Mamadou Sylla : « J’avoue aujourd’hui que les gens regrettent la mort de Conté »

décembre 22, 2018 12:41

22 décembre 2008-22 décembre 2018, cela fait exactement dix ans, jour pour jour, que le général Lansana Conté est décédé. A l’occasion de cette première décennie de la disparition de l’homme du 3 avril 1984, Guineenews© a rencontré le richissime homme d’affaires, El hadj Mamadou Sylla qui fait parti du cercle restreint d’amis que le défunt président cotoyait régulièrement jusqu’à la fin de ses jours. Dans cet entretien, Mamadou Sylla communément appelé « Sylla Patronat » parle de certains caractères du feu président, de sa libération par celui-ci en 2006, de ses relations avec Fodé Bangoura, d’Air Guinée…

Guineenews© : qu’est-ce qui est prévu pour la commémoration des 10 ans de disparition de feu général Lansana Conté ?

El hadj Mamadou Sylla : chaque année, il y a la cérémonie de lecture du Saint Coran, le sacrifice… Les gens viennent se recueillir sur la tombe de feu président Conté. On prépare, on mange et les gens font des bénédictions. C’est ce qui se passe chaque année.

Guineenews© : vous étiez un ami très proche du général Lansana Conté. Qu’est-ce que vous retenez de lui ?

El hadj Mamadou Sylla : un homme d’Etat, un bon soldat. Il disait chaque fois qu’il est soldat. L’opposition disait chaque fois général président. S’il doit être candidat [à l’élection présidentielle] il faut qu’il ôte sa tenue afin qu’il soit candidat civil. Mais il a refusé. A un moment donné, il a dit que le ministre qui lui envoie un projet de décret, s’il ne met pas général Lansana Conté, il ne le signait pas. Donc, cela veut dire que c’est quelqu’un qui aimait beaucoup l’armée, son métier. Et puis c’est un bon paysan, il aimait la terre, l’agriculture, l’élevage et un peu de tout. J’avais souvent la chance d’aller faire des tours avec lui dans tous ses champs. C’est un homme très humaniste, très simple. J’avoue que beaucoup de réalisations qu’on voit en Guinée aujourd’hui, sont ses œuvres. Parce qu’à son temps, il n’y avait pas de problèmes. Ce n’est pas comme aujourd’hui où le temps est dur. Tout le monde le sait. J’avoue que les gens le regrettent beaucoup parce que c’est un bon paysan, comme je l’ai dit tantôt. C’est un homme très simple et quand il donne sa parole, il la respectait. Je retiens cela de lui.  Quand il te dit oui, c’est oui. Et quand il dit non, c’est aussi non.

Guineenews© : est-ce qu’il arrivait des moments où vous discutiez avec lui parce que vous n’êtes pas d’accord sur un certain nombre de sujets ?

El hadj Mamadou Sylla : non ! Vous savez, le chef, on ne peut pas…, en tant qu’ami oui. En tant qu’ami, tu peux lui proposer des choses, le conseiller ou même l’informer. Par exemple, quand ça ne va pas bien dans le pays, puisqu’il  ne peut pas aller un peu partout, on se faisit le devoir de l’en informer. Chez nous ici, quand quelqu’un a les moyens, il reçoit beaucoup de visites. C’est souvent des gens qui viennent pour avoir quelque chose. Vous savez nous sommes africains et sommes solidaires entre nous. Il y a des pauvres qui ont besoin d’aide. C’est ce qui permet de savoir la situation dans laquelle se trouve le pays, est-ce que les gens souffrent. Ensuite, on peut aller dans des lieux où le président ne va pas. Donc quand tu sais que ça ne va pas dans le pays, pour l’intérêt de la nation, tu le conseilles, lui dit ce qu’il faut corriger dans tel ou tel endroit. J’avoue que le temps que j’ai fait avec lui, il m’a toujours respecté dans ce sens. Il tenait beaucoup compte de mes conseils. Mais c’est quelqu’un, s’il dit non, c’est non. Donc moi qui le connais, s’il dit non, je le laisse, parce que c’est un chef, il était âgé et puis c’est un militaire. Je peux des fois discuter, le prier, peut-être des fois il peut céder, mais il y a des choses sur lesquelles il ne cédait pas.

