En revanche, j’ai des réserves. Notamment j’ai une réserve sur la mise en œuvre de vos propositions. En l’état de ce que j’ai lu dans le bouquin sur la décentralisation, en tout cas ce que vous appelez la décentralisation ou le développement durable. Je m’en explique rapidement :

Vous proposez l’élection des assemblées dans les 4 régions naturelles : Guinée Maritime, Moyenne Guinée, Haute Guinée et Guinée Forestière. Afin de mieux assurer entre autres une meilleure participation des populations à l’exercice du pouvoir local. Vous allez même très loin. Et c’est là où je ne suis pas d’accord avec vous, je vous cite : ‘‘la mise en place des pouvoirs exécutifs régionaux dirigés par des gouvernements régionaux’’.

Mon cher ami et collègue, si on fait ça en Guinée, rien ne marchera. Déjà que ça ne marche pas beaucoup. Si vous faites ça, alors, tout va à vau-l’eau. J’ai un défaut qui me caractérise : je dis tout juste ce que je pense. J’essaie d(argumenter modestement, mais bien évidemment, ça ne veut pas dire que je jette à la rivière le concept de développement local. Dans le cadre de la Guinée, je pencherai plutôt vers les 8 régions administratives que les 4 régions naturelles. Parce que si on reste braqué sur les régions naturelles, l’ethnicisme, le régionalisme ou cette plaie qui est distillée dans notre pays malheureusement, il faut lutter contre ça.

Pour terminer, je dirai que cette vision prospective se heurte aux dispositions constitutionnelles en vigueur. Ce que vous proposez en matière de développement local, en l’état des textes qu’on a dans le pays, ce n’est pas possible. L’article 1er de la Constitution sert de verrou pour sauvegarder le principe de l’unicité de l’Etat en Guinée. Et cet article est complété par l’article 154 de la Constitution. Donc, il y a un socle qui est là.

Alors, je vous renvoie au Cameroun où parmi les Etats francophones, c’est l’Etat qui est décentralisé. Puisqu’il y a une partie anglophone. Il y a une partie anglophone. Il y a même des parties francophones autonomes. Malheureusement, ça ne marche pas au Cameroun. Il n’y pas que la partie anglophone. Donc, dans les pays d’Afrique en construction, me semble-t-il, il faut faire extrêmement attention.

Deuxièmement, je vous demanderai encore de prendre en compte la jeunesse et l’immaturité de nombre de nos institutions politiques qui sont en train de trouver leur place et de se développer. Quand je parle d’immaturité dans nos institutions politiques, je ne fais pas de dessin. Je ne cite pas d’exemple, bien entendu. On a eu des problèmes à l’INIDH. On a eu des problèmes à la HAC. Maintenant, on a des problèmes là où vous savez, qui ne relève pas de mon ministre, je précise. D’ailleurs, c’est pourquoi personne ne m’a entendu dans la presse.

Troisième point, le niveau de maturité de nos élites -qu’elles soient politiques, économiques, sociales et même intellectuelles- doit nous pousser vers davantage de prudence face à des risques de démantèlement de notre modèle étatique encore fragile et le niveau de cohésion sociale dans nos régions. (…).

Enfin, il y a lieu de pousser ou d’accompagner la décentralisation et le développement local dans notre pays en s’appuyant sur les régions naturelles que moi j’appelle les régions administratives qui ont le mérite de transcender les clivages communautaristes, sociaux ou politiques. Faut-il d’ailleurs que les dispositions du Code électoral prévoient l’élection de 8 conseillers régionaux à l’issue des élections communales.

Je salue vos efforts. Je salue votre sérieux. Le sérieux de vos travaux. Et je salue votre optimisme à proposer des solutions pour sortir ce pays, notre pays de la pauvreté. »

Transcrits pas Mady Bangoura pour Guineenews.org