Massacre du 28 septembre : Les larmes et les tristes souvenirs encore vivaces de Mme Sy Mariama Diallo

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Le 28 septembre 2009, plusieurs dizaines de guinéens se font tuer  suite à une manifestation pacifique organisée par les forces vives pour dire « Non » à la candidature de Moussa Dadis Camara, chef de la junte qui s’était accaparé du pouvoir au lendemain de la disparition de Lansana Conté le 22 décembre 2008. Dans le stade du même nom, des femmes ont été violentées et violées à ciel ouvert, d’autres furent sauvagement assassinées.

Un peu plus de 10 ans après ces douloureux événements, le procès tarde à s’ouvrir afin de faire la lumière sur ce massacre.                                                                                                                                                Pendant ce temps les victimes et familles de victimes encore sous le poids du choc sont suspendues aux lèvres des autorités pour que justice soit dite et faite pour la mémoire des disparus. Une étape cruciale pour sceller une réconciliation avec ce passé assez amer.

Parmi ces nombreuses victimes qui par miracle ont survécu  à cet enfer, une des plus « célèbres » Mme Mariama Satina Diallo Sy, ancienne actrice de la société civile et ex ministre du Tourisme dans le gouvernement de  transition, était l’invitée de la grande interview-live de guineenews.org sur sa page Facebook.  Elle a accepté de rouvrir cette plaie encore difficile à cicatriser et de nous dresser le récit sanglant d’une des journées les plus meurtrières de l’histoire récente de la Guinée….

« C’est la partie la plus horrible de ma vie, j’avoue que hier je n’ai pas fermé l’œil de la nuit (…) je sais que je suis une miraculée du 28 septembre 2009, je me demande encore comment j’en suis sortie vivante.

Ce sont les forces vives qui avaient demandé cette manifestation mais au palais du peuple justement pour protester contre la candidature de Dadis Camara. Nous avons travaillé avec les partis politiques et la veille, le 27 septembre 2009 j’ai reçu un coup de fil de Bakary Fofana notre vice-président du CNOCS qui m’a dit Mariama écoute on a décidé de ne plus aller au stade, je lui ai demandé pourquoi ? Il m’a répondu les politiciens ils vont nous emballer, ils veulent nous manipuler, nous on est une société civile nous ne devons pas y aller. Je lui ai dit, on a tout fait ensemble, on a travaillé avec les politiciens, on est un bloc uni pour quelle raison on ne devrait pas aller au stade ?   Il me dit non, c’est la décision qu’on a prise, le CNOCS de n’ira pas.  Je lui ai dit Bakary moi je ne peux pas ne pas y aller, parce que nous avons fait toutes les réunions ensemble et Bah Oury était d’ailleurs le président du comité d’organisation de la marche du 28 Septembre, qu’est-ce qu’on va donc leur dire ; parce que je vous ai dit que depuis un bon moment les syndicalistes ne participaient plus à ces rencontres, il me dit oui et qu’il en avait même parlé avec feu Ibrahima Fofana et Rabiatou Sérah Diallo eux ils iront pas. Je lui ai répondu que moi je vais y aller parce que ce n’est pas la veille qu’on doit désister.   Je me souviens ce jour-là, Mme Penda Diallo et Nanfadima étaient venues me rendre visite et ont suivi une partie de la conversation. »

Mme Sy de poursuivre…

« Le lendemain matin effectivement je me suis levée, j’ai enfilé mon Jean et mes baskets, très tôt le matin Alhassane Camara m’a appelé pour me dire Hadja nous nous voulons aller au stade, mais comme la société civile ne nous a pas donné de l’eau pour offrir aux jeunes, parce que Bakary a dit qu’on ne doit pas aller au stade.  Je lui ai dit je viendrais avec de l’argent, que je vais vous donner, vous aller pouvoir acheter de l’eau.

