Meurtres de ses militants, résultats des communales, polémique de la Morgue d’Ignace Deen, Dalein se lâche

mars 28, 2018 1:40
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« Il faut que ça s’arrête »

Au lendemain des manifestations de l’opposition qui ont été émaillées de 3 cas de morts, votre quotidien en ligne a rencontré le leader de l’UFDG, chef de file de cette opposition, El hadj Mamadou Cellou Dalein Diallo pour discuter des sujets de l’heure. Notamment les leçons tirées de ces dernières manifestations, les programmes à venir, l’accord entre le SLECG et le gouvernement et bien d’autres questions d’actualité. Lisez !

Guineenews : L’opposition a appelé mercredi ses militants à manifester contre ce qu’elle qualifie de ‘‘vol des voix’’. Nous avons appris qu’il y a eu des morts. Est-ce qu’on peut connaître le bilan à date?

Cellou Dalein Diallo : c’est une manifestation réussie dans la mesure où les citoyens sont sortis, chacun, dans son quartier. Ce qui a contribué à paralyser la ville. C’est ce qui a montré qu’il y avait des citoyens qui n’étaient pas contents et qui faisaient des revendications légitimes comme celles qui consistent à demander la publication des résultats issus des urnes lors des élections locales.

Malheureusement sur le plan humain, on a enregistré beaucoup de blessés par balles. Une quinzaine de jeunes gens qui ont encore pour la plupart des balles dans les pieds. On  est en train de procéder à des opérations chirurgicales au niveau des centres hospitaliers pour extraire les balles mais en plus des blessés par balles. Il y a eu des morts par balles au nombre de trois : Boubacar Barry, Amadou Baïlo et Saïdou qui ont été mortellement atteints par des balles tirées par des gendarmes. Je ne cesserais jamais de condamner l’usage des armes à feu pendant les manifestations pacifiques.

J’ai noté aussi avec beaucoup d’indignation le fait que sur l’axe Hambdallaye-Bambeto-Wanindara, on utilise toujours des armes dans le cadre du maintien d’ordre alors qu’avant-hier à Kaloum, on a vu des femmes et des jeunes insultés M. Alpha Condé n’importe comment. Mais, on n’a pas usé de la violence pour empêcher ces injures là. Cette discrimination est révoltante parce qu’on note que les habitants de Ratoma qui ne font l’objet d’aucune protection de l’Etat. Au contraire, les agents chargés d’assurer la sécurité, deviennent des sources d’insécurité et font usage de leurs armes à feu.

93 personnes, c’est trop ! Ces citoyens guinéens n’ont pas eu droit à la justice, ils n’ont pas eu droit à la compassion du gouvernement. Il n’y a eu aucune sanction administrative contre les coupables. Cette démission de l’Etat n’est pas du hasard. Je pense que c’est la volonté du pouvoir de sanctionner une partie de la population. Mais, la phobie d’Alpha Condé est connue. Déjà en 2015, il avait dit que la Guinée n’appartenait qu’aux malinkés, forestiers et aux soussous. Cette omission d’une communauté importante que sont les peuls et les habitants de la moyenne Guinée est une manière de stigmatiser cette ethnie. Après son élection en 2010, il avait aussi dit qu’il donnait la Primature à la Basse Guinée, l’Assemblée Nationale à la Forêt, lui, il est de la Haute Guinée.  Tous ces propos ethniques se traduisent aussi dans les faits par un comportement parfois violent et dans tous les cas irresponsables des fonctionnaires et des agents des forces de l’ordre. Il faut que cela s’arrête.

Nous avons également assisté à une situation pénible hier lorsque sur instruction de M. Alpha Condé, on  a extrait des corps des militants de l’opposition abattus par les forces de l’ordre de la morgue d’Ignace Deen pour le transférer vers une destination inconnue. Nous avons toutes les preuves que c’est sur instruction du président de la République que cette opération a été menée. Parce qu’avant le président, il ya eu d’abord l’intervention d’un certain Kenema, patron des services de renseignement à la Présidence, qui a appelé au nom du président, le médecin légiste pour lui demander d’extraire le corps de la morgue pour le renvoyer en banlieue. Le médecin légiste a refusé. Après ça, M. Alpha Condé a appelé son ami Dr Awada, le directeur du CHU Ignace Deen pour le mettre en demeure de transférer le corps en Banlieue. On n’arrive pas à expliquer tout cela, comment on peut refuser à un mort, la morgue d’un hôpital public.

