L’excision à N’Zérékoré, une pratique qui a la vie dure : le renversant témoignage de SF

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La clitoridectomie ou l’excision du clitoris, est cette pratique traditionnelle qui consiste à l’ablation totale ou partielle du clitoris de la jeune fille. C’est un rituel d’origine animiste donc plus ancien que les grandes religions monothéistes. En Guinée plus de 90% de la population féminine sont victimes de ce « crime » pour être reconnue comme une jeune fille complète, propre et bonne pour les épousailles.

En Guinée forestière où l’animisme cohabite avec les autres religions, l’excision est un passage très important, voire obligatoire pour toutes les jeunes filles à partir de 5 ans. Et tenez ! L’opération est loin d’être une simple blessure superficielle. Mais, c’est plutôt une intervention chirurgicale.

Une jeune fille que nous avons surnommée Fanta, pour garder son anonymat, nous raconte sa douloureuse épreuve d’excision dans une Forêt non loin de la ville de N’Zérékoré. « J’avais environ 9 ans et ma sœur ainée 13 ans lorsque ma mère nous a emmenées pour le sacrifice du décès de mon grand-père à N’Zérékoré dans le quartier Mömou.  Je me souviens encore de cette époque. La moisson était bonne cette année-là. Ce sont les signes annonciateurs de la grande période d’excision. Et ma grand-mère avait la forte pression de faire exciser ses petites filles sinon elles seraient mal vues dans la communauté.

Notre mère n’avait en aucun cas droit à la parole. La veille du départ de la famille était une journée de ferveur, de joie, ça danse et chante partout au rythme de castagnettes et de grosses bassines. Toute la contrée prépare des colis alimentaires pour la troupe des exciseuses et des futures initiées. Car, on devait y passer 2 mois ou plus jusqu’à ce que toutes les parties soient guéries de la plaie de l’opération.

Le lendemain matin avant le lever du jour, des dames sont venues nous chercher ma grande sœur et moi ainsi que beaucoup d’autres jeunes filles. On était plus d’une trentaine âgées respectivement de 5 à 25 ans ou plus. Car, il y avait une femme enceinte et beaucoup d’autres qui avaient les seins bien remplis sur la poitrine.

On nous a donc emmenées dans cet endroit où on ne voyait aucune autre habitation à part la maison qui allait nous accueillir et la forêt qui l’entourait. Cette maison pour y entrer il fallait déjà passer par le couteau de l’exciseuse. A tour de rôle, on nous faisait entrer dans un petit endroit, construit avec des rameaux. Ne sachant rien de ce qui s’y passait, j’étais pressée d’y entrer, parce qu’à aucun moment, je n’ai entendu des pleurs.

Ensuite ce fut mon tour. Deux femmes sont venues me chercher. J’étais hyper contente d’y aller. Mon cauchemar n’a pas tardé. Elles m’ont retiré les habits en un temps record. Il y avait au moins 4 femmes deux qui m’ont immobilisées les pieds, une qui m’empêchait de crier en me bâillonnant et la « coupeuse », je l’appelle comme ça.

Enfant, je n’avais aucune force. C’est alors que j’ai senti une très très forte douleur me traverser le dos, la tête tout le corps. Elle venait de me couper quelque chose. Je ne savais plus quoi mais la douleur, je l’ai ressentie dans tout mon corps. J’avais mal, très mal. Je ne peux pas décrire cette douleur. Je réclamais ma mère. Elles m’ont dit, ici, il n’y a pas ta mère tu viens de devenir une femme. Mais elles ont vite découvert que je saignais des caillots, le clitoris entièrement supprimé et une partie des petites lèvres avec, je nageais dans mon sang. J’ai senti des fourmillements dans mes pieds et après c’était le trou noir.

Je me retrouve quelques temps après, ma mère à mon chevet toute pâle, deux de ses enfants venaient de passer à la boucherie des exciseuses. Et moi qui avais perdu connaissance. Ça commençait à aller mieux pour moi. Je portais une sorte de culotte à l’ancienne faite de pagne de ma maman et un gros morceau de tissu entre les cuisses et sur ma plaie des feuilles écrasées et de l’amidon de manioc pour arrêter l’écoulement du sang. Ma douleur n’avait pas de nom.

Pour le pansement, chaque jeune fille avait sa bassine dans laquelle on versait de l’eau tiède et des feuilles de plantes aux vertus antibiotiques et qui accélèrent la cicatrisation. Il fallait s’asseoir dans cette bassine tapoter l’eau pendant un certain moment sans parler ni regarder son prochain.

