Les élections en Guinée : pourquoi ça n’a jamais fonctionné ?

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Depuis l’avènement du multipartisme dans les années 1990, les élections en Guinée représentent la source majeure de la violence politique. De la contestation du fichier électoral, en passant l’instrumentalisation du sentiment communautaire et la prolifération des discours haineux, jusqu’aux contestations des résultats électoraux et des affrontements violents qui l’accompagne, l’organisation des élections a toujours eu pour effet de renforcer l’instabilité sociale et de remettre à plus tard l’alternance politique.  Ce qui s’explique par le fait que l’idéal démocratique qui sous-tend les élections est incompatible avec l’absence d’un espace public organisé sous l’autorité de pouvoirs communs : en Guinée, il n’y a pas d’espace public compris comme lieu où les interactions humaines sont organisées suivant l’intérêt bien compris de tout le monde ; espace de la réciprocité où les règles du jeu sont définies et pensées par les partenaires d’une relation. Car, là où un seul domine la relation, celle-ci perd son caractère public pour être exclusivement privée. C’est l’image d’une société fondée sur l’extension illimitée du domaine privé que donne à voir la Guinée. Et nous devons au socialisme révolutionnaire de Sékou Touré cette privatisation de la vie sociale et par conséquent le ravalement du public par le privé.

Or, l’analyse historique du politique, depuis la fin de la tyrannie socialiste, montrerait que les réformes constitutionnelles de 1990 n’ont jamais permis de libérer l’espace public proprement dit ; que l’ouverture au multipartisme, loin d’avoir démocratisé le champ politique, à élargi la possibilité de la privatisation de la vie sociale à d’autres acteurs politiques. Ainsi, la Guinée a adopté la formule démocratique des élections multipartites tout en assurant la survie de la culture politique antidémocratique héritée du régime postcolonial. Cette contradiction de principe a été maintenue par tous les gouvernements guinéens, de 1984 à 2020. Historiquement, l’opposition guinéenne elle-même n’a pas été capable de créer les conditions favorables à l’avènement d’un autre imaginaire du politique et d’une culture non autoritaire du pouvoir. La diffusion sociale des pratiques abusives et la promotion permanente de la figure du chef comme lieu du pouvoir ont largement contribué à la marginalisation de l’idée du public, condamnant à jamais l’expression d’une culture de l’intérêt général.  Comme si, sous l’effet tyrannique des volontés privées, l’on avait oublié qu’en l’absence d’un espace public, il ne peut exister un intérêt général. Pas besoin d’études en science politique ou en philosophie politique pour s’en rendre compte. Que l’on regarde l’organisation politique de certaines monarchies constitutionnelles de l’Afrique précoloniale, pour voir en quoi la Guinée et l’Afrique d’avant « l’arrivée des blancs » a été plus intelligente sur le plan de l’organisation de la coexiste sociale que l’Afrique qui porte la mémoire des luttes anticoloniales.

En ce qui concerne la Guinée, le manque d’intelligence politique est précisément ce que signifie l’organisation de l’élection du 18 octobre 2020. Comment organiser des élections au sein d’une culture politique qui ne permet pas aux élections de jouer leur fonction représentative et démocratique ?  On connait la réponse : la Guinée est le pays de l’anormal, où l’incohérence et la transhumance politique font la loi. Mais, il est une autre réponse, qui revoie à l’incapacité des hommes politiques à penser les contradictions et les pesanteurs antidémocratiques de la culture politique guinéenne. À la fois le gouvernement et l’opposition n’hésitent pas de se parer des vertus de la démocratie, alors que les esprits, les pratiques politiques, les conceptions du pouvoir et certaines valeurs communautaires sont contraires à l’idéal démocratique. Autrement dit, on ne veut pas réformer la culture politique autoritaire et régressive, mais on est prêt à aller en élection ! à la limite, le modèle autoritaire chinois est plus cohérent : pas d’élection, pas de souveraineté populaire, mais quand même progrès économique et technologique…c’est ce que l’on pourrait appeler un autoritarisme progressiste, que le Rwanda de Paul Kagamé voudrait imiter, avec cette différence que ce dernier continue d’instrumentaliser le formalisme démocratique…

Pour les populations et les intellectuels guinéens, il reste donc à faire la part des choses, entre l’hypocrisie organisée que sont les élections et la nécessité d’appeler à une rupture radicale avec l’héritage antidémocratique du régime postcolonial. Penser la Guinée qui vient, c’est mobiliser les réserves de moralité et d’intelligence pour susciter l’avènement d’un nouvel imaginaire du politique capable d’autonomiser et d’instituer une sphère publique. Pour satisfaire un tel objectif, les responsables politiques n’ont besoin que de retrouver le bon sens et non de s’engager dans une lutte électorale inutile et insécurisante pour la vie des populations guinéennes.