Guineenews : mais Dr Awada a nié cette accusation… ?

Cellou Dalein Diallo : mais Dr Awada est un fonctionnaire de l’Etat, il peut dénoncer le président de la République ? Il sait que c’est comme ça, cela s’est passé. La preuve, le corps n’est pas là. A 18 heures, le corps a été transféré alors qu’il a été admis à la morgue d’Ignace Deen à 14h 30.

Guineenews : A quoi peut-on nous attendre les prochains jours en ce qui concerne les manifestations ?

Cellou Dalein Diallo : On avait dit que la manifestation commence à partir du mercredi et ça continue pour aujourd’hui. Ce vendredi, l’opposition républicaine se retrouve pour faire le bilan de ces manifestations et fixer le prochain programme. D’ici nous allons partir à wanindara où nous allons effectuer la prière du vendredi et en  profiter pour présenter nos condoléances aux familles des trois victimes.

Ce qui est constant on ne reculera pas. On continuera de manifester pour exiger la publication des vrais résultats et la prise en compte de nombreux PV falsifiés, écartés ou déclarés perdus pour les bureaux de vote où l’opposition avait largement gagné.

Guineenews : Vous avez compté aujourd’hui 93 victimes dans vos rangs, et vous dites qu’il n’y a eu aucune sanction administrative. Allez-vous donc poursuivre les manifestations ou y’a-t-il une autre alternative ?

Cellou Dalein Diallo : Il faut qu’on se mobilise tous, vous de la presse, la société civile, tous les patriotes, tous les citoyens guinéens épris de paix et de justice pour obliger Alpha Condé à arrêter ce carnage parce que c’est un droit constitutionnel pour les Guinéens de manifester dans la rue et dans les places publiques. Certains disent que l’opposition est en train d’emmener les gens à la boucherie. La rue n’est pas une boucherie. Il faut demander et exiger qu’Alpha Condé arrête de donner des instructions aux agents des forces de l’ordre de tirer sur les citoyens. Et la meilleure manière d’exprimer une telle volonté politique, c’est de conduire des enquêtes sérieuses pour identifier les auteurs des crimes et les déférer devant les tribunaux parce que comme vous le savez, l’impunité entraine la récidive.

Guineenews : Comment arrivez-vous à comprendre que toutes ces victimes sont de l’opposition ?

Cellou Dalein Diallo : ce n’est pas important qu’elles soient de l’opposition ou pas. Nous sommes des démocrates. Nous nous battons pour les droits humains, ça fait partie de notre programme. Lorsque des gens sont en train de manifester et qu’un agent des forces de l’ordre, recruté, équipé, formé et payé par l’argent du contribuable guinéen, se permet  de tirer à bout portant sur un citoyen, l’Etat doit réagir. C’est de sa responsabilité régalienne d’assurer la protection des citoyens guinéens. Mais comme pour Alpha Condé, les citoyens de Ratoma ne sont pas des citoyens à part entière, il ne prend aucune disposition à cet égard alors que la constitution l’y oblige. En accordant l’impunité, il encourage le crime. A l’occasion d’une grève, on avait tiré sur des gens comme Sayon Camara, la femme enceinte de 6 mois, l’opposition s’était rendue à son domicile pour exprimer sa compassion et son indignation et aussi présenter ses condoléances à la famille. Et nous avions condamné l’acte.

 Nous nous occupons des Guinéens, il faut que le droit des citoyens guinéens soit protégé. Malheureusement, Alpha Condé pense intimider les populations pour se maintenir au pouvoir et violer constamment les lois de la République par la violence et la ruse. Et ça, il faut que les Guinéens se mobilisent pour lui dire qu’on en a assez.

Guineenews : Que répondez-vous à ceux là qui disent que vous manifestez pour déstabiliser le pouvoir ?

Cellou Dalein Diallo : lorsque nous avons manifesté pour exiger que les élections locales soient tenues, est-ce que c’est pour déstabiliser ? Chaque fois qu’on nous a appelés à la table de négociation, nous avons arrêté les manifestations pour y répondre parce que nous privilégions le dialogue et la concertation pour aplanir nos divergences avec l’Etat. On négocie et très souvent on est tombé d’accord, mais Alpha Condé n’a appliqué aucune résolution des accords politiques. Lorsqu’on a une autre possibilité de faire respecter le droit, nous la privilégions parce que la rue est le dernier recours lorsqu’on a épuisé tous les autres.