Guineenews© : je veux qu’on parle un peu d’un sujet qui fait toujours débat à chaque fois qu’il est évoqué, c’est l’affaire d’Air Guinée. C’est vous qui l’aviez racheté et vous ne cessez de dire que c’est un avion pourri qu’on vous a vendu. Expliquez-nous un peu comment cette transaction s’est effectuée ?

El hadj Mamadou Sylla : bon, je ne veux pas parler de ce sujet. Ça c’est fini ! Cette affaire s’est passée depuis combien de temps ? Peut-être que vous ne savez pas assez de choses là-dessus. J’ai clos le débat sur cette affaire. Je ne veux plus en parler, parce que j’ai acheté … et voilà. Quand tu achètes, c’est pour toi. Voilà !

Guineenews© : c’était un avion pourri ou pas ?

El hadj Mamadou Sylla : mais pourri comment ? Il était au garage, je vous assure. Il était en panne quelque part à Tel Aviv, c’est vrai. Donc, je l’ai réparé et puis on l’a ramené [en Guinée]. Il n’était pas là. Il était à Tel Aviv, en Israël.

Guineenews© : à combien vous l’aviez racheté ?

El hadj Mamadou Sylla : non ! Je ne veux pas vraiment parler de ces choses-là.

Guineenews© : donc vous ne regrettez pas de l’avoir racheté ?

El hadj Mamadou Sylla : non. Je l’ai acheté plus cher que sa valeur. Mais, je dis que c’est devenu maintenant…, c’est bon, c’est fini quoi.

Guineenews© : donc vous ne voulez plus en parler ?

El hadj Mamadou Sylla : non, c’est fini tout ça. Je ne veux vraiment plus en parler.

Guineenews© : en 2006, vous avez eu des démêlés avec Fodé Bangoura qui vous a mis en prison…

El hadj Mamadou Sylla : c’est Dieu qui a fait tout cela. Vous étiez peut-être très jeune à ce moment. Je ne sais pas pourquoi c’est maintenant on pose…

Guineenews© : si j’en parle, c’est parce que vous étiez tellement ami avec feu le général Lansana Conté au point qu’il est allé vous sortir de prison. C’est donc juste savoir quelle a été votre réaction quand il vous a sorti de prison. Vous étiez animé de quel sentiment après cet acte du président de la République ?

El hadj Mamadou Sylla : mais se sentir comment ? Quelqu’un sort de prison, si on te met en prison à tort et qu’on va te sortir, donc tu ne peux qu’être soulagé. C’est à tort qu’on m’a mis en prison, parce qu’on dit que je dois de l’argent. Et tout le monde a vu, après les audits, que c’est plutôt l’Etat qui me devait de l’argent. Donc cela veut dire que c’est à tort qu’on m’a mis en prison. Le président a vu cela et a dit que je ne dois pas rester en détention. Parce qu’il a fait affaire avec moi. Il s’est donc dit que qu’on m’a fait du tort à cause de lui. C’est pour avoir la conscience tranquille, il est allé me libéré.

Guineenews© : aujourd’hui quels sont vos rapports avec Fodé Bangoura qui vous avait mis en prison ?

El hadj Mamadou Sylla : Fodé Bangoura a quitté chez moi ici avant-hier (4 décembre 2018, ndlr). Il était là avant-hier. Il n’y aucun problème [entre nous]. Vous savez, quand on est musulman, il faut accepter les choses dures qui vous arrivent et après on se fait violence pour l’oublier ou pardonner. Donc il est venu avant-hier ici. On se parle. Des fois je l’appelle au téléphone ou il m’appelle. Voilà. Donc, il n’y a pas de problème.

Guineenews© : quand le général Lansana Conté est arrivé au pouvoir il y avait tellement d’engouement, libération des détenus du camp Boiro, libéralisme économique et politique, tout le monde était content. Quelle comparaison pourrez-vous faire entre la gouvernance de cette époque et celle de maintenant ?