C’est cet argent qui m’a sauvé la vie, parce que j’ai mis l’argent dans un sac que j’ai encore, 50.000 franc CFA, parce que je suis rentrée la veille de Dakar. Je suis sortie avec ce sac, déjà il n’y avait plus véhicules à cette heure-là tout était barré, j’ai marché de Ratoma à Dixinn. Ils tiraient des coups de feu, j’ai attendu chez mon amie Mariama Penda la syndicaliste jusqu’à ce que ça se calme. Cette dernière m’a déconseillée  d’y aller. Je lui ai aussitôt dit que je ne pouvais pas ne pas y aller, on s’est engagé ensemble il faut qu’on y aille. On est donc parti au stade, on est entré au moment où les gens dansaient, chantaient et vraiment tout se passait très bien.  Jusqu’au moment où j’ai vu l’armée tirer des coups de feu. Je me croyais dans un film, ça ne pouvait pas être vrai ce que je voyais, j’étais avec mon neveu, ils nous ont tiré dessus j’étais tellement abasourdie, j’ai baissé la tête j’ai composé le numéro du représentant de la CEDEAO monsieur Ayna il était à Abuja, je lui ai dit monsieur Ayna est-ce que vous entendez les coups de feu, il m’a dit oui tu es où ? Je lui ai dit je suis au stade et ils sont en train de nous tuer, de grâce il faut informer le monde entier qu’ils sont en train de tuer dans le stade. Après j’ai mis ma tête sur mes genoux pour ne plus voir ce que je voyais, les corps qui tombaient, les jeunes qu’on fauchait.

 Lorsque je me suis relevée, toutes les personnes qui étaient assises à côté de moi étaient déjà parties, mon neveu me dit ‘’allons-y tantie, tout le monde est déjà parti.’’ Je me demandais comment je vais descendre, les gens tiraient en bas d’autres s’effondraient, je ne sais pas comment j’ai pu traverser les paliers du stade du 28 Septembre, les marches des allées. Je ne sais jusqu’à présent pas comment j’y suis parvenue. Chaque fois qu’on passait les coups, on les recevait (voir photo). On nous a bombardé, je suis tombée par deux fois dans le stade, on m’a marché dessus deux fois. On a réussi à me soulever je ne sais pas comment, et dans cette marche j’ai rencontré Aliou Condé qui est l’actuel secrétaire général de l’UFDG on a couru ensemble un moment avant d’être séparés. La deuxième fois quand je suis tombée pour moi c’était fini, deux jeunes m’ont dit ‘’tantie il ne faut plus tomber’’. Ils m’ont aidée à me tenir debout et dès que je me suis relevée, j’ai croisé le regard de trois gendarmes qui avaient des armes pointées sur ma poitrine, le plus proche qui était à gauche, je me suis jetée sur lui en lui disant mon fils « tues moi où sauves moi » mais prends l’argent qui est dans mon sac. Il a ouvert le sac j’avais des billets de 5000 et 1000 francs CFA une valeur de 50.000 CFA. Il s’est jeté sur ça, au moment où il prenait l’argent, les autres au lieu de tirer ils ont vu l’argent et ça les a intéressé, ils sont donc venus aussi se servir dans mon sac.

 Le garçon leur a dit ‘’laissez là c’est une journaliste et c’est là ils m’ont tapé en disant ce sont ces journalistes qui vont mentir sur nous, ce sont eux qui vont sortir les photos’’ ; voilà comment il m’a sorti du stade pour me jeter dans une famille en face du stade. Je vous avoue que cela s’est passé en 2009 mais je n’arrive toujours pas à poser mon regard sur ce stade, ni sur cette famille où j’ai été reçue on m’a versée des sceaux d’eau, on m’a donné une tenue, y avait une très vieille femme soussou qui m’a portée avec ses enfants sur le lit où on m’a couchée jusqu’à l’arrivée de la croix rouge pour m’emmener à l’hôpital où je suis arrivée pieds nus portant les tenues de la dame ».