Lorsque nous avons constaté que les résultats des communales ne reflétaient pas ceux issus des urnes, nous avons rencontré les religieux, les diplomates, la société civile, la presse pour dire que ce qui se fait n’est pas normal, on a rien obtenu. Après, nous avons parlé avec Alpha Condé par personne interposée. On s’est mis d’accord que les partis politiques de l’opposition victimes de la fraude, présenteraient leurs pièces à conviction à la CENI qui allait s’assurer de la pertinence de leurs réclamations et faire un rapport. Il avait garanti que si cela s’avérait fondé, il trouverait les moyens pour corriger cette injustice. Nos représentants ont discuté avec le président de la CENI Me. Kébé, on s’est mis d’accord sur la manière de conduire l’exercice, il nous a dit, lui-même, qu’en tant qu’expert, il ferait son travail en âme et conscience et qu’il rendrait compte au président de la République. Il nous a fixé rendez-vous 4 jours après, mais lorsque nous sommes revenus avec tous les dossiers, il nous dit qu’il n’a pas de base juridique pour faire cet exercice et qu’il ne peut pas le faire. C’est en ce moment seulement qu’on a relancé les manifestations pacifiques parce que nous avons vu qu’Alpha Condé cherche toujours à rouler les gens dans la farine.

Guineenews : Lors des manifestations politiques, nous constatons des militants qui dépouillent les citoyens et pillent les biens. Le dernier cas en date, c’est le pillage de la station service se trouvant sur la T5. Quel commentaire avez-vous à faire ?

Cellou Dalein Diallo : je vais vous apporter une précision, la station-service a été saccagée par la gendarmerie. Ils ont fait marche-arrière avec le pickup pour cacher la boutique. Ils ont emporté tout ce qu’ils pouvaient, après ils sont revenus pour venir faire semblant d’aider. Si les gens cachent les voitures, cela n’est pas conforme aux consignes que nous donnons. Nous cherchons la sympathie des citoyens guinéens, nous voulons conquérir le pouvoir par les urnes, nous ne donnons jamais de consigne de s’attaquer aux citoyens guinéens. Nous déplorons les incidents et ce n’est pas la volonté des partis politiques de s’attaquer aux pauvres citoyens qui partagent la même misère et les mêmes préoccupations dans la plupart des cas avec les militants de nos partis politiques respectifs. Nous voulons exercer nos droits de manifester dans les rues et places publics, mais sans offenser les autres citoyens qui ne sont pas intéressé par nos manifestations. Nous condamnons donc tout acte de violences perpétré contre un citoyen guinéen.

Guineenews : nous allons sortir du cadre des manifestations pour parler de la crise syndicale, le gouvernement et le SLECG ont signé avant-hier un accord, il s’est finalement engagé à payer les 40%. En tant qu’économiste, qu’est-ce que cela vous inspire?

Cellou Dalein Diallo : je me réjouis de constater qu’on sort de cette crise dans le système éducatif et j’espère que les enfants vont reprendre le chemin de l’école. L’éducation est un secteur vital pour notre pays, pour notre société. Mais le problème, accordé des augmentations de salaire, c’est une bonne chose dans la mesure où ça permet d’améliorer les conditions de vie des citoyens. Mais, le problème est de savoir, comment cette augmentation est financée. Il y a en général trois possibilités, soit on trouve les moyens d’augmenter les recettes, en ce moment on augmente les impôts et taxes et les prix augmentent en conséquence. Le pouvoir d’achat de tous les consommateurs est touché, mais sur le plan économique ça ne dérange pas l’équilibre macro-économique, mais chaque consommateur paye un peu.

La deuxième possibilité, c’est qu’on finance cette augmentation de dépenses par une accumulation d’arriérés intérieurs ou extérieurs. Dans ce cas, ça pénalise les PME qui peuvent tomber en faillite, licencié du personnel et ça aussi, c’est un coup pour l’économie.

L’autre possibilité, ce qu’on finance par la planche à billet. C’est-à-dire qu’on ne réussit pas à augmenter les recettes et dans ce cas, on demande à la banque centrale d’augmenter ses avances au trésor public.  Mais cela, c’est économiquement mortel parce que, qu’est-ce qui se passe, si la masse monétaire augmente démesurément sans que l’offre de devises n’augmente en conséquence, la monnaie se dévalue tout de suite. Si nous sommes dans un système de change flottant, la monnaie se déprécie et comme nous consommons à hauteur de 70% de produits importés, alors les prix des produits de première nécessité qui sont importés, augmentent aussi et en ce moment tous les consommateurs payent.

