Les violences électorales : un échec de la classe politique guinéenne

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La Guinée ne remplit pas les conditions sociales, politiques et institutionnelles pour organiser des élections. Car, en matière d’organisation électorale, le pays n’a jamais été souverain. Ce que confirment : l’éternel conflit autour du fichier électoral, l’assistance technique et financière que reçoit le pays de la part des organisations sous-régionales et internationales et la présence d’observateurs extérieurs pour superviser le déroulement des élections. En réalité, le seul fait qu’aucune institution en Guinée, y compris la CENI, ne peut garantir objectivement la fiabilité du fichier électoral devait conduire l’ensemble de la classe politique à réfléchir sur le sens et le rôle de la pratique électorale en Guinée. Mais, les interrogations sur ce sujet sont rares parce que précisément les opposants et les gouvernements successifs ne se sont jamais penchés sur les préalables administratifs, structurels et politiques des élections. C’est seulement à l’approche des élections que celle-ci devient un problème, et toujours les mêmes problèmes : le fichier électoral, l’indépendance de la CENI, les contestations des résultats du vote. Autrement dit, la classe politique guinéenne a marginalisé la dimension institutionnelle et la fonction politique des élections au profit d’une compréhension réductrice de la pratique électorale, qui en fait un outil parmi d’autres pour accéder à la fonction présidentielle. Voilà pourquoi, les élections en Guinée, au lieu de contribuer à l’éducation civique et aux discussions démocratiques sur les enjeux de société, ont été un des vecteurs essentiels de la violence politique et des tensions ethniques ; l’outil principal de la socialisation politique.

Pourquoi donc engager les populations guinéennes dans une campagne électorale alors que l’environnement politique et institutionnel ne permet pas aux élections de remplir leurs principales fonctions ? Comment expliquer que depuis 1990, la classe politique guinéenne ne s’est pas engagée à créer les conditions endogènes d’une souveraineté en matière électorale ? Suffira-t-il de prétexter l’autoritarisme des régimes successifs pour justifier cette absence de réflexion politique sur la problématique de la conflictualité électorale en Guinée ? Non.

Il faut aussi regarder du côté du fonctionnement des partis politiques, de l’idée que l’on se fait de la pratique de l’opposition, du rôle que joue la transhumance politique dans le renforcement du recyclage autoritaire du pouvoir. Mais surtout, la réflexion doit porter sur l’enchevêtrement d’intérêts issus de la société dite civile, l’armée et le pouvoir politique. Car, l’observation des relations de pouvoir révèle l’existence une coordination d’intérêts individuels qui empêche l’émergence d’un intérêt public et donc la possibilité de constituer un véritable électorat. D’ailleurs, sans l’existence de ce nœud d’intérêt, le troisième mandat ne serait pas possible : Alpha Condé est, aussi, le porte-parole d’autres intérêts individuels qui ne peuvent se perpétuer qu’à la faveur de son maintien au pouvoir. La conflictualité des élections n’est pas sans avoir un rapport avec le renforcement, d’un régime à l’autre, de ce nœud d’intérêts privés qui a fini par assommer l’État.

Tout le monde craint le pire au lendemain du 18 octobre 2020. Mais ce qu’il faut craindre davantage, c’est la possibilité que ce pire ne conduise pas les Guinéens à réfléchir sur les conditions politiques et institutionnelles favorables à une transition pacifique et démocratique du pouvoir. Et donc que le gagnant, quel qu’il soit, soit happé par une autre conjonction d’intérêts privés…