Des souvenirs encore présents « Je me rappelle quand je courais dans le stade, j’entendais des femmes qui hurlaient, celles qu’on réussissait à attraper… c’est difficile d’expliquer tout ça bref… c’était l’enfer… 

Lorsque je courais dans le stade je me disais, mon Dieu si je me bats pour la Guinée, pour le changement, si je le fais pour mon pays, tu ne vas pas me tuer ici et que je laisse mes enfants, sors moi de ça, tu ne peux pas prendre ma vie alors que j’ai des enfants qui ont besoin de moi, c’est avec ces mots que j’ai prononcé pendant toute ma course infernale dans l’enfer du stade. Je me souviens de l’ancien gouverneur de Conakry feu Soriba Sorel nous avons couru ensemble, d’ailleurs à chaque fois qu’on se rencontrait après le stade on pleurait, parce qu’on se souvenait des moments où on courait dans les champs de patates dans le stade du 28 septembre. Ce qui m’horrifie encore c’est qu’on continue encore à jouer des matches de football dans ce stade, tel qu’il est, sans avoir essayé de régler ce problème, sans qu’il y ait un semblant de justice, sans qu’il y ait une réconciliation, en oubliant toutes les personnes tuées ce jour, toutes les femmes violées. Les 157 morts dont on parle pour moi il y en a plus, parce que quand j’étais à l’hôpital Ignace Deen, j’ai vu un camion rempli de corps qu’on a ramenés, j’étais dans la morgue. On ne me l’a pas raconté, j’ai vu de mes propres yeux.

Comment la Guinée peut oublier des choses pareilles, comment voulez-vous qu’un pays se développe et avance sans avoir soigné cela (Mme Sy en larme). Comment voulez-vous qu’on reprenne à zéro, la vie humaine, elle est quoi dans notre pays ? »

Avec une vive émotion et une voix à peine audible, étranglée par le chagrin Mme SY Mariama Satina Diallo répond à la question de notre consœur sur ses sentiments aujourd’hui après 10 ans que ces évènements et qu’aucune justice n’a été rendue sur le dossier, en ces mots…

 « Je ressens beaucoup de peine, de déception et d’injustice. L’impunité qui nous poursuit jusqu’à présent, on continue de tuer sans justice. Notre pays est malade, malade de tous ses maux et cela depuis l’indépendance tous les coups, tous les complots, combien de familles endeuillées, combien de pères pendus. Quand est-ce que cela va cesser ? C’est la question que je me pose. On avait bien commencé avec le ministre Cheick Sacko qui était bien avancé sur le dossier, j’avoue que c’est lui qui m’a obligé à aller témoigner, je disais que ce n’était pas la peine, il m’a dit qu’il faut que je rencontre les juges témoigner de ce que tu as vécu, de ce qui s’est passé, de ce que tu veux. Combien de personnes ont témoigné ? Qu’est-ce qu’on en a fait ? Qu’est-ce qu’on va dire à nos enfants et petits-enfants. Ceux qui ont tiré  sont en Guinée ils se promènent, ceux qui ont permis ça sont certainement encore à des postes de responsabilités. Ils nous narguent, il y a la justice divine et celle des hommes, mais je préfère celle des hommes, parce que c’est elle qui exhibe, ça va donner l’exemple pour ne plus recommencer. Rien ne peut empêcher peut-être un autre 28 septembre. Le pire c’est que la date du 28 septembre passe chaque année comme une lettre à poste, à part les associations qui commémorent à leur façon, en faisant un point de presse, ou en se regroupant, y’a rien. La France commémore des évènements qui se sont passés il y’a des centaines d’années. On commémore tout ailleurs. Qu’est-ce qu’on commémore chez nous ? Le 22 janvier, le 28 septembre sont des dates qui passent comme une lettre à la poste. C’est normal parce que ça ne dérange personne. Ceux qui ont perdu  des membres de leurs familles qui n’ont jamais pu porter le deuil, on peut pardonner mais il faut qu’on réhabilite certaines choses, faut que la justice se fasse, que les guinéens puissent  se parler entre eux, cette fameuse conférence nationale que beaucoup de guinéens demandent de toutes leurs forces, elle doit se faire. Sans elle je ne pense pas que les guinéens vont pouvoir se réconcilier, beaucoup de pays africains sont passés par là, pourquoi nous on le refuse. Qu’est-ce que ça va gâcher puisqu’on est prêt à pardonner, c’est déjà fait. On ne veut pas que l’histoire se répète et la seule chose qui puisse empêcher cela c’est la justice, se battre contre l’impunité, c’est cela que je ressens.»