Mais au delà, il y a le déséquilibre que cela provoque au niveau de la balance des paiements et les difficultés que le pays va avoir affaire face à la dette extérieure. Ce qui se traduit par le blocage des projets financés à partir de l’extérieur parce que si l’Etat ne fait pas face aux échéances de la dette extérieure, les décaissements sur les projets en cours d’exécution sont bloqués parce qu’il y a un plafond qui est donné à chaque pays emprunteur à ne pas dépasser en terme d’arriérés. En ce moment aussi, les projets de développement, modernisation d’infrastructures ou de l’éducation est bloqué. Donc le problème n’est pas simplement de vouloir augmenter, mais c’est de ne pas affecter l’équilibre macroéconomique et ne pas affecter également le niveau de vie des consommateurs.

Guineenews : si vous étiez à la place d’Alpha Condé, qu’auriez vous fait ?

Cellou Dalein Diallo : d’abord dans la gestion de la crise, elle-même, j’aurais pris mes précautions à temps, pour discuter.  J’aurais tout fait pour disposer de bonnes informations et choisir rapidement mon interlocuteur. N’oubliez pas qu’Alpha Condé s’était trompé parce qu’il a dit que Soumah ne représente rien, c’est un hors-la-loi. C’était une mauvaise décision. Si très top on avait discuté avec lui avant qu’il ne se rende compte qu’on veut l’humilier et le trainer dans la boue, et qu’il montre qu’il était plus fort, peut être on aurait une formule consensuelle avec le syndicat.

Mais encore une fois, si j’étais à sa place, la gestion catastrophique qu’ils ont menée, qui fait qu’aujourd’hui les finances publiques sont à terre, je ne l’aurais pas fait. Tous ces marchés de gré à gré qui ont permis de sortir des sommes colossales au profit des amis d’Alpha Condé de l’intérieur surtout de l’extérieur,  je n’aurais jamais toléré cela. J’aurais essayé de mettre en œuvre les investissements publics mais en attribuant les marchés au prix réel mais les marchés ont été attribués pour la plupart des cas pour enrichir les amis d’Alpha Condé.

J’ai parlé suffisamment de surfacturation qu’on a connue dans les projets d’infrastructures. Comme exemple palpable, on a fait l’autoroute enco5-sonfonia à un million de dollars le Km avec l’assainissement et tout, de Sonfonia à Kagbelen, c’est 6 millions de Km que le gouvernement Alpha a facturé. Lorsque la Banque mondiale a fait l’audit des marchés publics, elle a constaté que 91% de ces marchés ont été attribués par entente directe avec des surfacturations qui ont permis d’assécher complètement la trésorerie de l’Etat. On a augmenté parce que c’est une question de conservation du pouvoir, maintenant il faut demander au gouvernement comment il compte financer cette dépense additionnelle qu’on va inscrire dans le budget de l’Etat. C’est cela la difficulté.

Guineenews : Selon vous, le départ du gouvernement est-il la solution ?

Cellou Dalein Diallo : Non, le pouvoir est à Sékhoutoureya, ce n’est pas à la primature ni ailleurs. C’est Alpha Condé qui donne des instructions et puis on applique ses instructions. Le premier à qui on accuse d’immobilisme n’a aucun pouvoir. Si tu prends trop d’initiatives, Alpha te sanctionne, si tu n’en prends pas, on dit que tu es incapable. C’est lui qui décide de tout. Il n’a ni la capacité ni le temps surtout qu’il passe tout son temps à voyager à l’extérieur alors tout est bloqué.

Guineenews : Comment avez accueilli la tentative de destitution de Kelefa Sall, le président de la cour constitutionnelle ?

Cellou Dalein Diallo : Je pense que le crime de M. Kelefa Sall, c’est d’avoir exprimé clairement son opposition à la révision de la constitution depuis l’investiture d’Alpha Condé. Il n’a cessé de répéter qu’il ne cautionnera pas le tripatouillage de la constitution et Alpha Condé qui est porté à exercer un troisième mandat, essaye d’éliminer les obstacles en utilisant les collaborateurs de Kelefa Sall pour essayer de le déstabiliser. Mais nous avons marqué notre soutien à Kelefa Sall, victime donc des manœuvres venues de Sékhoutouréya.

Entretien réalisé par Nassiou Sow