El hadj Mamadou Sylla : vous savez, les militaires étaient très enthousiastes quand ils prenaient le pouvoir en 1984. C’était à l’issue d’un coup d’Etat. Mais certainement, ils n’avaient pas beaucoup d’expériences. Il y a eu peut-être des ratés, mais au fur à mesure que le temps passait, ils ont compris comment le monde, l’Afrique fonctionnaient. Et au fur et à mesure ça marchait. Conté a libéralisé le secteur privé surtout. Le secteur privé dont j’étais le président, marchait formidablement bien. J’avais été nommé par décret comme président du secteur privé. Tout le monde travaillait, chacun y gagnait. Et les impôts étaient payés à l’Etat. Si l’Etat avait des problèmes, on nous faisait appelle.  Si vous vous souvenez, l’histoire de courant avec EDG, quand le gouvernement a eu des problèmes d’argent, les hommes d’affaires ont été sollicités. Mon groupe, à l’époque Futurelec que tout le monde connait, a donné 18 millions de dollars à EDG. On a signé tout. Les deux ministres, le directeur et moi-même. C’était un prêt.

Guineenews© : est-ce que EDG vous a restitué cet argent ?

El hadj Mamadou Sylla : non.  Aujourd’hui EDG nous doit 12 milliards GNF. Depuis 2004 jusqu’à maintenant, EDG n’a pas payé cet argent.

Guineenews© : avez-vous mené des démarches pour entrer en possession de votre argent ?

El hadj Mamadou Sylla : même hier (5 décembre 2018, ndlr) on était chez l’administrateur général de l’EDG. On était allé leur rappeler qu’ils nous doivent. A chaque fois on leur écrit. Moi aussi, quand ils m’envoient la facture d’électricité, je dis que je ne paie pas tant qu’ils ne me paient pas. Donc depuis 2004, la consommation de tout mon groupe fait 6 milliards GNF. Donc je défalque ce montant des 19 milliards francs guinéens.

Guineenews© : vous avez parlé de 18 millions de dollars et de 12 milliards GNF, puis tout de suite de 19 milliards GNF?

El hadj Mamadou Sylla : oui, à l’époque 18 millions de dollars faisaient 12 milliards de frans guinéens. C’est le taux de change qui a évolué pour atteindre aujourd’hui 19 milliards GNF.

Guineenews© : comme je le disais tout à l’heure, pensez-vous qu’il y a eu une amélioration des conditions de vie des citoyens avec l’arrivée d’Alpha Condé?

El hadj Mamadou Sylla : écoutez bien, la population vit plus mal aujourd’hui. Vous savez, ce gouvernement suit la macroéconomie. Cela est un rêve. Tu rêves de gros chantiers qui coûtent des milliards. On a parlé ici des 20 milliards de dollars avec les Chinois, 21 milliards à Paris, ensuite c’est 6 milliards à Dubaï, il y a 2 milliards de dettes annulés. Donc ils ont tellement compté sur ces montants, mais ce n’est pas ce qui tombe dans la marmite des Guinéens. Les Guinéens souffrent aujourd’hui. Nous qui avons le minimum savons combien de personnes nous recevons par jour, des gens qui te disent qu’ils n’ont pas préparé depuis trois jours. C’est un père de famille qui vient chez toi avec de telle plainte. Ça c’est touchant et fait mal. Quand quelqu’un dit qu’il n’a pas de véhicule ou pas de vêtements, tu peux ne pas lui donner, mais s’il dit qu’il n’a pas mangé… Dieu même a recommandé le jeûne à cause de pareille misère. Même les riches doivent jeûner s’ils sont en bonne santé, pour qu’ils sachent que la faim fait mal. C’est douloureux. Aujourd’hui, ce n’est pas comme avant. Au temps du général Conté, tout le monde mangeait, tout le monde avait le minimum. Tous ces buildings qu’on voit à Conakry, c’est au temps du général Lansana Conté.

Guineenews© : mais en plus, il y a beaucoup d’hôtels aujourd’hui ?

El hadj Mamadou Sylla : mais les hôtels appartiennent aux privés. Ce n’est pas l’Etat qui les construit. C’est comme si moi je construis un immeuble ici, il est à moi. Donc l’hôtel aussi, c’est pour des privés. Donc il ne faut pas voir ces hôtels pour dire que le gouvernement a travaillé.

Guineenews© : donc vous voulez dire qu’aujourd’hui que les Guinéens regrettent la mort de feu général Lansana Conté ?

El hadj Mamadou Sylla : oui, c’est bien le cas. Mais comme l’homme doit mourir un jour ou l’autre, on n’y peut rien. Comme on le dit, un bon plat ne dure jamais. Donc quel que soit l’âge d’une personne, bonne ou mauvaise, lorsque Dieu decide de lui rappeler à lui, rien à faire, elle mourra obligatoirement.

Entretien réalisé par Alhassane Bah