Après, boire aussi des décoquetions pour nous guérir et nous purifier. En complément de ces médicaments traditionnels, on nous administrait aussi des vitamines et antibiotiques pharmaceutiques apportés par une dame qui faisait partie de l’équipe des exciseuses et qui était au service de la chirurgie de l’hôpital régional de la ville de N’Zérékore.

Elle aurait aussi apporté les lames chirurgicales très tranchantes qui ont permis de faire un travail « impeccable ». Elle me portait une attention particulière.

Deux mois et quelques jours passés, tout le monde était guéri ou presque de ses blessures. Parmi nous, il y avait des élèves comme ma sœur et moi  qui devrions reprendre le chemin de l’école. Nous devrions donc rejoindre nos différentes familles, une fête sans précédente était organisée pour l’occasion. La fête était grande et a duré des jours.  Les exciseuses sont euphoriques aucune perte en vie humaine et la cheffe de l’équipe pouvait scander ces mots en langue pkele « gna la guele gna pa a guele yo gna lamah nia loon » qui signifie je les ai toutes emmenées et je vous les ramène toutes au complet, moi fille d’épouse d’un Lamah. Ainsi s’achève une saison pour cette équipe d’exciseuse mais une nouvelle page s’ouvre pour nous les nouvelles victimes de cette tradition barbare.

Aujourd’hui, je suis mère d’un enfant. Mais je sens une absence dans ma féminité et je gère ma vie sexuelle de façon plus philosophique que charnelle. Et jamais, ma fille ne connaitra cette terreur à moins que je ne sois un cadavre »

Psychologiquement et physiquement affectée, notre témoin dame Fanta plongée dans ce passé acerbe revoit encore ces années douloureuses de son existence défilées sous ses yeux. Elle interpelle par la même occasion, autorité et tous les acteurs de ce monde à tout mettre en œuvre pour chasser cette pratique odieuse.

Depuis plusieurs années, des ONG voient le jour pour lutter contre les mutilations génitales féminines dans le pays profond. Ont-elles réussi à arrêter le phénomène ? Avec l’impunité, la pratique continue à ciel ouvert.

Il n’est pas rare de rencontrer surtout en ces périodes de grandes de vacances, des jeunes filles arborant les mêmes uniformes noués à la poitrine se promener avec à leur tête une guide. Ce sont les nouvelles initiées au rituel de l’excision.

Les chiffres sont effrayants et les dégâts colossaux. D’ailleurs à Conakry, la pratique est devenue un business pour certains parents qui manquent de moyens pour préparer la rentrée des classes de leurs filles. Ils font exciser leurs fillettes pour recevoir les cadeaux et présents qui seront offerts à l’occasion de la fête organisée pour leur guérison. Une seule petite fille peut avoir jusqu’à 5 marraines qui devront lui offrir des cadeaux et argent pour récompenser son courage lors de l’épreuve d’excision. A ce niveau, on s’éloigne de plus en plus de l’esprit de base « éducatif » de l’excision pour laisser la place au commerce de cette coutume.

Les adeptes de la pratique de l’excision se défendent en ces termes : Préservation de la virginité de la femme jusqu’au mariage, interdiction de l’accès à l’orgasme des femmes (considérée comme malsain), raison hygiénique, esthétiques car ce bout de tissu sur la femme est considéré comme un résidu masculin destiné à être coupé pour que la femme soit complète.

Qu’en est-il de l’éducation sexuelle en Guinée malgré ces mutilations génitales sur la jeune fille si la société ne condamne pas fermement les viols sur les enfants. Si on peut observer librement des petites filles en état de famille en enseignement élémentaire, la hausse de la prostitution dans les banlieues de Conakry et les zones industrielles, le taux de mariages précoces, d’avortement, de vagabondages sexuels. En gros l’excision n’a jamais été la solution et elle ne le sera jamais.

Les parents doivent s’impliquer dans l’éducation de leurs filles et ne peuvent en aucun cas affecter ce rôle à un « couteau ».

Le gouvernement par son ministère des Affaires sociales ne doit plus demeurer sur les discours stériles. Il va falloir agir pour condamner ce crime et ses auteurs afin de développer et de promouvoir des programmes de protections et accompagnement des jeunes filles pour mieux les cerner.

Les zones à haut risque comme la Guinée Forestière doivent bénéficier d’un travail de fond pour espérer voir cette tradition disparaitre de notre pays.